« Monos » – Sa majesté des singes

Le troisième long métrage d’Alejandro Landes nous embarque dans un trip sauvage, loin de toute civilisation, où la guerre est menée par des jeunes enfants, armes au poing.

Bigfoot, Dog, Lady, Rambo, Smurf, Swede, Boom-Boom et Wolf ; derrière ces surnoms codés gisent les visages furieux d’une bande d’adolescents. Ils sont seuls, livrés à eux-même et chargés d’une mission dont ils ignorent toute origine : celle de surveiller l’otage américain La Doctora. Les ordres et tirades propagandistes fusent de la bouche énergique du Messager, le plus souvent absent et le seul lien avec un conflit politique qui semble se dérouler bien loin du récif montagneux que gravitent les Monos. Ils font partie de “l’Organisation” selon les dires du Messager, et doivent se dévouer à elle, à la manière de bons petits soldats obéissants et sans pitié. Le réalisateur met au point des profils intrépides, autant chez les personnages garçons que filles et les personnalités se délient au fil du scénario, donnant à chacun son heure de gloire et son heure fatale.

L’école de la Calle

Le premier à tomber est Wolf, chef de la meute, qui se tire une balle lorsque les Monos échouent à leur première mission : celle de s’occuper de Shakira, la vache que leur a confié le Messager. Grisés par l’alcool et par ce sentiment de puissance incontrôlable que renforcent les mitraillettes brandissantes, les jeunes s’oublient un instant dans leur euphorie et abattent la vache si précieuse. L’effet domino débute. Sans chef, les liens de la meute commencent à se fissurer et les tensions se dévoilent. Bigfoot, le plus nerveux, prend le relais et fait basculer son armée dans une escapade sans retour, où l’ordre hiérarchique qui canalisait la bande d’ados disparait totalement. Les Monos se retrouvent complètement livrés à eux-même, dans une jungle électrisante, où retomber sur ses pieds semble être de plus en plus compliqué.

Alors que le récit s’ouvre sur une page presque poétique : des enfants les yeux bandés jouent au ballon, s’encourageant mutuellement, l’illusion qu’instaure Alejandro Landes disparait rapidement pour laisser place à une fuite déchaînée dans la jungle colombienne. Les 30 premières minutes de l’oeuvre sont bercées d’un lyrisme surréaliste que sublime la photographie. On distingue les corps frêles mais musclés des jeunes qui se boostent. Les chorégraphies mélangent grâce et vigueur de soldats déterminés et maladroits. La scène qui scelle l’union entre Lady et Wolf , à la tombée du crépuscule, est une prouesse esthétique. Les ombres se détachent derrière les flammes d’un feu, tanguent avec la caméra sur un son mêlant angoisse et harmonie. Mais au réveil, le surréalisme prend son chemin et pousse brutalement l’innocence jouissive dans une prise de conscience cruelle.

Ici on est pas là pour pleurer

Le réalisme politique et social rattrape alors l’histoire. On se rend compte que la jungle est bien un lieu dangereux et trop vaste, dans lequel l’homme est petit et impuissant. On prend aussi conscience du fait que la violence et l’hostilité sont les mots d’ordre de cet univers ; et non pas l’amour et la passion, comme s’est vicieusement amusé le réalisateur à nous le faire croire. Les jeunes, pourtant aux premières apparences si liés, comme une bande de potes que la vie a fait échouer au pied de la montagne, deviennent ennemis en un claquement de doigts et s’entretueraient sans difficultés. Mais dans quel but ? Pour défendre quoi ? L’absence d’idéalisme qui raccroche généralement une vie à son combat prouve la dérision du but des Monos. Une dérision bien triste : ils ne sont là que pour obéir, aux ordres, ou plus tard, aux pulsions d’agressivité qui les animent.

Si le conflit entre poésie, surréalisme, et brutalité du réel peut parfois déstabiliser, la finalité de ce long-métrage ne laisse pas de marbre. On ne peut que penser à Sa majesté des mouches, à Apocalypse Now, dans le sujet comme dans la manière de le traiter. Mais Alejandro Landes nous offre surtout un tableau pictural saisissant. Les couleurs de la nature verdoyante oppressent et finissent même par détonner sur les corps blessés et couverts de boue. L’humanité s’évapore peu à peu, des êtres qui animent le récit comme de l’image qui s’enfonce rapidement dans la forêt majestueuse. L’humanité quitte l’âme des guerriers, emportant avec elle toute trace d’enfance et ne laissant que les échos des tirs de carabines. Elle nous montre les conséquences d’un conflit politique, dans son habit le plus imprudent et naïf. L’humanité a rasé les arbres, sur le rythme d’une mélodie tranchante et déroutante jouée par les mains funestes d’enfants, qui chantent dans un silence de plomb.

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