Asmahan, Oum Kalthoum et Warda : les divas arabes à l’honneur

© UPI / AFP

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L’inauguration de l’exposition «  Divas arabes  », censée ouvrir ses portes le 6 mai dernier à l’Institut du monde arabe de Paris, s’est vue être reportée à cause des mesures de confinement que connaît actuellement la France. En attendant la réouverture des lieux culturels, penchons nous sur l’histoire de trois femmes arabes aux voix d’exception, qui de chanteuses, sont passées au rang d’icônes éternelles  : Asmahan, Oum Kalthoum et Warda.

Qu’elles s’appellent Fairouz, Sabah ou Leila Mourad, les foules qui les écoutent sont sous leur emprise. Pendant des heures, elles chantent la gloire de leur nation, le souvenir d’un amour perdu ou les plaisirs de la vie. Leurs voix lancinantes permettent une communion des sens entre elles et leur public, une sorte d’extase, désignée en arabe par le mot tarab. Adulées, portées en étendard, ces pionnières imposeront leur indépendance par la force de leur courage et laisseront derrière elles des répertoires écoutés à l’infini, non sans un brin de nostalgie.

Asmahan, la Sublime

© Inconnu

De son vrai nom Amal El Atrach, Asmahan naît en 1912 dans une lignée princière druze libano-syrienne. Son prénom signifie espoir en arabe, car sa venue au monde tenait d’un miracle  : sa mère accouche de la petite Amal sur un bateau, alors qu’elle et sa famille en fuite tentent de rejoindre Beyrouth. On raconte que son talent de chanteuse fut découvert lorsqu’un grand compositeur égyptien (la famille Atrach s’était établie au Caire sans le patriarche violent) vint écouter les prouesses musicales de son frère, le très célèbre Farid El Atrach, et que, entendant Asmahan fredonner depuis une chambre voisine, demanda à la voir sur-le-champ. Il lui intima l’ordre de chanter, et impressionné, la baptisa «  Asmahan  », qui signifie «  la Sublime  » en perse. Elle avait alors 14 ans. 13 ans plus tard, elle sera retrouvée morte, noyée dans sa voiture, comme une douce ironie pour celle qui était née sur les flots.

Son frère Farid refuse d’abord de voir sa petite sœur propulsée sur le devant de la scène. Il la force à quitter l’Egypte et à se marier avec un de leurs cousins. Mais cette vie que lui a attribué un homme ne convient pas à la libre Asmahan. Quatre ans plus tard, elle quitte la Syrie et demande le divorce. Elle revient en Egypte et y mène une existence mondaine. A côté de sa carrière de musicienne, elle est aussi actrice, notamment dans des comédies musicales, dont son titre le plus célèbre «  Layali El Ounsi Fi Vienna  » (Nuits plaisantes à Vienne) est tiré. Dans cette chanson, elle vante les plaisirs simples des nuits viennoises et à l’image de sa vie, elle enjoint ses contemporains à profiter de chaque instant, une démarche plutôt singulière pour une femme de son époque, comme l’explique Fatéma Mernissi dans son œuvre biographique « Rêves de femmes, conte d’une enfance au harem » :

« Asmahan [captivait] les foules en les plongeant dans un rêve inouï jusqu’alors, celui de la félicité individuelle, d’une vie privilégiant les plaisirs et l’amour. (…)  Elle fascinait aussi bien les hommes que les femmes par sa vie aventureuse où succès et échecs se succédaient, beaucoup plus passionnante qu’une existence terne et codifiée, passée derrière des murs protecteurs.  »

Fatéma Mernissi, « Rêves de femmes, conte d’une enfance au harem »

«  Je sais que ma vie sera courte  », disait-elle souvent. Asmahan était consciente des dangers qu’impliquaient son courage, son statut émancipé mais aussi ses choix patriotiques. Au contraire d’Oum Kalthoum, Asmahan n’aimait pas particulièrement les chants nationalistes. Mais sa décision de collaborer avec les renseignements britanniques lors de la seconde guerre mondiale fut motivée par l’intérêt de ses deux pays d’origine. En effet, elle accepta de convaincre les druzes de ne pas intervenir contre les Alliés qui ambitionnaient de reprendre le contrôle de la Syrie, alors sous la coupe du gouvernement Vichy. Elle crut que les Britanniques honoreraient ainsi leur promesse de donner leur indépendance au Liban et à la Syrie. Il n’en fut rien. Se sentant trahie, elle aurait alors décidé de se rapprocher des Nazis. En 1944, son corps et celui d’une amie proche sont retrouvés dans les eaux du Nil. Sa mort reste un mystère, certains pensant qu’elle a un lien avec le rôle qu’elle a joué durant la guerre, d’autres que le déshonneur subi par son frère Fouad ou l’humiliation qu’elle aurait causé au roi Farouk Ier seraient en jeu. Quoiqu’il en soit, sa soudaine disparition ne fit qu’accroître sa renommée, et acheva de transformer Asmahan en légende éternelle.

Oum Kalthoum, l’Astre d’Orient

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Oum Kalthoum naît en 1898 dans une famille pauvre installée sur le delta du Nil. Sa mère est femme au foyer et s’occupe d’elle et de ses deux frères et sœurs. Son père est l’imam du village et il se produit souvent dans des mariages ou des cérémonies pour y interpréter des anachids. Elle se plaît à écouter les leçons de chant prodiguées par son père, même si elles ne sont naturellement pas destinées à elle, mais à son frère. Alors que, jouant à la poupée, elle chantonne les paroles qu’elle a sagement mémorisées à leur insu, ceux-ci sont stupéfaits par la beauté de son timbre. Ce timbre à la fois puissant et fragile, qui fera bientôt vibrer toute l’Egypte, toute la région moyen-orientale, et même le monde entier, par ses mélopées enivrantes.

Son père la force à intégrer sa petite troupe de chanteurs religieux, ce qu’elle n’accepte qu’en échange de friandises. Pendant ces concerts, on la déguise en garçon. A l’âge de 16 ans, la renommée lui tend déjà les bras. Elle s’installe au Caire dix ans plus tard, où elle se produit ici et là, et elle a trente ans lorsqu’elle décide de quitter son apparat masculin lors de ses prestations, ce que son paternel lui avait toujours défendu. Le succès est tout de suite au rendez-vous et elle entame une tournée au Levant en 1932.

Elle sait s’accommoder du climat politique de son pays  : sous la monarchie, elle chante pour les rois Fouad et Farouk. Une fois les monarques renversés par les Officiers libres et remplacés par Nasser et sa république socialiste, elle se rend à la radio du Grand Caire et efface toutes les chansons qu’elle avait interprétées pour les représentants de l’ancien régime. Très vite, une relation intime se lie entre le commandant et elle, Nasser lui vouant beaucoup d’admiration. Aux yeux de tous, elle est la Première Dame égyptienne, celle qui chante pour la nationalisation du canal de Suez, la construction du barrage d’Assouan ou la redistribution des terres aux paysans. Chose rare, elle demande à ses paroliers de rédiger leurs poèmes en arabe dialectal. « Elle parlait aux princes comme aux gens de la rue », expliquait Naguib Mahfouz. Tout comme Asmahan, elle tourne dans des films et autres comédies musicales, passage presque obligé pour une chanteuse vivant au Caire, capitale mondialement connue à l’époque pour son 7e Art florissant.

L’impensable défaite essuyée par les pays arabes lors de la Guerre des Six Jours laisse une empreinte indélébile dans l’esprit du Père et de la Mère de l’Egypte. Ils décident tous deux de ne pas se laisser accabler par l’humiliation  : Nasser accepte la responsabilité qu’il a joué dans cet échec et présente sa démission, avant de se rétracter au vu du refus populaire. Oum Kalthoum, elle, se rend à Paris et se produit à l’Olympia, exigeant d’être l’artiste la mieux payée de l’Histoire pour y jouer. Elle reverse l’intégralité du cachet à son pays, et enjoint les Egyptiennes à vendre leurs bijoux pour participer à la reconstruction nationale. Soudainement, Nasser succombe à une crise cardiaque en 1970, à un âge très jeune, comme si la honte subie avait eu raison de lui. Oum Kalthoum, elle, se fait vieille et malade  : elle donne son dernier concert en 1973 et meurt deux ans plus tard. La nation entière est à présent orpheline. Un cortège de millions d’Egyptiens accablés de douleur suit leur cercueil, convaincus qu’aucune chanteuse, qu’aucun chef d’état, ne pourraient jamais combler le vide béant qu’ils ont laissé en disparaissant.

Le secret le plus total a de tout temps entouré la vie privée de la diva. Extrêmement discrète, elle se tenait éloignée de toute mondanité, des soirées folles et des excès des célébrités. Elle observait toutes les règles de bienséance, tout en étant avant-gardiste  : elle invitait celles qui venaient l’écouter à se découvrir la tête, et lorsqu’elle consentit finalement à se marier, ce fut en insérant une clause spéciale qui lui permettait de prendre elle-même l’initiative du divorce. Oum Kalthoum était une femme immensément respectée et une leader assumée. Chantant debout, au milieu des hommes qu’elle dirigeait, elle réussit un exploit, celui d’unir les Arabes autour de sa voix, ce que ni la politique, ni la religion, ni la langue, n’avaient réussi à faire. Quarante-cinq ans après sa mort, ses mélodies à la gloire de l’amour et de la patrie font encore vibrer les cœurs. C’est comme si elle ne s’était jamais éteinte  : l’astre d’Orient n’a jamais cessé de briller.

Warda, la Rose algérienne

© Archives AFP

Vous avez peut-être découvert sa chanson “Batawanees Bik” (Je chéris ta compagnie) dans le film Adam produit par Maryam Touzani en 2019. Ou, si vous venez d’une famille d’origine maghrébine, ses mélodies ont sûrement bercé votre enfance. Warda naît à Paris en 1939, dans une famille de travailleurs immigrés d’origines algérienne et libanaise. Son père possède un cabaret dans le quartier latin, le Tam Tam (pour “Tunisie, Algérie, Maroc”) et c’est là que Warda fait ses débuts. Mais en 1956, alors que la guerre d’indépendance algérienne a débuté, des armes appartenant au FLN sont découvertes dans l’établissement. La famille Ftouki est alors expulsée du territoire français et se réfugie dans la patrie maternelle, à Beyrouth. Sa mère meurt sur le chemin de l’exil.

Elle continue à se produire dans les cabarets de la Paris du Moyen-Orient et Nasser lui propose d’interpréter une chanson destinée à un opéra panarabe aux côtés des plus grands artistes de son temps. C’est la consécration. Malheureusement, c’est au tour de son père de mourir, et après l’indépendance (arrachée en 1962) elle se rend en Algérie pour la première fois, comme pour honorer sa mémoire. Elle y épouse un officier haut placé qui lui défend d’user de ses talents de cantatrice…

Warda passe dix longues années sans chanter. Mais quand le président algérien de l’époque lui propose de célébrer le dixième anniversaire de l’indépendance, elle ne peut refuser. Elle a le combat pour la liberté inscrit profondément dans sa chair et décide de retourner sur scène, sachant ce que cela signifie. Son horrible mari l’avait menacée : « Si tu chantes, tu renonces à tes enfants  » .

Ils divorcent et Warda s’envole pour l’Egypte, où elle vivra jusqu’à sa mort. Elle travaille avec les plus grands compositeurs et continue d’encenser le panarabisme dans ses chansons, et notamment le général Khadafi, ce qui lui vaut une interdiction momentanée de chanter du président égyptien Sadate. Les années 70 et 80 sont florissantes pour Warda. Mais des problèmes de santé l’éloignent de la scène dans les années 90 et une tentative plus ou moins réussie de faire son retour au début du siècle la mène dans divers festivals. En 2012, un sommeil sempiternel s’empare de la courageuse diva, elle qui a dû abandonner bien des choses pour pouvoir exercer son art.

Sania Mahyou

Community Manager Instagram, rédactrice dans les rubriques Actu, Musique, Littérature et Cinéma, passionnée par la région MENA, les femmes et les luttes sociales

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