« La Comète de Carthage » d’Yves Chaland – Perte d’innocence

Crédits : Les Humanoïdes Associés

On dit de la décennie 80 qu’elle fut une période creuse pour la bande dessinée franco-belge, enclavée entre l’essor des revues spécialisées dans les années 70 et le renouveau créatif des années 90. Il s’en dégage pourtant quelques perles. En atteste La Comète de Carthage, troisième tome de la série Freddy Lombard. Son dessinateur Yves Chaland est alors au sommet de son art, quatre ans avant son décès prématuré.

En ces temps de confinement, il semble intéressant de s’y (re)plonger. D’autant que Yves Chaland, bien qu’il soit une référence dans le monde de la bande dessinée, n’a pas atteint le grand public contrairement à nombres d’auteurs franco-belges classiques. Au premier abord, c’est loin d’être étonnant tant il paraît en décalage avec son époque. Avec trente ans de retard, il reprend religieusement les poncifs narratifs et esthétiques des Tintin, Spirou, Johan et Pirlouit, Gil Jourdan, Tif et Tondu, Quicke et Flupke, etc.

Le personnage de Freddy Lombard incarne à la perfection ce trip nostalgique et fétichiste, tant sa houppette (de Tintin) et son nom de famille (les éditions du Lombard) renvoient bien trop explicitement aux vestiges glorieux de la bande dessinée. Les deux premiers épisodes de la série restent d’ailleurs assez convenus, tant ils reprennent l’esprit des bandes dessinée héroïques de manière intelligente mais encore trop sage. Cependant Yves Chaland n’est pas simplement resté gravé dans les mémoires en reprenant avec virtuosité le style de la ligne claire, mais parce qu’il en a progressivement tordu l’esprit avec une ironie féroce et des registres bien plus adultes. Dans cette optique, La comète de Carthage reste peut-être son album le plus marquant.

Point de rupture

Chaland y emmène le lecteur en terrain connu pour mieux le déboussoler. Une pin-up mystérieuse, un meurtre sur les rivages méditerranéens de la ville de Cassis, tout laisse penser au leitmotiv de l’enquête policière que va devoir résoudre le fameux trio de personnages Freddy, Sweep et Mina, le tout dans un décor bucolique flattant la rétine du lecteur. Sauf que Chaland s’est affirmé et qu’il compte bien faire violence aux repères du lecteur en lui proposant un récit troublant, inexplicable et mélancolique. De ses dires :

«  Il faut maltraiter le lecteur et bien lui faire sentir à tout moment que le maître, c’est l’auteur  ».

Yves Chaland

En l’occurrence, les scènes se succèdent sans souci de progression si ce n’est celle de la comète qui sillonne le ciel à chaque nuit, transportant la ville de Cassis dans un espace-temps à part, où d’impressionnantes scènes muettes suivent des monologues verbeux et poétiques, où un personnage peut mourir et réapparaître sans explication, où l’on passe sans transition de la réalité au rêve. Au milieu de cette tourmente aux accents apocalyptiques, la psychologie des personnages est abolie pour toucher l’irrationnel  : ils ne pensent qu’à partir chacun de leur côté, errant dans un décor où le sens s’effrite au fur et à mesure de l’intrigue.

Ligne claire onirique

La réussite de cet album réside dans ce dépassement de la rationalité joyeuse des précédents albums. Ainsi, Chaland sublime le trip nostalgique à la base de son œuvre pour s’aventurer vers un onirisme insaisissable et amer qui convoque, peu de temps après Druillet, l’imaginaire antique de Carthage et sa chute jonchée de cadavres. L’univers développé se révèle finalement bien propice au mélodrame entre Freddy et Alaïa qui est le seul fil rouge du récit. Freddy Lombard n’en sortira pas indemne, il n’aura d’ailleurs plus sa houppette dans l’épisode suivant. En 1986, la bande dessinée a définitivement perdu son innocence.

Pas encore de commentaires

Les commentaires sont fermés