Rencontre avec Mélodie Lauret – « Je ne cherche pas l’inspiration, je la subis à cause de mes émotions »

© Sarah Balhadere

En mars dernier, nous sommes allé.es à la rencontre de Mélodie Lauret juste avant sa première date au théâtre des Déchargeurs. Jeune prodige au coeur tendre et aux mots doux, elle dévoilait en novembre son EP 23H38. Ecriture automatique, performance de la scène et intensité des émotions. Conversation avec une artiste sensible habitée par la scène et la poésie des sentiments.

Elle avait 17 ans quand elle a écrit et joué sa première pièce de théâtre J’irai danser tes 20 ans. Aujourd’hui ses 20 ans, elle les joue et elle les chante. Il y’avait les planches du théâtre avant les chansons d’amour mais désormais Mélodie Lauret a choisi de ne plus choisir, ce sera les deux : la chanson et la scène, l’amour tout autour. Dans la bulle artistique de la jeune femme, des mots chantés, des mots lancés, des heures et des rendez-vous, des parcelles de corps aimés et de la tendresse, toujours. Révélée en 2019 avec son single 23h28, ode à l’amour charnel et adolescent, elle dessinait déjà un bel espoir dans le grand tourbillon de la nouvelle scène française. Signée chez Sony Music et French Flair, elle livrait en novembre dernier son tout premier EP 23h28. Chez Mélodie Lauret, on entend des voix, celles de la vie et celles des coeurs qui battent la chamade, et nous, on voulait entendre la sienne qui nous parle de son travail, de sa musique et des sentiments qui l’animent. Juste avant son premier concert parisien au théâtre des Déchargeurs dans le premier arrondissement, nous l’avons rencontré pour une entrevue à son image, sincère, sensible et lumineuse.

Voilà quelques mois déjà que ton tout premier EP 23h28 est sorti, comment est-ce que tu le vois désormais qu’il a un peu vécu, qu’il a traversé beaucoup d’oreilles et de coeurs ?

Je m’en rends pas vraiment compte. Je m’en rends compte parce que je vais sur Spotify et que je vois les écoutes mais en même temps j’ai l’impression que ça n’existe que pour moi et que c’est quelque chose d’encore secret. C’est juste fou de réaliser que ça peut toucher des gens alors que ce sont des choses très intimes et proches de moi. Et en même temps, ça me permet de sentir une sorte de légitimité parce quand les choses n’existent pas dans les oreilles des gens, on a du mal à se dire qu’on est vraiment artiste. Voilà je me sens un peu plus légitime et j’ai un gagné un tout petit peu de confiance en moi.

J’ai lu que tu écoutais majoritairement de la chanson française. Etant donné la patte littéraire de tes textes, tu aurais pu opter pour des instrumentalisations sobres comme des piano-voix mais tu as choisis de les encrer dans ton époque et d’utiliser des ambiances assez électroniques avec des choeurs étouffés qui viennent s’y ajouter. Pourquoi ce choix ?

J’ai envie de tout faire en même temps. Il y a tellement de choses qui me plaisent et tellement de choses que j’ai envie de faire qu’il a bien fallut faire un choix. J’ai essayé de condenser le plus de choses possibles tout en prenant compte de l’époque dans laquelle on est. Je voulais faire de me la musique accessible tout en ne me trahissant pas moi-même. C’est assez compliqué parce que je peux être tentée de faire des choses très space et très organiques. C’est dur de faire des choix. Vu que je suis pas une excellente musicienne, je compose mes chansons mais je les arrange pas forcément, je me suis entourée d’une équipe qui n’est pas francophone ce qui fait que la lecture des morceaux était différente, ils ne se sont pas attachés aux mots et au sens mais à la musicalité des mots. Ça a permis d’enrichir les morceaux parce que moi je serai tentée de juste plaquer un accord et de chanter dessus. En même temps, j’ai très envie de faire des piano-voix, je me ferme aucune porte. Voilà j’ai essayé de faire un mélange de tout ce que j’aime.

D’ailleurs, quand on écoute ton EP, on perçoit beaucoup de voix, de choeurs.

Oui, dans les instrus, il y a énormément ma voix mais qui est pitchée, déformée. L’instru de Tes Cheveux par exemple, il y a quasiment que ma voix. Il y a un truc que j’adore faire depuis le début et que je ne veux pas perdre : j’adore mettre des sons de ma réalité dans mes chansons. J’enregistre énormément de choses sur mon téléphone. Parfois, on m’entend parler, parfois c’est les voix d’autres gens, sur les prochaines chansons qu’on prépare, il y a des gens qui se disputent dans le métro.

Quand on écoute certaines de tes chansons (Quand J’entends Les Gens), il y a quelque chose de très imagé, une volonté de capter les émotions autour de toi, de regarder le monde, de l’attraper pour ensuite enfin faire des textes puis des chansons. Qu’est ce qui t’inspires, de manière globale, chez les gens ?

En vrai, je suis très égocentrique dans ce que je fais. Très souvent j’ai envie d’écrire sur des choses qui sont extérieures à moi et j’y arrive pas, je suis bloquée. J’arrive pas à trouver ce que je veux dire, comment je veux le dire vraiment. Je ne cherche pas l’inspiration, je la subis un peu à cause de mes émotions. C’est vraiment mes émotions que je raconte tout le temps, quand je vis quelque chose, il y a toujours un moment où c’est trop et ce trop plein fait que je suis obligée de l’écrire. C’est un mécanisme logique dans mon cerveau. 23h28 je l’ai écris en cinq minutes parce que c’était là, ça sortait, du coup c’est à la fois super et contraignant parce qu’il y a des périodes où mes émotions sont beaucoup plus stables que d’autres. Autant c’est super bien pour la musique, mais intimement c’est pas si simple. C’est très compliqué de savoir si j’ai envie d’être torturée tout le temps pour écrire mille choses ou d’être calme, heureuse et sereine et de moins écrire. Par exemple, en ce moment je suis bien et c’est compliqué d’écrire. Après ce qui m’inspire chez les autres, c’est ma réaction aux autres et mon décalage avec eux. Il y a pleins de sujets sur lesquels j’ai envie d’écrire mais j’y arrive pas parce que je me sens très spectatrice et pas assez actrice pour le faire. J’ai tellement soif de vérité et de sincérité que ça me bloque presque.

D’ailleurs, récemment, tu as ouvert un numéro public sur les réseaux sociaux où les gens peuvent t’appeler pour te raconter leurs soirées au téléphone. Tu as reçu de belles histoires ?

J’ai reçu plein de choses et en fait quand on a pensé ce truc avec mon équipe, on savait pas trop vers où on voulait aller. Est-ce qu’on acceptait que les gens qui rentraient d’une soirée, moi je voulais que tout le monde puisse raconter sa soirée. Et en fait, c’est ce qu’il s’est passé. Il y a très peu de gens qui rentraient de soirée qui m’appelaient. En fait, on m’a un peu pris pour une psy (rires) et ça ne me déplaît pas, on me raconte beaucoup d’histoires intimes et de moments de vie et c’est assez surprenant parce que je sais jamais à quoi m’attendre. Il y a des gens qui laissent des messages de 20 secondes et d’autres qui restent trois minutes et qui rappellent une deuxième fois pour encore raconter quelque chose. C’est assez inspirant, j’en ai déjà fais quelque trucs.

Je ne te poserai pas la fameuse question “qu’est ce que c’est d’être une femme dans l’industrie de la musique” car j’avais envie d’innover un peu. Alors je voulais te demander quelles sont les femmes qui t’inspirent et te donnent envie d’avancer dans tes combats ?

En fait, il y a beaucoup de femmes dans la vie, elles vont m’inspirées pas pour ce qu’elles sont mais pour des trucs qu’elles vont dire. Donc je vais pas m’attacher à une personne en particulier mais plus à un mode de pensée. Je suis attachée à une pensée et à pleins d’idéaux sans les rattacher à quelqu’un, ce qui me plaît c’est ce qu’elles racontent.

Ce soir, tu joues sur la scène des Déchargeurs, c’est un peu ta vraie grande date à Paris. Tu devais jouer ici deux fois en décembre mais les concerts ont été annulés à cause des grèves. Qu’est ce qu’il représente pour toi ce concert ?

J’ai vraiment hâte. Je m’attendais à être stressée, je vais sûrement l’être avant de monter sur scène mais là avec moi même je suis dans une hâte immense parce que justement le fait que les dates aient été décalées à cause des grèves ça m’a fait une grande frustration, j’ai dormi pendant deux jours (rires). En fait la scène c’est la raison pour laquelle je fais de la musique, ça me manquait terriblement. Pour la musique, j’ai arrêté le conservatoire de théâtre, la comédie musicale, j’ai arrêté pleins de choses et ça fait que je suis beaucoup moins sur scène qu’avant car c’est encore le début. Je suis dans un manque physique, et je vais enfin pouvoir monter sur un plateau et jouer du coup je suis très contente mais j’ai quand même peur. Ça représente un gros challenge, je présente une forme qui n’est pas habituelle, j’ai mis du théâtre à l’intérieur de mon concert, il y a beaucoup d’inconnu. Et le choix de jouer dans une salle de théâtre et pas dans une salle de concert, c’est aussi un défi. Ça va être une surprise mais bizarrement pour une fois, je ne suis pas trop effrayée par la surprise.

J’ai cru comprendre que tes concerts allaient plus être des spectacles qui emmêlent la chanson et le théâtre, tu peux nous en dire un peu plus sur la forme de tes lives ?

Je suis accompagnée par une musicienne, un comédien musicien et une comédienne qui fait que du théâtre. J’ai essayé de créer une histoire avec mes chansons, ce qui m’a permis de pouvoir rajouter des scènes de théâtre.

Tu es chanteuse mais aussi comédienne, qu’est ce que tu ressens quand tu es sur une scène, que ce soit pour chanter ou pour jouer ?

Vu que dans la vie je ressens tout le temps des choses, sur scène je ressens un rien mais qui est trop bien ! C’est un rien de “ok je suis à l’endroit où je veux être”. Quand je suis sur scène, c’est ma maison, je sais que c’est l’endroit où je dois être et que c’est assez contradictoire avec la personne que je suis dans la vie de tous les jours parce qu’être avec des gens c’est très compliqué. Je sais que je suis à vue, que pour une fois, les gens vont m’écouter, qu’ils sont venus pour moi. Alors que dans la vie poser une question à quelqu’un c’est compliqué parce que j’ai l’impression que ma présence n’a pas lieu d’être. La scène c’est un endroit où j’accepte ma présence et où je me sens exister très fort. Après il y a un truc très différent quand je chante et quand je joue. Quand je joue, c’est un rôle, donc j’ai beaucoup de recul et à la fois pas du tout, je peux me cacher derrière le postulat du personnage donc je me sens assez libre et je n’ai pas peur de faire n’importe quoi. Du coup le truc que je découvre avec la musique c’est comment être moi-même mais dans une forme performative et ça c’est très dur. Si je m’écoutais, pendant mes chansons, je resterai debout et je ne bougerais pas. Donc c’est vraiment dur de performer et de personnifier ce que je suis dans la vraie vie.

Qu’est ce que je peux te souhaiter, pour la suite, pour ce soir, pour la vie ?

D’aller bien (rires). De continuer à faire des choses qui m’animent, de continuer à être inspirée, d’être entourée par des gens super qui me comprennent. Continuer d’être dans un chemin qui est le mien et pas celui de quelqu’un que j’imagine mais qui n’est pas moi.

Pauline Pitrou

Lyon / Paris

Fervente prêtresse de la pop française et de tout ce qui s'écoute avec le coeur.

Pas encore de commentaires

Laissez un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée.