CINÉMA

(Re)Voir – Les œuvres de Hayao Miyazaki, plongée dans l’intemporel

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Depuis le début de l’année 2020, Netflix a graduellement mis à disposition de ses abonnés l’ensemble des films produits par le studio d’animation japonais Ghibli, avec une grande majorité de films signés Hayao Miyazaki. Une occasion de se replonger dans un univers singulier, et de profiter de ce qu’il offre d’exceptionnel. 

Fondé le 15 juin 1985 par Isao Takahata et Hayao Miyazaki, le studio Ghibli s’impose vite comme prônant une rupture dans l’art de l’animation japonaise. Produisant principalement des longs et courts métrages, ainsi que des jeux vidéo dans une moindre mesure, il a été l’acteur de plusieurs prix et distinctions au fil de ses trente-cinq années d’existence. Ses deux fondateurs bâtissent rapidement la signature de ce qui deviendra l’un des plus célèbres studios d’animation mondiaux, et si le travail d’Isao Takahata (décédé en 2018) est remarquable, nous allons cependant consacrer cet article à celui d’Hayao Miyazaki.

Peu sont les personnes n’ayant jamais, même sans le savoir, apprécié une des œuvres de celui qui a choisi le nom du studio en hommage à sa passion pour les avions (le Caproni Ca.309 Ghibli étant un des avions italiens utilisés lors de la Seconde Guerre mondiale). Avec un Oscar en 2003 pour Le Voyage de Chihiro (2001) – une première pour un film d’animation – ainsi que deux autres nominations ultérieures pour Le Château Ambulant (2004) et Le Vent se lève (2013), sans oublier un Ours d’Or pour Le Voyage de Chihiro également, le réalisateur japonais fait partie intégrante d’une génération culturelle. 

Les films de Miyazaki sont aimés par petits et grands, rassemblant les époques, les milieux sociaux et les cultures, et ce pour diverses raisons. Il est alors intéressant de se pencher sur la question, et de creuser un peu plus profondément au sein du travail si jouissif du réalisateur. 

Un art visuel à la fois enchanteur et réel

Lors de la création du studio, Miyazaki et Takahata ont voulu créer une nouveauté par rapport à l’art animé japonais de l’époque. Ainsi, l’un des objectifs était de s’éloigner de la dimension exagérée et multipliée du manga pour se concentrer sur davantage de simplicité, et toucher le public de par le dessin, la couleur, et le paysage. 

Ce nouveau style d’animation, bien qu’étant devenu automatisé avec le passage des années et les progrès technologiques, s’est imposé comme une signature du studio et de ses réalisateurs. Hayao Miyazaki continue à faire lui-même tous les premiers jets et croquis de ses œuvres ainsi que de ses personnages, afin d’assurer la reconnaissance de ce style dans chaque film. Les paysages, sur lesquels il exige de passer beaucoup de temps, sont tous fruit d’une recherche avancée et s’appuient sur le réel  : ainsi la forêt de Princesse Mononoké (1997) lui a été entre autres inspirée par la végétation de l’île de Yakushima, au sud du Japon, tandis que les décors de Porco Rosso (1992) sont une transcription plus que réaliste de l’Adriatique de l’Entre Deux Guerres. De même, le film Le Voyage de Chihiro constitue un véritable trésor pour les amateurs de mythes, légendes et croyances de la culture japonaise.

Cette réalité que l’on retrouve dans ses dessins, ainsi que cette exigence à aller à l’essentiel, font que les films de Miyazaki évoquent mille et une choses différentes au public, en fonction de leur expérience, de leur vécu et de leurs connaissances. Les dessins épurés nous permettent de nous concentrer sur le cœur de l’histoire, et les paysages de voyager avec simplicité. Cette dimension passe-partout de ses films constitue un avantage certain, en ce qu’ils se regardent, n’importe où, à n’importe quel moment, avec n’importe qui, ou bien justement à un moment ou endroit précis, en fonction de ce qu’ils nous évoquent. 

Porco Rosso

Une nature qui reprend ses droits

Avant même que le sujet écologique investisse l’opinion publique et les médias, les travaux de Miyazaki nous ont rappelé l’importance du respect et de la grandeur de la nature. À travers ses œuvres, une véritable conscience écologique se dessine, sous couvert de fantastique et de mystique. L’importance des paysages dans le cinéma d’animation du réalisateur japonais est alors mis au service d’un message important  : celui de la nature qui reprend ses droits sur les Hommes. Ainsi, plusieurs films nous présentent une nature vivante, dotée d’esprit, de conscience et surtout d’âme.

C’est le cas de Nausicäa de la vallée du vent (qui n’est pas classifié comme faisant partie du studio car sorti en 1984, avant la création de celui-ci, mais produit par la même équipe), dans lequel nous suivons la vie des derniers humains cherchant à survivre à une forêt toxique, polluée par des siècles et des siècles d’exploitation. C’est également, et encore plus sûrement, le cas dans Princesse Mononoké  : à travers des esprits de la forêt, Miyazaki illustre les remparts que la nature est obligée de dresser face à l’exploitation humaine. Cette nature qui se dresse contre les Hommes dans le film est finalement une mère nourricière qui n’attaque que pour défendre son territoire, sa vie et, paradoxalement, celle des Hommes également, puisque sans elles ils ne pourraient pas exister.

« Quand l’homme rompt l’équilibre du monde, la forêt fait d’énormes sacrifices pour rétablir cet équilibre. »

Hayao Miyazaki, Nausicäa de la vallée du vent

De manière subtile et imagée, le réalisateur japonais nous conte une légende de la nature face au grand danger que sont les Hommes. Un sujet brûlant d’actualité qui invite à transposer ce que l’on voit dans le film à ce qui nous entoure. Avec l’innocence d’un conteur pour enfants, Miyazaki nous rappelle en douceur que finalement, l’Homme n’est que de passage et que, bien souvent, c’est lui le méchant.

Princesse Mononoké

Histoires tristes mais goût des plaisirs simples

L’universalité et l’intemporalité des œuvres de Miyazaki viennent également des sujets choisis comme trame de ses films, ainsi que de la manière dont il choisit de les mettre en scène. Nous savons que la culture japonaise est souvent tournée vers l’usage de la métaphore et des figures de style au sein de son existence-même, et cela se retrouve dans les films de Ghibli. Ainsi, des films qui peuvent être vus, et qui sont fortement aimés par les enfants, recèlent finalement des nuances plus sombres, et traitent de sujets graves et débattus.

Les exemples pour illustrer ces propos sont nombreux. L’un d’entre eux, et l’un des plus discutés, concerne le film plébiscité Mon voisin Totoro (1988) : cette créature associée à un doudou géant dans l’imaginaire des enfants serait finalement la figure métaphorique d’un gardien de la mort ou bien d’un esprit, venu protéger et prendre soin des âmes des enfants. Nous pouvons également poursuivre sur cette voie en ré-évoquant la dimension mythologique du Voyage de Chihiro. Mis à part le mystique, l’historique joue également une part importante dans les oeuvres du japonais. Prenons Porco Rosso  : sous couvert de l’histoire d’un cochon volant qui protège l’Adriatique des pirates du ciel et qui est amoureux de la chanteuse de l’hôtel Adriano, ce film est une représentation réaliste des dégâts que la guerre cause au cœur et à la conscience des Hommes. Ainsi, Gina représente ceux qui ne sont pas partis au front, et qui attendent désespérément le retour peu probable des êtres aimés. La malédiction de Porco, elle, peut être interprétée de différentes manières  : elle peut être une punition divine contre la guerre, ou tout simplement une projection de la conscience de l’aviateur Marco, qui a vu tous ses amis se faire emporter par la guerre et qui en retire un dégoût des soldats tueurs, à commencer par lui-même. De plus, les références au fascisme naissant en Italie à cette époque sont diverses et bien disséminées au sein du film. Il est donc intéressant de le regarder plusieurs fois, à plusieurs stades de sa vie, ce qui en fait un film à proprement parler intemporel.

« Je préfère encore être un cochon décadent plutôt qu’un fasciste. »

Hayao Miyazaki, Porco Rosso

Plus généralement, des sujets sérieux tels que la perte, la maladie, la folie humaine et la guerre sont évoqués dans chaque film de Miyazaki et ce, qu’ils nous transportent dans un monde fantastique, comme par exemple Le Château dans le ciel (1986) ou bien Le Château ambulant, ou qu’il prennent place dans le monde réel, à l’instar du Vent se lève.

Des sujets d’actualité donc, tristes et mordants, et pourtant a contrario la joie des plaisirs simples hante les réalisations du japonais. Ainsi, si nous avons vu que chaque film recèle une partie plus sérieuse et «  adulte  », ce qui en ressort également est un amour inconditionné pour tout ce que la vie a de plus simple à nous offrir. C’est un défi du réalisateur, qui a voulu dans son œuvre montrer que l’amour et l’intérêt pour la vie se trouvent tout d’abord dans la simplicité et la seule capacité à pouvoir faire quelque chose de sa vie. Les moments forts de chaque scénario sont interrompus par des moments de calme, de paix, et par des actions simples qui, pourtant, nous touchent autant que les scènes les plus émouvantes. Là où le cinéma a décidé que l’émotion et l’extraordinaire devaient primer sur le cœur des Hommes, Miyazaki prouve qu’une simple action quotidienne peut apporter plénitude à une journée  : il en est ainsi pour le petit-déjeuner dans les mines de Sheeta et Pazu (Le Château dans le ciel), la sieste en écoutant la radio de Kiki (Kiki la petite sorcière, 1989), ou encore le lever de drapeau quotidien de Umi (La Colline aux coquelicots, 2011). 

Ainsi, le réalisateur japonais nous montre dans ses films l’équilibre d’une vie, oscillant entre périodes difficiles qu’il faut appréhender pleinement, et moments de calme qui sont tout aussi importants sur le chemin de l’existence. Une manière pour Miyazaki de dire à son public que chaque action compte, à la hauteur de celui qui l’accomplit. 

Finalement, l’œuvre de Miyazaki peut se considérer intemporelle en ce qu’elle ne vieillit pas  : ainsi, elle se base sur l’harmonie, entre guerre et paix, pacifisme et militarisme, nature et Hommes, c’est-à-dire autant de valeurs fondamentales et omniprésentes dans notre société, que l’on soit aujourd’hui, hier ou demain. Cette œuvre ne vieillit donc pas, car elle repose sur des valeurs qui se renouvellent constamment. 

Le Château ambulant

Des personnages forts, des relations inédites

Les personnages des films de Miyazaki ont été et sont encore source de nombreux articles et sujets de discussion, de par leur nature mais également leurs relations. Une fois de plus, là où l’industrie cinématographique a voulu offrir au public un échappatoire de rêve plus qu’irréaliste, le réalisateur japonais a privilégié l’essence des relations humaines pour montrer, ici aussi, que la simplicité est la meilleure des choses. 

Dans ses œuvres, les personnages principaux fonctionnent quasiment toujours par binôme, le plus souvent mixte. Un garçon et une fille donc, qui entretiennent des relations inédites  : ainsi, bien que certains binômes entretiennent une relation amoureuse, celle-ci n’est que très rarement au cœur du film. Miyazaki préfère se concentrer sur la relation en tant que telle, à savoir sa naissance, la manière dont elle s’exprime dans le monde et au contact de l’entourage, plutôt que dans son intensité sentimentale. Ainsi, peu de grands ébats amoureux et discours enflammés dans les films Ghibli  : un baiser furtif peut-être, à la fin d’un film, comme pour marquer un détail qui aurait été oublié. Mais plutôt, la simplicité ultime d’une relation qui, même si l’environnement la rend compliquée (comme par exemple dans La Colline aux coquelicots ou bien Le Vent se lève), est en elle-même facile par ce que les personnages éprouvent l’un pour l’autre.  Des relations simples donc, et pourtant infiniment plus complexes que le schéma hollywoodien inconnus/ amis-ennemis/amants. Ainsi la relation entre Umi et Shun dans La Colline aux coquelicots, qui oscille durant tout le film entre amis, frère et sœur ou amants et qui, bien que résolue à la fin, importe peu tout le long de l’action principale.

La Colline aux coquelicots

Miyazaki nous montre le champ du possible du mot «  amour  », et tout ce qu’il peut regorger comme nuances de relations. Encore une fois, cela nous encourage à prendre la vie comme elle vient, et ce même dans notre relation à l’autre, sans chercher à rentrer dans un schéma prédéfini  : à priori, il n’y en a pas. 

La question de la relation des personnages se pose également en fonction de leur place sur le devant de la scène. Dans une œuvre, qu’elle soit cinématographique, littéraire ou autre, une paire de protagonistes inclut la plupart du temps un rapport hiérarchique entre les deux personnes. Dans les films de Miyazaki, les personnages sont appréhendés certes comme un groupe, mais leur évolution dans le film est individuelle. Dans plusieurs de ses interviews, le réalisateur évoque l’importance de l’indépendance de ses personnages  : les relations entre les différents protagonistes n’interviennent qu’en deuxième plan, apportant du renfort à l’action.

D’un point de vue extérieur, cette manière de créer et de penser est une bouffée d’air frais résonnant avec l’actualité  : que ce soit aujourd’hui, alors que les débats sur la place de la femme font rage, ou bien à la fin du XXème siècle, lorsque le rôle de la femme au cinéma était purement secondaire et finissait toujours par servir de tremplin à la masculinité de l’homme, les héroïnes des films de Miyazaki illustrent la force, l’indépendance et la singularité des femmes. De plus, il n’y a pas que les protagonistes qui sont mises à l’honneur  : nombre de personnages secondaires évoquent une image de force et d’indépendance de la femme : nous nous rappelons notamment de Dora, la cheffe et maman des pirates de l’air dans Le Château dans le ciel, ou encore Madame Eboshi, la commandante militariste de Princesse Mononoké, en proie à la définition-même de la folie humaine. Fini les héroïnes en détresse ou les femmes éplorées à la recherche d’un sauveur  : de par ses héroïnes, Miyazaki transmet un message féministe de force et d’égalité résonnant, à défaut d’être prêché, à toutes les époques et dans toutes les cultures. 

Nausicäa de la vallée du vent

L’ouverture du champ des possibles en ce qui concerne les relations homme-femme, des personnages évoluant seuls et indépendamment dans leur action, ainsi que l’effort d’égalité des genres sont donc autant de bonnes raisons de voir et revoir les films Ghibli avec un œil actuel. 

La promesse d’une imagination universelle

Finalement, le plus grand exploit des films de Hayao Miyazaki réside dans la preuve que l’imagination est intemporelle et universelle. Ainsi, les films d’animation ont longtemps été – et le sont encore majoritairement – catégorisés «  pour enfants  ». Il arrive un âge dans la vie d’une personne, plus ou moins défini par la société, où il est reconnu normal que les goûts dérivent des dessins animés et films «  familiaux  » à des sujets plus sérieux. L’imaginaire est encore possible, mais il est davantage représenté par un registre morbide ou dystopique, que l’on nommera communément «  pour les grands  ». 

Les films du japonais ouvrent une brèche dans cette norme sociétale  : de par toutes les raisons qui ont été citées, à savoir la force des personnages, la complexité des relations, la gravité des sujets abordés, les œuvres de Miyazaki sonnent plutôt comme des films pour adultes également adaptés aux enfants, et non l’inverse. Sous couvert de cette morale, qui se cache derrière chaque histoire, le réalisateur a rendu possible l’accès à l’imaginaire joyeux et coloré des enfants aux grands. 

« Je crois que les âmes des enfants sont les héritières d’une mémoire historique universelle venue des génération précédentes. »

Hayao Miyazaki, Interview au Guardian, 14 septembre 2005

Si les films Ghibli peuvent, et devraient, se voir à tout âge puisqu’ils grandissent avec nous  : il s’agirait aussi de dire qu’il nous permettent de grandir de manière différente, en acceptant dans notre vie de «  grands  » des éléments que l’on aime, que l’on connaît et que l’on suit depuis que l’on est «  petits », prouvant ainsi que l’imaginaire est bel et bien intemporel. 

Le Château dans le ciel

L’intégralité des films du studio Ghibli sont disponibles sur Netflix depuis début avril 2020.

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