La culture reprend vie grâce à ses « petits lieux »

© Eloïse Bussy – Les visiteurs étaient peu nombreux ce vendredi au Camp des Milles

En zone « rouge » ou « verte », dans l’ensemble de la France, les « petits » lieux de culture sont autorisés à rouvrir depuis le 11 mai. Malgré la présence très timide des visiteurs, certains musées, bibliothèques ou lieux d’histoire ont dû mettre en place des protocoles sanitaires pour continuer à faire vivre une offre culturelle.

Le lieu est presque désert en dehors des salariés présents. Au camp des Milles, à Aix-en-Provence (13), dès l’arrivé, il faut pourtant respecter un protocole sanitaire stricte pour y pénétrer. « Une seule personne à la fois dans le sas  », intime l’agent qui accueille les visiteurs. Le lieu, ancien camp de déportation durant la seconde guerre mondiale, entre 1939 et 1942, est un morceau d’histoire qui accueille habituellement près de 120 000 visiteurs par an, dont 68 000 jeunes, notamment des scolaires. Le lieu a rouvert dès le 11 mai, après près d’un mois de portes closes.

Comme lui, tous les lieux culturels français ont dû fermer à l’annonce du confinement, parfois même avant cette date, et les plus fréquentés d’entre eux gardent encore portes closes. Du Louvre au Centre Pompidou en passant par le Mucem (Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée) à Marseille, les sites culturels, qu’ils soient publics ou privés, doivent composer avec l’absence de public, et une programmation fantôme. Certains craignent également d’importantes conséquences financières.

Malgré ces contraintes, la prudence s’impose. Au camp des Milles, l’ensemble du site n’est pas encore accessible aux visiteurs. Le bâtiment principal, une ancienne tuilerie faite de briques rouges, est presque intégralement fermée aux visiteurs. Il est d’ordinaire possible de visiter les trois étages où ont vécu les déportés, notamment des artistes et intellectuels allemands. Là ont d’abord été enfermés, dès 1939, les ressortissants du Reich allemand, considérés comme des « ennemis » de la troisième république. Entre Août et septembre 1942, le lieu a servi de camp de déportation vers les camps d’Auschwitz, Drancy ou de Rivesaltes, où ont été envoyés près de 2 000 Juifs.

«  Il était important pour nous de participer au maintien de la culture  », précise la directrice adjointe du lieu Odile Boyer. « Nous avons rouvert les espaces extérieurs, ainsi quatre expositions, dont la salle des peintures murales réalisés par les artistes internés, l’exposition de Serge Klarsfeld consacrée aux enfants déportés, ainsi qu’une nouvelle exposition d’une peintre franco-allemande sur l’« Allemagne d’après » ». Le lieu a également réduit ses tarifs et ses jours d’ouverture, à raison de quatre par semaine. « Cela était volontaire, car nous voulions une réouverture prudente et progressive  ».

Une partie du lieu n’est pas encore ouverte au public. © Eloïse Bussy

Partout en France, d’autres lieux ont fait le choix de la réouverture. Plus au nord du pays, en zone « rouge », à Dijon, en Côte-d’Or, la municipalité a choisi d’ouvrir quatre musées sur cinq  : le musée archéologique, le musée de la Vie bourguignonne, le musée d’Art sacré ainsi que le musée Rude depuis le 13 mai. Huit bibliothèques, ainsi que la ludothèque de la ville, accueillent à nouveau des visiteurs depuis le 12 mai. Seul le musée des Beaux-arts, qui fêtait le 17 mai la première année de sa réouverture après travaux, reste fermé. Le lieu a accueilli plus de 326 000 visiteurs depuis mai 2019 jusqu’à sa fermeture en raison du Covid-19. « Dès que nous avons pu ouvrir, nous l’avons fait. Il était impossible pour nous de ne pas offrir aux habitants la possibilité de retourner dans les musées  », indique Christine Martin, adjointe déléguée à la culture de la ville. « Le déconfinement ne pouvait pas seulement se résumer à aller faire ses courses ». reste une variable à élucider : qu’est-ce qu’un « petit” musée ? « Il y a eu des discussions entre le maire et le préfet, cela s’est défini en fonction de la zone de rayonnement du musée ainsi que son attractivité. Les touristes viennent voir les musées autres que celui des beaux-arts, mais en moins grand nombre ».

« Le déconfinement ne pouvait pas seulement se résumer à aller faire ses courses »

Christine Martin, adjointe à la culture de la ville de Dijon

Toutes les précautions ont été prises pour le public, mais aussi pour les agents d’accueil : des mesures « de jauge » notamment, en limitant le nombre de personnes en fonction de la configuration du lieu. Du gel hydroalcoolique, et des masques sont évidemment fournis aux visiteurs dans les musées dijonnais, ainsi que des gants. Les agents eux ont été dotés de vitres en plexiglass. Dans les bibliothèques, la règle du « je prends – je garde » a été instaurée : les livres touchés mais non empruntés sont placés dans des bacs où ils attendront plusieurs heures avant de pouvoir retourner sur les étagères. Idem pour les livres rendus par les lecteurs. Au camp des Milles également, un protocole a été mis en place : gel hydroalcoolique notamment, ainsi qu’une limitation à dix personnes à la fois par salle.

Peu de visiteurs, ruées dans les bibliothèques

Les visiteurs ont-ils été au rendez-vous pour cette reprise ? Si le directeur du camp des Milles Alain Chouraqui estime que « les visiteurs et les appels téléphoniques ont été beaucoup moins nombreux qu’auparavant les trois premiers jours, le quatrième était déjà meilleur », et il relativise : « l’importance [de cette réouverture] était avant tout symbolique : être présents et montrer que la culture et la mémoire restent vivantes, y compris pour éclairer le présent et alerter sur les menaces extrémistes qui peuvent suivre une crise économique et sociale. » A Dijon, moins de 100 visiteurs ont passé la porte des quatre musée depuis le 13 mai. Concernant les bibliothèques, « ceux qui viennent empruntent plus que d’habitude  », précise l’adjointe à la culture Christine Martin, « et certains remerciaient d’avoir permis leurs ouvertures. »

Mais cette fermeture prolongée a aussi eu d’importantes conséquences sur les lieux de culture. Au camps des Milles, quarante salariés travaillent quotidiennement sur le site. 32 ont été mis en chômage partiel et 8 ont vu leur activité réduite ou maintenue en télétravail. Côté financier, le directeur Alain Chouraqui estime que la crise sanitaire pourrait faire perdre plus de la moitié des ressources propres du site mémoriel sur l’année, bien qu’une estimation plus précise soit en cours. « Ces ressources représentent 60 % du budget en temps normal », précise le directeur. A Dijon, où les musées et les bibliothèques sont gratuits, 80 % des agents de ville étaient en télétravail, sans baisse de rémunération.

La culture se met au numérique

Souvent, les lieux culturels ont appris à travailler de façon différente, notamment avec le numérique. « On a découvert ces outils de communication. Il y a eu un moment de sidération chez tout le monde au moment du confinement, mais les propositions des salariés sont rapidement venues  », raconte Christine Martin. «  On a invité des artistes à réaliser des lectures au téléphone ou en audio. La bibliothèque patrimoniale, par exemple, a un fonds très riche, la conservatrice avait à cœur de proposer des choses.  » Au camp des Milles aussi, on s’est mis au numérique, comme le précise le directeur Alain Chouraqui : « Nous avons œuvré, dès le début du confinement, avec une équipe réduite, pour mettre à disposition du public sur notre site web, de très riches ressources pédagogiques et réflexives, existantes ou créées ad hoc. »

Mais pour faire revivre la culture en chair et en os, il faut déjà envisager la suite, notamment pour compenser les événements annulés. « On va voir comment on va pouvoir mettre les artistes au contact des gens cet été  », anticipe déjà Christine Martin. Car l’élue se dit « inquiète » pour les autres lieux culturels de la ville, les salles de spectacle, théâtre, ainsi que pour les artistes et les troupes, toujours sans activité : « On nous dit que les saisons culturelles seront différentes, mais on ne sait pas ce que cela veut dire.  »

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