Décaméron – 19 : nouvelles quotidiennes

© décaméron 19 – Sylvain Creuzevault

Les frontières de nos voisins européens sont fermées. Celles de nos domiciles aussi. Mais des voix peuvent toujours s’élever à distance et la poésie en surgir. Tous les matins, depuis le mardi 24 mars, à 8h précise, le metteur en scène Sylvain Creuzevault propose une nouvelle du Décaméron de Boccace lue par un lecteur différent chaque jour.

Si nous avions déjà l’habitude de consommer de la littérature, de la musique et du cinéma, seuls chez nous. Rarement, de nos jours à la place du film du soir, nous avons l’occasion de voir du théâtre dans notre salon et pour cause, un acteur a besoin de l’énergie de ses spectateurs.

Depuis plus de quinze jours les salles sont fermées, les comédiens tournent en rond comme des poissons dans leurs bocaux. Heureusement pour nous autres amateurs de planches, il existe des captations et de belles propositions de la part de Théâtres Nationaux, Centres Dramatiques Nationaux et autres lieux de diffusion théâtrales et artistiques sous le hashtag #CultureChezNous.

Tous les dimanche, la Comédie-Française propose « Au théâtre chez soi » pour revoir certaines de leurs célèbres mises en scène sur France 5 à 20h50, réservez déjà votre 12 avril pour Un fil à la patte de Feydeau mise en scène par Jérome Deschamps. 

Sur le site du Théâtre de la Colline, son directeur Wadji Mouawad vous narre son journal de confinement comme une errance poétique. Un programme #AuCreuxDeLoreille a également été mis en place, vous pouvez vous inscrire pour qu’un artiste associé vous appelle et vous lise de la poésie, du théâtre ou vous chante une chanson au creux de l’oreille.

L’Odéon vous offre « Théâtre et canapé », trois pièces de Molière mises en scène par son directeur Stéphane Braunschweig.

Le CDN de Rouen dirigé par David Bobée offre deux fois par semaines des spectacles en accès gratuit pendant 7 jours puis pour la petite somme de 4 €. 

Et de l’autre côté de la Normandie, Marcial Di Fonzo Bo directeur de la Comédie de Caen met à disposition sur leur compte Viméo quelques-uns de leurs spectacles comme, Vera, Le Bonheur (n’est pas toujours) mais aussi à partir du 1er avril, le film Démons adapté du texte de Lars Noren. 

De la peste noire au Covid-19

La plus grande et folle initiative théâtrale est un rendez-vous quotidien donné par le metteur en scène Sylvain Creuzevault sur le site Lundimatin. Depuis le mardi 24 mars 2020, chaque jour à 8h, vous pouvez entendre une nouvelle du Décaméron de Boccace choisie par son lecteur parmi les cent textes divisés en dix journées de dix histoires.

Écrit par Giovanni Boccaccio a.k.a. Boccace, entre 1349 et 1353, le Décaméron est une oeuvre complexe qui signifie littéralement : Le Livre des dix journées. L’écrivain florentin écrit dans un contexte historique particulier, celui de la peste noire, une pandémie – ça vous rappelle quelque chose ? – qui s’abattit sur l’Eurasie et l’Afrique du Nord au Moyen-Âge et fit 25 millions de victimes. La Première journée d’ailleurs présente un résumé de la situation dans laquelle l’auteur parle des ravages de la peste sur la cité florentine.

« L’an 1348, la peste se répandit dans Florence, la plus belle de toutes les villes d’Italie. Quelques années auparavant, ce fléau s’était fait ressentir dans diverses contrées d’Orient, où il enleva une quantité prodigieuse de monde. Ses ravages s’étendirent jusque dans une partie de l’Occident, d’où nos iniquités, sans doute, l’attirèrent dans notre ville. Il y fit, en très-peu de jours, des progrès ra- pides, malgré la vigilance des magistrats, qui n’oublièrent rien pour mettre les habitants à l’abri de la contagion. Mais ni le soin qu’on eut de nettoyer la ville de plusieurs immondices, ni la précaution de n’y laisser entrer aucun malade, ni les prières et les processions publiques, ni d’autres règlements très-sages, ne purent les en garantir. »

INTRODUCTION, Il Decameron, Boccace

Sept jeunes femmes de la haute société sont réunies dans une église, l’une d’entre elles évoque l’idée de se retirer à l’extérieur de la ville pour protéger leur santé, elles sont rejointes par trois jeunes hommes. Afin d’occuper leur temps, ils désignent chaque jour, un roi ou une reine de la journée pour choisir un thème. Le lendemain, ils se réunissent et chacun raconte une histoire en lien avec le sujet imposé.

Ces jeunes gens confinés, comme nous le sommes plusieurs siècles plus tard, qui se racontent des histoires en temps de pandémie ont inspiré Sylvain Creuzevault qui comme il l’écrit lui-même « dans l’histoire de l’Art, (je) cherche toujours ce que lie deux œuvres, le fil invisible qui attache l’une à l’autre. ».

Un désir artistique celui de nous faire écouter et découvrir le Décaméron à travers différentes voix, différentes langues, celles de comédiens confinés chacun chez eux en Europe de la France à l’ Autriche, en passant par l’Allemagne, la Suisse et Italie. Après un prologue mêlant plusieurs voix, l’immense comédien Nicolas Bouchaud inaugure le projet avec l’Introduction à la première journée. Puis, chaque jour la poésie jaillit, parfois dix, parfois vingt minutes, à une ou plusieurs voix. L’ensemble est mis en musique et mixé. C’est beau, comme un cri d’espoir à nos fenêtres.

© décaméron 19 – Sylvain Creuzevault

De chez eux, cette myriade d’artistes s’enregistre avec leurs moyens, supportant les aléas magiques de nos vies en confinement, comme les voix d’enfants derrière l’enregistrement de la comédienne Raphaèle Bouchard. Et si vous voulez approfondir Le Décaméron par la lecture, un lien vous renvoie vers le texte récité.

Ne manquez pas ces rendez-vous matinaux, pour écouter : Louis Garrel, Jean-Luc Godard, Julien Gosselin, Norah Krief, Adama Diop, Alain Françon, Valeria Bruni-Tedeschi, Dominique Valadié, Jean-François Sivadier, mais aussi les comédiens Arthur Igual, Anne-Laure Tondu, Valérie Dréville, Frédéric Noaille, Michèle Goddet, Sava Lolov qui faisaient partie de la talentueuse distribution d’une des dernières mises en scène de Sylvain Creuzevault, Les Démons ou encore les comédiens de l’Ensemble du Burgtheater de Vienne, et tant d’autres.

Car en ces temps troublés, la poésie, les contes et les histoires sont sûrement les seuls remèdes pour nos coeurs et nos esprits, nous permettant de tisser des liens entre nous à distance et à travers les frontières.

Diane Lestage

J'entretiens une relation de polygamie culturelle avec le cinéma, le théâtre et la littérature classique.

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