CINÉMA

PALME D’OR – « Un Homme et une femme », la fureur d’aimer

Un homme et une femme 1966 Real Claude Lelouch Jean Louis Trintignant Anouk Aimee. Collection Christophel © Les Films 13

Collection Christophe L © Les Films 13

Le Festival de Cannes n’aura pas lieu. En tout cas, pas en mai. Et pas sous la forme que l’on connait. La rédaction vous propose une sélection non exhaustive de Palmes d’or qui ont jalonnées l’histoire du festival depuis sa création.

1966, Un Homme et une femme ou deux hommes, une femme, un acteur, une actrice, un cinéaste, deux enfants, une musique, un compositeur, un chanteur, une voiture, Deauville, Montmartre, Monaco, une histoire d’amour, un film, une palme, 4 millions d’entrées.

« C’est beau quand même d’envoyer un télégramme comme ça, il faut avoir du culot. C’est vrai non ? C’est extraordinaire qu’une femme, belle, vous envoie un télégramme comme ça, c’est merveilleux. Moi jamais j’aurais fait un truc comme ça. C’est formidable de la part d’une femme, c’est formidable ! Quel courage.
Bon si je tiens cette moyenne, j’arrive à Paris vers six heures, six heures et demie. Six heures, six heures et demie, elle va être couchée bien sûr. Qu’est ce que je fais, je vais dans un bistrot ? Je l’appelle d’un bistrot… Je vais chez elle… Une femme qui vous écrit sur un télégramme « Je vous aime »… Vous venez chez elle. Oh oui je vais chez elle, pourquoi pas ? »

Dans une course frénétique, sous une pluie battante, au volant de sa Ford Mustang GT, le pilote automobile, Jean-Louis Duroc (Jean-Louis Trintignant) roule à toute allure. Il traverse la France pour rejoindre Paris et celle qu’il aime, la scripte et monteuse de cinéma Anne Gauthier (Anouk Aimée) poussé par un simple et sincère «  Je vous aime », envoyé par télégramme. L’amour, s’ils le ressentent, ils ne parviendront pas à le faire ce soir-là. Tous deux veufs, et parents, – d’une petite fille pour l’une, d’un petit garçon pour l’autre, camarades d’internat – ils sont hantés par les souvenirs cristallisés de leur conjoints respectifs décédés chacun dans des circonstances dramatiques.

Cette scène d’amour ratée, dont la photographie en très gros plan et en noir et blanc est aujourd’hui célèbre, symbolise leur effort de résilience face au deuil. Mais comment Jean-Louis peut-il lutter contre un mort dont le souvenir est inévitablement idéalisé ? Comment un homme et une femme, parvenus à la moitié du chemin de leur vie vont-ils s’aimer ? Une histoire simple, grave, intemporelle, universelle où l’amour triomphe, où « on ne refait pas sa vie, on la continue », comme disait Yves Montand. C’est tout cela que veut raconter un jeune cinéaste de 28 ans, Claude Lelouch en réalisant son cinquième film, Un Homme et une femme, en décembre 1965. Une oeuvre sur laquelle il bâtira une carrière plutôt prolifique, comptant aujourd’hui une cinquantaine de métrages.

© Les Films 13

De Deauville à Cannes

Autodidacte, les débuts du cinéaste n’étaient pas placés sous les meilleures hospices. Petit garçon juif caché par sa mère dans les salles de cinéma alors qu’ils sont recherchés par la Gestapo, Claude Lelouch y développe une passion pour le grand écran. Après avoir raté son bac, son père lui offre une caméra et c’est comme journaliste reporter qu’il commencera à filmer, notamment le documentaire Quand le rideau se lève, tourné illégalement, caméra cachée sous le manteau dans les rues du Moscou de l’URSS. Il assiste alors au tournage de Quand passent les cigognes de Mikhaïl Kalatozov lui offrant un goût spécifique pour la mise en scène.

Il effectue son service militaire au Service cinématographique des armées. Il filme alors des hommes qui ne sont évidemment pas comédiens et qui lui font prendre conscience de l’importance de la direction d’acteurs. Enfin il réalise et produit son premier long métrage, Le Propre de l’homme. Un échec, duquel Les Cahiers du Cinéma écriront « Claude Lelouch, retenez bien ce nom, vous n’en entendrez plus jamais parler. ». Alors il réalise des scopitones, ancêtres du clip et tentent d’autres essais de longs métrages, en vain : L’Amour avec des siLa Femme spectacle et Une fille et des fusils.

 «  Claude Lelouch, retenez bien ce nom, vous n’en entendrez plus jamais parler.  »

Les Cahiers du cinéma (1961)

Ruiné, désespéré, Claude Lelouch prend sa voiture et roule toute la nuit jusqu’à Deauville. Au petit matin, sur les planches il aperçoit une femme et sa petite fille. S’approchant d’elles, il s’imagine leur histoire. En face, du café de la gare, il écrit un scénario. Un film était né, une palme allait le récompenser.

Soutenu par Jean-Louis Trintignant, le métrage est sélectionné de justesse en compétition au Festival de Cannes face à Orson Welles, Richardson, Losey, Pasolini, Rivette ou Wajda. Un Homme et une femme, cinquième film du cinéaste repart avec la Palme d’or 1966 (ex aequo avec Ces messieurs dames (Signore e signori) de Pietro Germi) du jury présidé par Sophia Loren et composé entre autres de André Maurois, Jean Giono, Marcel Pagnol et du compositeur brésilien Vinicius de Moraes.

Ce dernier a du apprécier l’hommage de Pierre Barouh dans le film qui adapte en français sa Samba de Bênção composée avec Baden Powell : « “Faire une samba sans tristesse c’est aimer une femme qui ne serait que belle.” Ce sont les propres paroles de Vinícius de Moraes, poète et diplomate, auteur de cette chanson et comme il le dit lui-même, le blanc le plus noir du Brésil. Et moi qui suis peut-être le Français le plus brésilien de France, j’aimerais vous parler de mon amour de la samba, comme un amoureux qui n’osant pas parler à celle qu’il aime, en parlerait à tous ceux qu’il rencontre. » nous dit-il.

Samba Saravah de Pierre Barouh

Ce extrait de bonheur coloré et chanté, souvenir du personnage d’Anne pour son époux, s’insère dans la narration comme un clip devenu culte offrant quelques minutes de comédie musicale en opposition avec la mélancolie du reste du film. Acteur, compositeur, chanteur dans Un Homme et une femme, Pierre Barouh, est reconnu pour avoir fait découvrir en France la bossa nova, née à la fin des années 50 au Brésil que l’on pourrait traduire par « nouvelle vague ».

Le souffle de la Nouvelle Vague

Parlons-en justement, de celle que nous connaissons, la Nouvelle vague du cinéma français. En 1966, cette révolution esthétique cinématographique – qui perdure encore aujourd’hui par l’influence qu’elle a eu – commence à s’essouffler un peu, ses principaux leaders commencent à prendre des tournants un peu différents dans leur cinéma, avant même que les événements de 1968 surviennent et qu’une mission entre eux se produisent. Cette même année, Jean-Luc Godard voit deux de ses films sortir sur les écrans : Made in USA et Deux ou trois choses que je sais d’elle, puis La Chinoise l’année d’après. Si son esthétique est toujours très forte, et que son cinéma a toujours été politique, les propos de ses films deviennent éminemment plus engagés et son cinéma observe une forme de mutation. François Truffaut quant à lui, réalise en 1966, un film britannique de science-fiction, Fahrenheit 451, l’adaptation du roman de Ray Bradbury. Sa filmographie s’embourgeoisera ensuite peu à peu au fil des années.

Claude Lelouch est un peu plus jeune qu’eux et n’a pas fait partie de la bande des Cahiers du Cinéma, ni de celle de la Nouvelle Vague. Pourtant, avec Un Homme et une femme, il en adopte les codes. En faisant preuve d’une liberté formelle et spontanée, il donne un nouveau souffle, un peu plus commercial aussi. Ce métrage ressemble à une immense aire de jeu pour le jeune cinéaste, il semble ne rien se refuser et se joue des contraintes budgétaires qui devaient l’obliger à filmer des séquences en couleurs et d’autres en noir et blanc. Le réalisateur en fait un point de vue dramatique filmant les souvenirs heureux ou les grandes scènes extérieures avec les enfants en couleur tandis que les scènes intimes, intérieures entre les deux protagonistes sont teintées de plusieurs noir et blanc, tantôt monochrome, sépia ou bleuté explorant les différentes nuances de sentiments qui les animent.

Caméra à l’épaule, faux et vrais flashbacks sous forme d’apartés, décalages visuels et sonores, narration éclatée, ralentis, longs travellings ou montages de plans saccadés, Claude Lelouch s’amuse et donne une musicalité particulière à son film, épousant parfaitement la musique pourtant composée avant les prises de vues par Francis Lai et dont le fameux « Chabadabada » sur les planches de Deauville ponctue encore nos vies.

Célèbre « Chabadabada » d’Un Homme et une femme

Il poussera le vice jusqu’à faire participer réellement Trintignant (neveu du pilote de Formule 1 titré, Maurice Trintignant) au rallye de Monte-Carlo, au volant de la Ford Mustang Coupé GT 65 qui porte le n°145, avec un copilote et C. Lelouch à l’arrière 16mm à l’épaule. Pour l’anecdote, ils finiront la course à la 85ème place. Car si le cinéaste parvient à libérer son scénario et sa caméra, il laisse à également ses comédiens le loisir d’improviser et de faire réellement vivre leur personnage, essentiellement dans la place accordée à l’image aux enfants interprétés par les jeunes Antoine Sire et Souad Amidou, fils et fille de ses amis.

Cristallisation d’une esthétique Lelouch

Par ces improvisations, cette liberté visuelle, parfois expérimentale et cette spontanéité proche de la vie – tout en étant du cinéma – Claude Lelouch cristallise en un film ce qui sera son cinéma à lui et sa manière de le faire pour les prochaines années. Il y développe son idée incarnée par la vie c’est du cinéma et le cinéma c’est la vie. Avec ce titre minimaliste, il raconte une histoire à la fois d’une simplicité évidente et d’un romanesque romantique, une histoire d’amour banale mais intemporelle et universelle filmée parfois comme un roman-photo ou un reportage. Le réalisateur y insère les thèmes qui lui seront chers, le cinéma par la forme du film et le métier du personnage d’Anne, les femmes et l’amour, et les voitures et la vitesse, leitmotiv du film et via un Jean-Louis pilote. Sans aucun doute l’une des plus belles histoires d’amour du cinéma.

« Dans la vie quand une chose n’est pas sérieuse, on dit que c’est du cinéma. Pourquoi vous pensez qu’on ne prend pas le cinéma au sérieux ? »

Jean-Louis Trintignant à Anouk Aimée, Un Homme et une femme de Claude Lelouch

Un Homme et une femme, écrit en deux heures, tourné en treize jours, palme d’or ex aequo 1966, a par la suite été récompensé de l’Oscar du meilleur film étranger, de l’Oscar du meilleur scénario original et des Golden Globe du meilleur film étranger, du meilleur réalisateur et de la meilleure actrice dans un film dramatique pour Anouk Aimée. Vu par 4 millions de spectateurs en salles, boudé par la critique qui ne comprend pas ce succès « démesuré », le film qui a lancé la carrière de son créateur a atteint aujourd’hui un statut de film culte à tel point que Claude Lelouch lui-même n’hésitera pas à s’auto-citer au tout début d’un autre de ses grands films La Bonne année (1973) et à réaliser deux suites, toutes deux présentées hors compétition au Festival de Cannes Un homme et une femme : Vingt ans déjà (1986), et Les Plus Belles Années d’une vie (2019).

Auteur·rice

J'entretiens une relation de polygamie culturelle avec le cinéma, le théâtre et la littérature classique.

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