(Re)Voir – « Les Communiants », des mots aux images

© Svensk Filmindustri

Plongeons ou replongeons dans la beauté et la sobriété du film d’Ingmar Bergman, Les Communiants, disponible en VOD sur Univercine ou LaCinetek. Analysons un film qui en 1963, s’est construit d’images évoquatrices ayant profondément marqué le cinéma.

Une paroisse. Un prêtre doute, une femme voudrait par amour se sacrifier, un homme se suicide, une famille est détruite, un couple est détruit, une foi est détruite. En réponse à la douleur de l’homme et à sa crainte d’événements qui le dépassent, le prêtre ne peut que lui offrir ses propres doutes, le précipitant dans son malheur. Seule la puissance du cours d’eau remplit et sature l’espace sonore, sur les lieux où l’homme décida de finir sa vie, comme en contraste face au silence d’un quelconque dieu.

© Svensk Filmindustri

Il est possible au cinéma de représenter des événements tragiques, pouvant résonner en chacun de nous, selon chacune de nos vies. Montrer l’image de ce genre de tragédie à travers une cinématographie juste et sincère décuple la vérité représentée. Ici, le cadre est parfois intime, mû de lents et légers rapprochements aux visages, ou est parfois distant, dans le respect des personnages, marquant une certaine volonté empathique.

Mais, un cinéma plus vrai réside dans la capacité à représenter une émotion véritable sans qu’elle soit montrée en une image explicite. C’est en réduisant à la vérité la plus pure l’image, que consciemment, on ne perçoit pas, mais inconsciemment, on reçoit tout.

Cela n’arrive pas par hasard, une compréhension et une lutte permanente avec la vie est nécessaire, car c’est en contemplant et en saisissant ce qui fait un certain moment, un certain mouvement tragique, que l’on peut saisir ce qui est sa véritable essence, qui dépasse les mots et ne pourrait être représentée qu’entre les images, à la lisière du rêve.

© Svensk Filmindustri

Les images peuvent avoir une justesse ultime, mais qu’en est-il des mots ? Ils ne sont pas à laisser de côté, car ils permettent de comprendre pourquoi. Les images ne sont pas des explications, elles n’ont pas non plus besoin d’explications, elles ont une certaine pureté, mais les situations elles, les cheminents des âmes, des miroirs de notre réalité, peuvent être décritent de mots.

Il semble nécessaire, pour atteindre une image unique et vraie, de passer par un certain chemin, qui peut être celui des mots. On peut évoquer quelque chose de beau avec une abstraction complète de nos relations humaines explicites, mais il est difficile alors de l’exprimer dans toute sa clarté, à moins d’avoir entière confiance en ses capacités intuitives de la représenter.

Un talent permet de s’abstraire de toute convention et en plus, de montrer une vérité, et de laisser qui regarde s’y insuffler de lui-même pour mieux la comprendre. Mais c’est une rare occasion, et surtout, c’est, dans l’histoire du cinéma, quelque chose qui n’a pas pu être atteint d’emblé. Et c’est là que, à une époque où le premier film de Tarkovski vient à peine de sortir, Bergman marque.

© Svensk Filmindustri

À différents degrés, le support des mots est important. Il est d’autant plus important dans Les Communiants. D’abord, car un sujet est une parole absente d’un dieu, et avec un dieu est discussion, dans la prière. Ensuite, il y a une bible, et le sermont, qui ouvre et clot ce film : la religion est fondamentalement faite de mots, écrits, dits, pensés. En partant de cet environnement et de cette culture, il est nécessaire pour les mots d’être utilisé au mieux de leurs capacités.

Les mots sont certes des symboles limités, mais sont partie intégrante de notre conscience. Et qui ne peut pas parler directement à l’inconscient, doit se faire comprendre entièrement à la conscience. Et dans cette optique, Bergman est un maître des mots, provenant de visages, formant des images.

Ils forment la base d’une pyramide capable alors d’atteindre plus haut. Et quand le mot le plus haut de l’entité la plus haute n’est qu’un silence, ceux qui tentent quand même d’y répondre, de se presser contre le nuage d’inconnaissance, sont dévastés par le doute et mettent en crise le mot.

© Svensk Filmindustri

Ces mots sont ici les plus présents et secouent le plus dans leur capacité à détruire complètement une relation entre deux individus, par un déversement honnête et aggressif de tout ce que le prêtre pense de sa compagne. Ils sont ainsi dévastateurs par une présence presque physique, séparant les êtres.

Quand le visage n’est plus proche d’un autre, quand les mots ne sont plus entre deux individus, quand il n’y a que la solitude d’un être, la forme humaine est par Bergman inscrite dans une profondeur, un contraste qui décrit toute l’humanité de ses personnages. Car à ce genre d’instant, il est nécessaire de les inscrire ainsi, pour aller au-delà et exprimer ce qui est à l’intérieur, tout simplement. Ainsi est représentée Märta, priant avec cette fine lumière sur ses traits, comme un dernier et frêle soutien à ses peines.

© Svensk Filmindustri

À l’inverse, quand le mot d’un dieu se révèle si absent, en contraste l’image abonde, et le visage du prêtre est enfermé dans le cadre plus qu’il ne l’a jamais été, et la lumière déborde sur lui et sur tout autour de lui, sur la matière même de la pellicule. Comme si l’absence du mot qui lie les humains s’abattait sur lui, l’enfermait dans ce symbole de l’échange entre deux êtres, liant vide et plein, devant et derrière, l’écrasant sous le poids de l’existence et de l’emprise de la toile du dieu qu’il imagine araignée.

© Svensk Filmindustri

D’un côté, Märta a une volonté d’aimer qui illumine tout, fourvoiement ou non, et elle est baignée d’une lumière naturelle et d’une profondeur qui semble faire résonner elle et l’univers qui l’entoure.

© Svensk Filmindustri

De l’autre côté, sans cette volonté, le prêtre n’a comme source de lumière qu’une simple ampoule, comme un seul et unique être face aux ombres qui l’entoure. Puis, propageant une parole d’un dieu, encore, il est éclairé par l’artifice de la lumière artificielle et est aplati par le plan et par ses platitudes.

© Svensk Filmindustri

Un esprit est écrasé par ce qui est au-delà, et le corps est illuminé à outrance. Un autre esprit est pris de doute quant à son prochain, et la nature illumine doucement le corps, permettant à cet esprit d’être grandi et approfondi. Pourtant, le silence est pesant et oppresse, en tout instant.

Autant de représentations au service d’une vision toujours plus grande, et d’un propos allant toujours plus profond. Peut-être Bergman a-t-il ainsi projeté le cinéma plus loin, en ayant trouvé ses images au-delà de mots, pour remplacer l’absence de celui que promettait la foi.

Marin Pobel

CINÉASTE AMATEUR, ÉTUDIANT EN COMPOSITION ÉLECTROACOUSTIQUE ET EN INFORMATIQUE À BORDEAUX. SERVITEUR DES IMAGES, DES SONS, ET DU MÉLANGE SINCÈRE ET TRANSCENDANT DES DEUX.

Pas encore de commentaires

Les commentaires sont fermés