« La Peste », chronique citoyenne d’un mal humain

Crédits : Wiki Commons, United Press International

En 1957, Albert Camus remporte le prix Nobel de littérature pour son roman La Peste. Rompant volontairement avec la position de supériorité traditionnelle du narrateur, il livre un récit engagé aux allures d’investigation sociologique rendant compte de la laideur de la maladie sur le corps humain, de la folie qu’elle provoque et de l’injustice qu’elle dénonce.

Dans les année 1940, la ville d’Oran est envahie par des cadavres de rats morts gonflés de sang. Ils annoncent le retour de la peste bubonique que tous pensaient éteinte depuis des siècles. Par la résistance manifestée face à l’épidémie, La Peste s’inscrit dans le Cycle de la Révolte, réflexion littéraire composée également de L’homme Révolté et des Justes. Il constitue une réponse au premier cycle de Camus : celui de l’Absurde. Sa pensée parcourt ce chemin : L’homme a conscience qu’il est enfermé dans une vie mécanique qui le coupe du monde (c’est ce qu’expose Le Mythe de Sisyphe). Cependant, cette conscience lui permet de se battre pour son affranchissement, de se révolter pour refuser sa condition (c’est ce que défend Le Mythe de Prométhée). Cette révolte est sensé le faire entrer dans le cycle de l’Amour auquel appartiennent des textes comme Le Premier Homme, Don Faust et Le Mythe de Némésis. Ce cycle ne sera pas terminé par l’auteur.

« Les fléaux en effet sont une chose commune, mais on croit difficilement aux fléaux lorsqu’ils vous tombent sur la tête. (…) Le fléau n’est pas à la mesure de l’homme, on se dit donc que le fléau est irréel, c’est un mauvais rêve qui va passer.  »

La Peste, A.Camus

L’écriture du diagnostic

Celui qui énonce les faits de la peste, étape par étape, c’est le docteur Bernard Rieux. Il ne révèle cette information qu’à la fin de l’intrigue, justifiant cet anonymat par l’objectivité qu’il visait. Noyé dans la fatigue, la douleur et la séparation, il devient peu à peu apathique, indifférent aux complaintes des malades qu’il soigne. Si son corps ne souffre pas physiquement des symptômes de la maladie, celle-ci le ravage psychologiquement. Les traumatismes qu’elle cause ne pourront jamais s’effacer de sa mémoire. A la fois sociologue et médecin, Rieux emploie un vocabulaire simple, régulier et précis peu enclin au style et aux esbroufes. Interprétant les faits comme un praticien, il tente d’établir des diagnostics, des solutions, il vise la clairvoyance.  En vain, la peste est un fléau plus grand que les hommes, seul il n’aboutit à rien.

C’est pour cela que la narration change de regard. Rieux, Tarrou, Paneloux, Rambert, Cottard et les autres offrent leur vision de l’épidémie, leur expérience du confinement à ciel ouvert. Cette juxtaposition des personnages sert un esprit de camaraderie, force première pour endiguer la peste. En effet, c’est par l’amitié sincère et active que la résistance, et a fortiori la révolte, se fera. Camus crée ainsi des personnages qui ont besoin des uns et des autres pour nouer des alliances afin de sortir de leur cycle et aboutir vers l’Amour dont la peste les prive.  

« Ils pariaient en somme sur le hasard et le hasard n’est à personne.  »

La Peste, A.Camus

Cette volonté de solidarité entre les hommes place le narrateur au même rang qu’un citoyen lambda. Il est soumis aux mêmes menaces et aux mêmes conditions. Si c’est Rieux qui prend en charge le récit, cette position ne lui accorde aucune garantie de survie. Cela entraîne chez le/la lecteur.ice un sentiment d’insécurité lié au fait que le récit peut s’interrompre à tout instant. Ainsi, Camus rompt avec la tradition narrative héritée des Romantiques qui veut que le narrateur soit administré d’une force supérieure, d’un statut privilégié.

D’une épidémie sanitaire vers une épidémie idéologique

C’est dans la violence, tantôt rendue nécessaire, tantôt rendue insupportable, que l’auteur met en scène la menace grandissante d’un phénomène dépassant les hommes. La peste bubonique fait éclater les ganglions et saigner les aines, c’est un fléau incontrôlable. Comparée à la montée du nazisme subie dix ans plus tôt, elle ravage, sépare, déshumanise et ne meurt jamais vraiment. Ainsi, on peut comparer ce récit à celui d’Umberto Eco qui, dans Reconnaître le Fascisme, explique que les dictatures sauront toujours revêtir de nouvelles formes pour maintenir leur existence tout en se dissimulant. Comme l’écrit Camus, « le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais vraiment  », c’est une maladie que les hommes portent en eux.

Et, justement, derrière la maladie qui détruit les corps, l’auteur critique une maladie plus ravageuse encore : l’injustice. Chaque citoyen d’Oran subit désormais le sort des prisonniers exclus de la société. Ils sont effrayés de se savoir mortels, dépossédés de leur humanité, de leur temporalité et de l’amour. Ils ne deviennent plus que des corps fait de chair fragile dont raffole l’épidémie arbitraire qu’ils subissent. Si la peste met en lumière les inégalités de classe : en terme de protection sanitaire, de rationnement ou de logement, elle replace tous les citoyens sur une même échelle de danger imprévisible : les nantis comme les prolétaires mourront des mêmes maux et traverseront les mêmes peines.

Paneloux et Cottard : la folie abordée sous deux angles

Les réactions les plus remarquables au sein du récit de La Peste sont certainement celles du père Paneloux, le jésuite qui sermonne et de Cottard, le suicidaire qui se trouve heureux lorsque l’épidémie fait rage. Le premier s’accroche jusqu’à son dernier souffle à sa foi, incitant les Oranais à accepter le sort que Dieu leur fait subir dans un accès de colère, servant à purifier les hommes de leurs péchés. Pour Paneloux, il n’y a pas de milieu : ni dans la peste, ni dans la croyance. Il faut choisir d’aimer Dieu ou de le haïr, il faut accepter sa domination ou renier tout fondement spirituel. C’est dans la douleur vive que se trouve la promesse du Salut. Or, pour se révolter il faut choisir de haïr Dieu puisqu’il faut choisir de refuser sa condition. La croyance devient donc un frein à la résistance humaine. Ce raisonnement jusqu’au-boutiste finit par signer la perte du personnage mais permet toutefois de contraster avec le flegme athée de Rieux.

« Dieu qui, pendant si longtemps, a penché sur les hommes de cette ville son visage de pitié, lassé d’attendre, déçu dans son éternel espoir, vient de détourner son regard. Privés de la lumière de Dieu, nous voici pour longtemps dans les ténèbres de la peste.  »

Premier sermon du père Paneloux dans La Peste, A.Camus

Le second, Cottard, est rongé par la névrose. Il tente de se suicider au début du roman mais lorsque la peste condamne les citoyens qui l’entourent, il devient heureux de vivre. Persuadé qu’il ne peut être contaminé par deux maux à la fois, il perçoit dans sa pathologie psychique un bouclier contre l’épidémie. Satisfait de voir tous les habitants soumis de façon égale à l’angoisse, il ne se sent plus différent d’eux et c’est précisément cela qui lui apporte le bonheur. Cependant, au moment où la peste diminue, il devient fou et nerveux, conscient que son bonheur n’était que fugace et déplacé, il redeviendra ce marginal suicidaire isolé des autres.

Le récit de la séparation

Que ce soit la peste, l’injustice ou la dictature, la menace est la même. Face à un fléau arbitraire dont l’efficacité « administrative  » ne semble pas ralentir, les Oranais sont peu à peu déshumanisés. Enfermés dans une ville qualifiée comme laide et putride, enfumée et moite, ils sont privés de toute temporalité : plus de passé, plus d’avenir, seulement des moments fugaces mis bout à bout. Or pour aimer, comme pour vivre, il faut des projets, il faut des souvenirs, il faut des ondulations dans le temps. Rien de tout cela n’est permis. La fatigue, la lassitude de subir une souffrance égale depuis des mois, transforme les personnages en cyniques, en vivants presque morts à mi-chemin entre la bête et l’homme. Séparés de leur humanité, ils sont également séparés de leur proches. Rieux ne reverra plus sa femme, les amants ne pourront plus s’aimer, les familles seront brisées, la peste volera bon nombre de cœur. Ainsi tout ce qu’il reste dans cette basse condition, c’est la révolte permise par la résistance. Elle seule permettra aux hommes de regagner leur statut.

« Car l’amour demande un peu d’avenir et il n’y avait plus pour nous que des instants. »

La Peste, A.Camus



Marthe Chalard-Malgorn

Etudiante en master de journalisme culturel à la Sorbonne Nouvelle, amoureuse inconditionnelle de la littérature post-XVIIIè, du rock psychédélique et de la peinture américaine. Intello le jour, féministe la nuit.

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