(Re)voir – « Les Rivières Pourpres » , Ni esclave, ni maître

© 2000 Legende Entreprises – Gaumont

Le troisième millénaire a démarré très fort côté cinéma, notamment avec Les Rivières Pourpres signé Mathieu Kassovitz, adulé depuis l’excellent La Haine (1995). Adapté du roman à succès de Jean-Christophe Grangé (1998), ce huis clos extérieur dresse le portrait d’une vallée perdue entre des murs de glace vertigineux, victime de son isolement, de son sectarisme et d’un tueur en série assoiffé de vengeance. 

Le célèbre commissaire Némians (Jean Reno) est appelé en renfort dans la commune reculée de Guernon suite à la découverte macabre d’un corps humain lacéré, amputé de ses mains et maintenu en position fœtale. À quelques kilomètres, le jeune lieutenant Kerkérian (Vincent Cassel) enquête sur la profanation de la sépulture d’une fillette, Judith Hérault, et sur l’intrusion, sans vol, dans la salle d’archives d’une école primaire. Au fil de leurs recherches, les deux policiers sont amenés à collaborer et à suivre un sanglant jeu de piste. Tandis que des éléments de l’affaire viennent troubler l’équilibre quotidien des habitants, la menace sur le duo de policiers se fait de plus en plus pressante. Face à un énigmatique mal aveuglant qui envahit la vallée et une labyrinthique université toute puissante où l’on naît, grandit, étudie, travaille, se marie et meurt, récalcitrante à répondre aux questions.

Kassovitz privilégie dans sa narration le contraste et fait habilement coexister les antagonismes, que les personnages s’évertuent paradoxalement tantôt à éliminer et tantôt à concilier. Oscillant entre collectivité et solitude, obscurantisme et intellect, vallée et montagne, vengeance et apaisement, soumission et domination, corps et esprit, protection et violence. L’intrigue condense des agissements ambigus, tels que celui prédominant de faire souffrir ce.ux que l’on chérit pour leur bien, de mettre à l’abri du mal sans se rendre compte qu’on en est la source. Les personnages se situent aux antipodes les uns des autres, tout d’abord entre les deux policiers aux caractères opposés, l’un taiseux, l’autre à fleur de peau, mais aussi entre ces deux solitaires face à un environnement communautaire lourd et figé, où tout se fait ensemble et au nom des siens, où accuser l’un est les accuser tous, posant dès lors la question de l’identité et de l’individualité. 

« Les Rivières Pourpres » – © 2000 Legende Entreprises – Gaumont

Le long-métrage se caractérise par une omniprésence du milieu médical et plus largement scientifique. Par les lieux (morgue, salle d’opérations, cabinet d’ophtalmologie, laboratoire), animés d’une fascination morbide collective : morgue au centre d’une proto-arène comme une scène de théâtre, récurrence de la figure de l’écorché anatomique, bocaux remplis de fœtus conservés dans du formol, l’acte de dissection comme spectacle. Ce caractère naturaliste retire la dimension humaine de ceux observés qui sont réduits à être une source de savoir. Ce qu’annonce déjà le générique de début, avec des gros plans attentifs aux processus de décomposition et une observation presque documentaire du comportements des insectes. Ou encore l’utilisation de cobayes d’expérimentations scientifiques dans le triste dessein de créer une race parfaite. 

« Nous sommes les maîtres, nous sommes les esclaves,  nous sommes partout, nous sommes nulle part, nous maîtrisons les rivières pourpres »

La prédominance de l’idée de sang pur renvoie à la manipulation génétique, à l’eugénisme et aux discours idéologiques extrémistes, que rappellent ouvertement le groupe de jeunes skinheads et les travaux menés par la première victime. Les composantes des dérives communautaires sont présentes via l’emblème de l’université de Guernon, essence aseptisée de l’homme jeune et athlétique. Ce corps idéal, ici objet de culte commun tout droit sorti des Dieux du Stade (1936), cristallise l’adage « un esprit sain dans un corps sain » et est arboré sans cesse par tous (sculptures, photographies, uniformes, drapeau). Cette sur-représentation reflète une recherche d’excellence, une véritable course à la performance entreprise par l’élite de la ville. Une utopie alliant corps robustes et esprits forts, ce qui renforce le motif de l’ascension, sociale et plus littérale (alpinisme). 

Kassovitz multiplie les clins d’œil et les mouvements de caméra ingénieux et contrastés. Une scène de combat incongrue mais audacieuse rend par exemple hommage au jeu vidéo culte Street Fighter, à la base simple fond musical, qui va jusqu’à conditionner l’image (travelling circulaire dynamique, gestes saccadés empruntés au kung-fu). Le réalisateur opte donc pour une caméra expressive : travelling circulaire qui suit la pensée d’un Cassel turlupiné, course poursuite dans un escalier tournoyant à la Hitchcock. Ou encore un magnifique travelling compensé (zoom arrière et travelling avant) dans la scène finale créant un effet qui symbolise la stupeur lors de la révélation de l’identité du meurtrier. Cette caméra subjective est indépendante, s’immisçant et dépassant le simple cadre de l’écran. Comme dans l’ouverture (qui n’est pas sans rappeler une certaine œuvre de Kubrick) où la caméra suit une voiture avant de l’abandonner, s’affranchissant des échelles, telle une ombre qui rôde. Elle offre un regard extérieur, distancié sur un monde fermé auquel elle n’appartient pas, tout comme les deux policiers. 

L’esthétique, superposition du regard inquiet de Reno avec les lumières artificielles d’un tunnel, évoque le funeste trajet sans retour qui le mène vers le cul-de-sac géographique et idéologique de l’Humanité. En empruntant des chemins à flanc de montagnes, en passant à travers champs, ruines dépeuplées et vestiges d’un passé industriel révolu. Vers un lieu reculé où les temporalités se brouillent (fait divers des années 1980, problèmes de santé héréditaires, eau de pluie des années 1970, empreintes qui appartiennent à une morte) au sein d’un funeste Overlook à ciel ouvert, habité par une institution universitaire à la façade austère du siècle dernier, microcosme fortifié et impénétrable qui fait front à l’extérieur. Une agressivité visuelle qui se manifeste aussi par des plans offensifs où la caméra donne des coups, fait office de bélier. 

L’ambiance musicale des Rivières Pourpres est de même à la fois étouffante et légère. Une musique symphonique sombre associe harmonie grinçante des cordes, cloches sonnant le glas, chœur de cuivres grondants, véritable signal d’alarme pour annoncer la douleur à venir. De nombreux bruits parasites (aboiements de chiens, musique et pluie trop bruyante) et des coupures nettes qui brisent une sensation de crispation et viennent interférer avec le déroulé narratif, autant d’ingrédients pour sentir l’étau pesant se resserrer sur les deux enquêteurs en quête de réponses. Malgré une fin précipitée, des effets spéciaux clairement d’époque et une exploitation pauvre des questions éthiques que soulèvent l’eugénisme et l’hybridation humaine, le film Les Rivières Pourpres a le mérite de nous faire (re)découvrir la patte singulière de Kassovitz, les talentueux Jean Reno et Vincent Cassel et de nous donner envie de courir acheter ce grand classique du polar français. 

© 2000 Legende Entreprises – Gaumont

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