CINÉMA

« Better Call Saul » (saison 5) – Nouvelle donne

© AMC

Bien qu’elle ait conforté un peu plus la transformation de Jimmy McGill en Saul Goodman, l’avant-dernière saison de la série de Vince Gilligan et Peter Gould s’offre une inversion des points de vue. Une véritable réjouissance.

Cet article contient des révélations importantes sur l’intrigue de Better Call Saul.

Dans les derniers épisodes de cette saison 5 de Better Call Saul, les nouvelles aventures du nouveau-né Saul Goodman (déjà à l’étude au début de cette saison) font désormais l’objet de répercussions. Autant sur le plan du business de l’intéressé que sur le regard de son contrechamp (la courageuse et loyale Kim Wexler), la série se donne le droit de construire une nouvelle donne absolument palpable dans les lignes du scénario et l’ampleur de sa mise en scène.

Car rarement les rebondissements auront autant émaillé une fin de saison dans Better Call Saul  : une succession de climax qui nous mène vers le but ultime d’une trahison, d’une éthique, ou quand l’écart de conduite n’est plus toléré, mais toujours discutable. Plus que fort que cela, si nous pensions savoir pourquoi la série s’appelle Better Call Saul, il faut croire que cela ne l’empêche pas de changer de paradigme et de se vouer à un champ plus global, celui de la représentation plutôt que celui de la destinée personnelle. C’est comme se donner une conclusion avant ce qui se passera après – dans Breaking Bad –, signe que la série tend aussi vers sa propre indépendance, dépassant l’autre paradigme selon lequel elle ne serait qu’un spin-off. Non, c’est bien plus que cela.

Kim, nouveau point de vue (© AMC)

Inversions

Pour mettre les pieds dans le plat, nous nous étions quittés sur une demande en mariage de Kim à l’intention de Saul. Une façon pour elle de protéger son couple (et elle-même) face aux actions de Saul Goodman, car ne pouvant témoigner contre son mari si un procès devait avoir lieu, quel que soit la forme de ce dernier. Par ce consentement de Kim se constitue le principal aveu de métamorphose de Jimmy en Saul (elle est prête à vivre avec, nous aussi) et à fortiori la première grosse inversion proposée par la série. Elle se fait dans l’ordre de l’anti-spectaculaire, toujours dans l’optique d’une éthique judiciaire  : et quelle belle ironie que voilà de se marier avec un futur criminel. Et c’est précisément dans cette ironie que se cachent la puissance et l’altérité de l’inversion  : comme dirait Mike, Kim fait désormais partie du «  game  », elle est partie-prenante du destin d’un homme dont les méfaits sont filmés dans Breaking Bad. En outre, elle est le nouveau point de vue de Better Call Saul.

Et le génie de Better Call Saul est de montrer tout ce qui aurait pu assumer la bascule de Jimmy McGill du côté obscur de la loi (une collaboration avec le Cartel, une dispute, une fusillade, un meurtre prémédité) comme l’étalage de cette altérité avec Kim, jusqu’à la rendre méconnaissable dans les derniers instants de la série, lorsqu’elle simule un cowboy tirant plus vite que son ombre en direction de Jimmy, alors habillée en pyjama. Non seulement la métamorphose n’est plus celle que l’on croyait être (anti-spectaculaire), mais elle n’est plus du tout où on le pensait (du côté de Kim).

“Bagman” – S0508 (© AMC)

Des moments d’anthologie

C’est souvent lorsqu’il y a déplacement et inversion des perspectives que la fiction peut se permettre de spéculer à tout bout de champ. Cette inversion des points de vue dans Better Call Saul rappelle celle qui régit toute la saison 4 de Breaking Bad, lorsque Walter White perd symboliquement le leadership de la narration au profit de Gus Fring, l’antagoniste dont le développement autour de lui conduira la série à développer un retcon (une altération de faits établis dans une œuvre de fiction antérieure par l’apport de nouveaux éléments explicatifs) prenant la forme d’une guerre sanglante avec le Cartel. Et il faut se souvenir des moments d’anthologie qui ont germé de cette bascule des points de vue : cet épisode 10, le meilleur de la saison 4, qui montre de manière ultra-spectaculaire comment Gus Fring parvient à accomplir sa destinée  ; ou la scission progressive et quasi-irréversible entre Walter et Jesse.

Nous retrouvons le même fond de décalage, de liberté et, autant le dire, de jouissance dans Better Call Saul. Nombre de moments ont permis de mieux sonder les inversions de la fiction. Il y a avant tout le désormais culte épisode 8, qui montre Saul Goodman s’enfoncer dans le désert pour récupérer une caution de 7 millions de dollars payés par le Cartel dans le but de libérer Lalo, le trublion de la mythique famille Salamanca que défend Goodman. S’ensuit une escalade de la violence (superbe scène de fusillade), une traversée éprouvante et révélatrice à travers le désert, et une séquence finale spectaculaire.

C’est d’ailleurs dans cet épisode que se révèle au grand jour l’inversion du point de vue  : quand l’épisode semble promettre une seule unité de temps et de lieu (le désert comme seul décor, Jimmy et Mike qui l’arpente), il opère une bascule étonnante en proposant une scène où Kim, dans une cellule de prison, interroge Lalo. Contrechamp inversé de l’unité de mise en scène, mais plus tellement lorsqu’on sait les risques pris ici par la nouvelle femme de Goodman. Cet épisode, au-delà même de sa liberté de ton, est-il le berceau de la métamorphose de Kim, maintenant concernée par tout ce qui se passe ? Inversion davantage assumée dans l’épisode suivant, où Kim colle une correction à Lalo lorsque celui-ci foule l’appartement des jeunes mariés, dans le but de savoir ce qui s’est réellement passé dans le désert (avec en soubassement des grosses envies de meurtre).

Un couple pour le futur (© AMC)

Une série libérée

Dans Better Call Saul, nous savons la conclusion, mais pas sa manière. C’est précisément dans cette nuance – et cette croyance, tant le personnage de Kim a pris de l’ampleur au fil des saisons – que Vince Gilligan et Peter Gould nous engouffrent. L’inversion des points de vue offre une liberté de ton jusqu’ici jamais vu dans la série  : épisodes concepts, grandes performances des interprètes (Rhea Seehorn dans l’épisode 9, Michael Mando dans le dernier épisode, Bod Odenkirk bien sûr dans l’épisode 8) et mise en scène au cordeau (suspense, fusillade, grands moments de comédie). Cette saison 5 aura été en tout et pour tout celle de l’inversion. Et pas seulement pour le scénario et ses points de vue  : Better Call Saul semble s’extraire de l’œuvre totem quand bien même elle a su montrer sa toute-puissance dans l’ombre réconfortante de celle-ci (à la manière du film El Camino). Elle s’extrait et s’ajoute en même temps dans cet univers.

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