LE FILM CULTE – « Pink Floyd The Wall » , Art total(itaire)

Crédits : Pink Floyd The Wall – 1982 / Bis Repetita

Chaque mois, la rédaction de Maze revient sur un classique du cinéma. Le mois dernier, nous nous replongions dans Confidences sur l’oreiller de Michael Gordon. En mai, nous nous penchons sur le film Pink Floyd The Wall réalisé en 1982 par Alan Parker, écrit par Roger Waters. Les Pink Floyd signent la bande-son, l’intrigue mêle les séquences filmées et animées, le rock psychédélique et le silence expose le traumatisme d’un personnage mutique : Pink.

« Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle, sur l’esprit gémissant en proie aux grands ennuis », c’est un peu ça, The Wall. Porté sur grand écran à coup de delay et de guitares électriques, la léthargie de Pink nous enveloppe et nous ouvre les portes d’un monde que la schizophrénie dirige. L’angoisse que le film dégage naît de ce mélange des arts : le cinéma presque dystopique, l’animation d’horreur, la musique psychédélique. Au milieu de tout cela, le héros de Janus, le dieu à double face, vogue dans les méandres et les débris laissés par la guerre. Le personnage principal, joué par Bob Geldof, apparaît comme un nouvel Œdipe, comme celui qui va se crever les yeux à coup de verre brisé et de drogue dure. Celui qui pourra dire « Aujourd’hui, maman est morte » avec froideur et pragmatisme.

Il entraîne le spectateur dans sa haine, dans sa tourmente, grâce à des contrastes visuels très novateurs pour l’époque : l’animation aux allures de trips sous acide, la chambre d’enfant qui se resserre, la foule infinie dont les apôtres sont des skinheads néo-nazis. En 1982, le mur n’est toujours pas tombé, ni celui de Berlin, ni celui de tous ces êtres que la Seconde Guerre mondiale a assassiné à petit feu. Vivement plongé dans un cadre orwellien, The Wall renvoie vers d’autres images d’Épinal servant à satisfaire et surprendre les besoins des spectateurs. La folie de Pink reprend le trou béant du cri Munschien, la salle de classe, proche de l’usine à bétail, adhère à des lignes géométriques empreinte d’un art très classique. Et sur le champs de bataille, celui où les soldats déshumanisés deviennent des rats prêts à contaminer la société, comment ne pas voir la référence à Otto Dix et sa peinture du traumatisme de guerre ?

L’art total, voilà ce que The Wall touche du doigt. Et dans cette forme d’art, pas de
compromis, il faut être un tyran. Il s’agit d’un totalitarisme que Parker expose, nu. Dans une salle de bain aux carreaux roses pâles, il coupe tout, il taillade. Ce film est une lame de rasoir qui traverse les chaires de la folie humaine pour rendre l’âme visible. Et Pink, le misanthrope, celui qui n’aime pas les femmes, celui qui les aime trop, celui qui les accuse de son malheur, devient la larve, le prototype du totalitarisme artistique.

En regardant ce film, ou plutôt, en écoutant ce film, il se dégage une envie de révolte encore palpable aujourd’hui. Des réactions en chaîne se font sentir sur l’épiderme, les plans sont tranchants, le rythme est soutenu, le mur se resserre petit à petit. Si le scénario est aussi une autobiographie de Waters/Syd Barrett, le film demeure, avant tout, le manifeste musical d’une génération défigurée par la violence humaine.

Marthe Chalard-Malgorn

Etudiante en master de journalisme culturel à la Sorbonne Nouvelle, amoureuse inconditionnelle de la littérature post-XVIIIè, du rock psychédélique et de la peinture américaine. Intello le jour, féministe la nuit.

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