(Re)Voir « Public Enemies », plongée dans l’Amérique sauvage de la Grande Dépression

Alors que la chaîne Ciné + Premier diffuse ce jeudi 9 avril Public Enemies, revenons sur ce brillant film de gangsters sorti en 2009, réunissant Johnny Depp et Christian Bale.

Le film policier n’a plus aucun secret pour Michael Mann à qui l’on doit le cultissime Heat réunissant les légendes Al Pacino et Robert de Niro, mais également Collateral avec Tom Cruise ou encore la série des années 80 Miami Vice. Ce metteur en scène américain s’est rapidement imposé comme l’un des plus grands réalisateurs du genre policier. N’ayant pas une filmographie très prolifique : onze films à son actif à 77 ans, c’est seulement un de plus que Terrence Malick, chacun de ses films se démarque du précédent et apporte quelque chose de nouveau, de saisissant. Il part ici de faits réels, en se penchant sur l’histoire de l’un des gangsters les plus célèbres des Etats-Unis dans les années 1930 : John Dillinger. Mais au delà du portrait du criminel, ici impeccablement interprété par Johnny Depp, Mann nous livre un regard très réaliste sur la violence de l’Amérique durant la Grande Dépression.

Le film commence par une scène d’évasion de prison, classique pour un film de gangsters, mais pourtant saisissante par son réalisme, réalisme que l’on retrouve dans toutes les scènes de braquages et de fusillades. La caméra embarquée qui donne un effet documentaire et l’incroyable netteté de l’image plongent le spectateur à l’intérieur même de la scène. Ainsi le ton est donné, il s’agit d’un film ultra réaliste, que l’obsession du détail de Michael Mann et l’utilisation de la Haute Définition rendent grandiose.

Criminel ou héros ?

Une des principales raisons au succès des films de gangsters est la popularité de ces criminels. John Dillinger ne fait pas exception à la règle, il est sympathique, élégant, drôle et pourtant c’est un hors-la-loi. Braqueur de banque invétéré dans les années 1930, il signe avec sa bande de nombreux braquages et porte à son actif le meurtre de plusieurs policiers. Mais malgré tout les gens l’adorent, comme en témoigne la scène de son transfert en cellule : durant le trajet en voiture une foule de personnes se rue littéralement autour de la voiture pour voir son héros, le saluer, lui sourire car il incarne la liberté absolue de faire absolument tout ce qu’il veut. John Dillinger dit « le bandit au grand cœur » est souvent comparé à un Robin des Bois, il est inhabituel en effet de voir un braqueur de banques refuser de prendre l’argent personnel des clients et vouloir à tout prix être aimé par les gens. Ce que Depp arrive à faire percevoir à travers sa performance, qui est au passage l’un des plus beaux rôles de sa carrière, c’est le caractère psychologique sans limites de Dillinger, qui est un homme qui vit au jour le jour sans jamais se retourner, sa vision de l’existence se résume ainsi : il veut tout et tout de suite. Lorsque sa future fiancée, interprétée par Marion Cotillard, lui demande au moment de leur rencontre vers quelle direction il compte mener sa vie, il lui répond « Je vais où je veux ». Cette réponse définit bien son mode de vie, il a soif de liberté ce qui explique pourquoi chaque fois qu’il est pris et mis en prison il finit toujours par s’en échapper habilement.

©Universal Pictures International France

La chute d’une espèce en voie de disparition

Lunettes à monture écaillée sur les yeux, moustache à la Clark Gable et mitraillette Thompson en main, Johnny Depp parvient parfaitement à rentrer dans son personnage. Bien loin de ses mimiques de Pirates des Caraïbes et affranchi de tout maquillage, il livre un jeu sobre tout comme celui de Christian Bale, qui interprète ici l’agent qui le traque.

Dillinger est un gangster adepte des braquages de banques minutieusement préparés, mais il est peu adapté à une époque qui se modernise rapidement dans l’organisation de la criminalité. En ce sens, le contraste entre d’une part ce hors-la-loi qui appartient à un ancien temps, celui du Far-West et de Jesse-James l’idole qui a bercé son enfance, et de l’autre la modernisation de l’Amérique qui se dote de méthodes toujours plus discutables pour enrayer la criminalité, ici au travers du développement du FBI, encore alors appelé « Bureau d’Investigation ».

Paradoxalement, c’est grâce à lui si le FBI se modernise. Ainsi il est en quelque sorte l’un des derniers grands braqueurs de banques, un solitaire ne faisant confiance à personne et qui fonce droit vers sa chute. C’est dans l’avant dernière scène, où Depp est très touchant, que son destin semble se profiler devant lui. Assis dans une salle de cinéma de Chicago, ignorant que dehors les agent du FBI l’attendent arme au poing, il visionne un film de gangsters avec Clark Gable. En montrant successivement le visage de Gable et celui de Depp avec en fond sonore la musique tragique de Elliot Goldenthal, c’est comme si les deux hommes ne faisaient qu’un, le vrai gangster contemplant son idole interprétant un gangster. Dillinger s’identifie à Gable, il est amusant de voir qu’ils ont le même style, la même moustache, il semble à ce moment précis du film sentir sa fin approcher, tout comme le personnage sur l’écran qu’il regarde. On ne lit pourtant aucun regret dans ses yeux mais plutôt de la fierté, au cours de ses trente-et-une années de vie il ne s’est jamais retourné et a toujours vécu l’instant présent, s’il doit mourir peu lui importe, car il aura eu une vie bien remplie. Les paroles de Gable « Meurs comme tu as vécu : vite, ne traîne pas en chemin, cette vie là n’a aucun sens » pourraient avoir été dites par Dillinger lui-même. Mann nous livre ici un magnifique moment où dans un film, par le biais du cinéma le héros voit son destin.

©Universal Pictures International France

« John croit à l’inéluctable destin. Il croit à une forme de déterminisme.  »

MICHAEL mann pour le figaro, 8 juillet 2009

Jeu du chat et de la souris

Centré sur la dernière année de la vie de John Dillinger, le film met en avant sa traque par le FBI, d’ailleurs le titre du film Public Enemies fait référence à l’appellation qu’il avait alors à l’époque d’ « Ennemi public numéro 1 », surnom utilisé comme titre français pour le film avec Gable que nous venons d’évoquer. L’agent Melvin Purvis interprété par Christian Bale avec son talent habituel est chargé d’attraper Dillinger coûte que coûte : le criminel qui ridiculise la police et rentre et sort de prison comme il lui plaît doit être abattu. Ce jeu du chat et de la souris entre les deux hommes n’est pas sans rappeler le chef d’œuvre de Mann Heat. Le film décolle vraiment lors d’une mémorable scène de fusillade nocturne, lorsque les hommes du FBI commandés par Purvis traquent Dillinger et sa bande alors retranchés dans un hôtel isolé. Cette scène se déroule la nuit, à la lumière d’une pleine lune au milieu d’une forêt. Le peu de temps que dure la scène a quelque chose d’étonnant et de surréaliste, le film atteint tout d’un coup une dimension presque contemplative, comme si soudainement tout ce qui se passait en dehors de cette forêt était mis en suspens, comme si la seule chose qui comptait c’est la fuite en avant. Fuite du héros recherché par tout le monde, abandonné par les gros bonnets de la mafia, ce héros qui est une sorte de dernier des gangsters braqueurs de banques, un « dinosaure » par rapport aux criminels qui se modernisent dans les années 1930. Pas besoin de mots, les éclats des balles se suffisent, à cet instant précis on comprend qu’il est impossible que le héros connaisse une fin heureuse. La patte de Mann se reconnaît dans cette scène obscure et une fois encore ce n’est pas sans rappeler le final de Heat ou de Collateral, preuves de la parfaite maîtrise du réalisateur des jeux de lumières et de son utilisation magnifique de la nuit. Mann est très doué également pour gérer le rythme de ses films et il se permet même, comme ici en pleine scène d’action, pendant une scène capitale, de donner cette impression de flottement.

©Universal Pictures International France

Ainsi Public Enemies donne un nouveau souffle aux films de gangsters, et même s’il n’est sans doute pas l’œuvre la plus aboutie de Michael Mann, son réalisme et la nervosité de son rythme ne peuvent laisser le spectateur de marbre.

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