La Madeleine de Proust #13 – « Ne Tirez pas sur l’oiseau moqueur » : le classique instantané d’Harper Lee

Illustration : Fanny Monier

Chaque mois, un membre de la rédaction se confie et vous dévoile sa madeleine de Proust, en faisant part d’un livre qui l’a marqué pour longtemps, et en expliquant pourquoi cet ouvrage lui tient à cœur.

J’étais au collège lorsque je décidais, par un début d’été moite, de lire Ne Tirez pas sur l’oiseau moqueur (1960) d’Harper Lee. Le titre, aperçu dans la bibliothèque de mes parents, m’intriguais : cet énigmatique oiseau moqueur d’abord, dont je n’avais jamais entendu parler, et cette mise en garde ensuite, comme une menace inquiétante. J’ai appris plus tard qu’elle n’existait pas dans la version originale sobrement titrée To Kill a Mockingbird.

« Tirez sur tous les geais bleus que vous voudrez, si vous arrivez à les toucher mais souvenez-vous que c’est un péché de tuer un oiseau moqueur. »

Harper Lee, Ne Tirez pas sur l’oiseau moqueur, traduit de l’anglais par Isabelle Stoïanov

Publié en 1960, Ne Tirez pas sur l’oiseau moqueur est tout à la fois un roman d’apprentissage, un roman noir et une histoire juridique. Les évènements racontés prennent place dans les années 1930. C’est l’époque de la Grande Dépression, période pendant laquelle la crise économique vient définitivement enterrer l’euphorie des Années folles. À Maycomb, petite ville fictive d’Alabama, Atticus Finch, homme et avocat intègre, élève seul ses enfants, Scout et Jem, avec l’aide de Calpurnia leur gouvernante. Lorsqu’il est commis d’office pour défendre un homme noir injustement accusé du viol d’une femme blanche, il n’hésite pas à se mettre à dos tout le voisinage. Récompensé en 1961 du prix Pulitzer – pendant la lutte pour les droits civiques et la lutte contre la ségrégation – le roman est très vite devenu un classique de la littérature américaine. Il est également très vite devenu un livre important pour moi.

À l’époque de ma première lecture, je ne connaissais pas grand-chose de ce lourd contexte historique. Je l’ai donc en partie découvert en douceur grâce à ce livre, puisque Scout, le personnage principal, est une enfant qui en fait elle-même peu à peu l’apprentissage. La narration se place au niveau de son regard, plein d’humour, de brusquerie, d’incompréhension et de finesse. C’est donc le contraste entre espièglerie enfantine et cruauté historique qui est intéressant et qui rend le livre si passionnant.

« Les dames étaient trempées de sueur dès midi, après leur sieste de trois heures et, à la nuit tombante, ressemblaient à des gâteaux pour le thé, glacés de poudre et de transpiration. »

Harper Lee, Ne Tirez pas sur l’oiseau moqueur, trad. Isabelle Stoïanov

Le récit nous immerge dans l’atmosphère mélancolique et dangereuse du sud des États-Unis. J’avais toujours peur de ce qui pouvait se passer. On retrouve dans ce roman le même univers lumineux et étouffant qui caractérise les romans et nouvelles d’un Faulkner ou d’un Steinbeck. Les mentalités sont rustres et méfiantes, les après-midis s’éternisent dans la poussière ou sous d’épaisses ombres poisseuses et les enfants apprennent à se défendre contre la violence des préjugés.

« Je voulais que tu comprennes quelque chose, que tu voies ce qu’est le vrai courage, au lieu de t’imaginer que c’est un homme avec un fusil à la main. Le courage, c’est savoir que tu pars battu, mais d’agir quand même sans s’arrêter. Tu gagnes rarement mais cela peut arriver. »

Harper Lee, Ne Tirez pas sur l’oiseau moqueur, trad. Isabelle Stoïanov

En 2015, je me suis sentie chanceuse à l’annonce de la parution d’un deuxième roman d’Harper Lee, quelques cinquante-cinq ans après le premier. Pourtant Va et poste une sentinelle nous a tous étonné. L’histoire derrière sa publication est obscure et Harper Lee n’aurait pas souhaité qu’il soit imprimé. Toujours est-il que dans ce second livre, la romancière déconstruit méthodiquement l’aura de bonté qui auréole le personnage d’Atticus Finch en faisant de lui un calculateur lâche et raciste. Une révérence étonnante et pessimiste à la veille de la disparition de l’auteure en 2016, qui n’a pas manqué de laisser à un grand nombre de ses lecteurs – moi comprise – une saveur amère de désillusion, ruinant presque « l’édifice immense du souvenir » proustien qui s’était constitué autour de son premier chef-d’œuvre.

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