Les universités françaises à bout, les enseignants-chercheurs en grève

© Rassemblement au Patio à l’université de Strasbourg / Agathe Kupfer

Ce 5 mars 2020, un large mouvement de contestation a secoué les universités françaises. En cause, la loi de programmation pluriannuelle de la recherche (LPPR) proposée par le gouvernement et portée à bout de bras par Frédérique Vidal, ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche. Reportage depuis l’université de Strasbourg et l’université Bordeaux Montaigne.

Tout commence le premier février 2019 lorsque le Premier ministre Edouard Philippe, annonce la mise en place de groupes de travail afin de poser les fondements d’une loi de programmation pluriannuelle de la recherche (LPPR). Ce projet de loi doit être présentée au gouvernement au début de l’année 2020 pour entrer en vigueur en 2021. Il est présenté par le gouvernement comme nécessaire pour donner du temps à la recherche et aux laboratoires et donner de la cohérence aux réformes du gouvernement pour investir dans la recherche. Trois groupes de travail sont formés afin de formuler des propositions remises au gouvernement fin septembre 2019. Ils sont composés de scientifiques français et étrangers, de directeurs d’organismes de recherche, de présidents d’universités, de parlementaires et d’acteurs industriels. A priori, la communauté scientifique et universitaire a donc majoritairement participé au projet.

Une réforme « inégalitaire » et « darwinienne »

« Il faut une loi ambitieuse, inégalitaire – oui, inégalitaire, une loi vertueuse et darwinienne, qui encourage les scientifiques, équipes, laboratoires, établissements les plus performants à l’échelle internationale. », confie Antoine Petit, PDG du Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) au journal Les Echos le 26 novembre 2019. Une citation qui a provoqué de nombreuses réactions au sein de la communauté de l’enseignement supérieur et de la recherche face à ce qui est, pour eux, une aberration. L’inégalité et le darwinisme que propose Antoine Petit sont au cœur des propositions qui ont été remises en septembre. Les critiques envers la LPPR sont alors vives et expliquent la nécessité d’une journée d’arrêt des universités et de la recherche ce 5 mars. On peut lire sur le site sauvonsluniversité.fr : « toujours plus d’évaluation, toujours plus de financement sur projets, toujours plus de hiérarchisation et de différenciation, et pour cela la possibilité d’imposer plus de 192h annuelles aux enseignants-chercheurs et la fin du paiement des heures supplémentaires, telles sont les propositions centrales formulées dans les 3 rapports officiellement commandés par le ministère de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation pour préparer la future loi de programmation pluriannuelle de la recherche (LPPR). » 

L’université : au service de la science ou de la France ? 

Le projet veut valoriser les projets de recherche liés à « l’innovation », laissant de côté les sciences humaines, les sciences sociales ainsi que les mathématiques. Un enseignant chercheur de géographie à l’Université Bordeaux Montaigne explique :  « ce qui est pressenti à travers les trois rapports commandés par le gouvernement (…) et de leurs conclusions c’est que l’enseignement et la recherche seront orientés autour de sept grands domaines compétitifs pour la France à l’échelle mondiale. Ces domaines sont principalement tournés vers l’industrie, et pas la petite, mais la grande industrie (….) nous en science sociale on ne trouve pas notre place. » Une loi finalement vue comme voulant « détruire des domaines de recherche et d’enseignement » selon certains enseignants de la faculté de Strasbourg. 

Pour les enseignants, la LPPR favoriserait aussi les grandes et les grosses universités et mènerait à la hiérarchisation des universités entre elles sur des critères semblables à ceux du classement de Shanghaï, des critères jugés obsolètes. D’après un enseignant chercheur en géographie de Bordeaux : « c’est selon des critères d’évaluation qui sont fortement décriés, notamment le classement de Shanghai. Plusieurs travaux montrent qu’il repose sur des critères bancals mais il a tout de même une certaine puissance normative (…) c’est une norme qui n’a aucun sens : par exemple un des critères est d’avoir un ancien prix Nobel. Mais en science sociale, il n’y a pas de prix Nobel, donc on ne peut pas marquer des points sur ce critère là. On est foutu d’avance, donc ça ne sert à rien de jouer ce jeu là ! »

«  15 ans après, j’ai l’impression d’être une crêpe »

Ce projet augmenterait aussi la précarité des enseignants chercheurs, déjà en difficulté depuis plusieurs années. C’est pour ces raisons que certains enseignants ont annoncés la démission de leurs fonctions administratives si la loi passait telle quelle. A l’université de Strasbourg, au Patio, environ 25 enseignants ont annoncé en conférence de presse leur possible démission. 25 dont Pascal Maillard, enseignant à la faculté de lettres de Strasbourg et initiateur et membre du comité d’organisation du prix Louise Weiss littéraire de la faculté. 

Lors de la conférence « Enseignants-chercheurs : les raisons de notre mobilisation » à Bordeaux, on parlait dans le détail des raisons de ce ras-le-bol. Plus que jamais, la précarisation des enseignants et des chercheurs s’accentue. Selon les chiffres, en parallèle de la baisse des recrutements, c’est une charge de travail supplémentaire qui s’ajoute aux métiers déjà exigeants des enseignants chercheurs, sans augmentation des salaires. Ce constat est fait par une enseignantes chercheuse : elle évoque le problème du poids de l’administratif et du mailing, tâche qui peut prendre des heures, sans être payée pour autant. Il en est de même des sollicitations à différentes conférences à travers la France auxquelles « il est compliqué de dire non », alors qu’elles ne sont pas rémunérées. Dans un élan d’humour elle précise : « parfois ils nous invitent au restau. Le top du top c’est quand ils remboursent nos frais de déplacement »

Un autre exprime sa fatigue : « 15 ans après (le début de sa carrière), j’ai l’impression d’être une crêpe » et ajoute « quand nous on va mal, vous (les étudiants) aussi vous allez mal ». Ce dernier explique qu’en plus de sa double casquette de professeur et de chercheur, il doit aussi gérer les situations sociales complexes de certains de ces étudiants, parfois précaires. Mais par manque de temps, il assure ne pouvoir s’en occuper au mieux, et à regret. 

Et pour cause, la situation de nombreux étudiants est alarmante, la précarité étudiante augmente de plus en plus et demeure un problème majeur. On se souviendra de l’immolation par le feu d’un étudiant de 22 ans devant le CROUS à Lyon l’année dernière. Un acte qui a que trop peu porté l’attention sur la situation de précarité dont sont victimes de nombreux étudiants.

Comme la précarité étudiante, ce mouvement contre la LPPR s’inscrit dans la convergence des luttes. A l’Assemblée générale qui se tenait à Sciences Po Strasbourg ce matin, une enseignante rappelle que « le point commun entre les retraites, les autres mouvements et la LPPR est budgétaire ». D’autant plus que se mobiliser pour l’enseignement c’est « protéger une certaine vision des connaissances, des conditions d’accès à celles-ci et de leur transmission », rappelle une autre enseignante chercheuse. Comme beaucoup d’enseignants mobilisés aujourd’hui l’ont répété, ce mouvement de contestation contre la LPPR lutte finalement contre la libéralisation de l’enseignement et de la société dans son ensemble.