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LE FILM CULTE – « Alabama Monroe », Croyances brisées par le drame

Chaque mois, la rédaction de Maze revient sur un classique du cinéma. Le mois dernier, on vous parlait de la traversée américaine de Christopher dans Into The Wild de Sean Penn. Ce mois ci, nous revenons sur Alabama Monroe de Felix Van Groening , un film belge où l’on se croit en Amérique.

Sortie en France en 2013, Alabama Monroe est le quatrième long métrage de Felix Van Groening, réalisateur de My beautiful boy . C’était son deuxième film qui traversait les frontières belges, après La Merditude des choses. Alabama Monroe a fait parler de lui dans les festivals et cérémonies de récompenses : Nominé aux Oscars pour le meilleur film étranger, c’est aux César qu’il remporte cette catégorie. Aux Européan Film Award, il obtient cinq nominations dont un prix, celui de la meilleure actrice.

Par un méli-mélo de passé et de présent, le film raconte l’amour entre le joueur de banjo Didier et la tatoueuse Elise, qui font face à la maladie de leur fille Maybelle. L’histoire se déroule en Belgique flamande mais on se sent en Amérique profonde de part la bande son et l’environnement où évoluent les personnages.

Dans sa version originale, le film se nomme The Broken Circle Breakdown, nom qui est également celui du groupe de bluegrass qui constitue toute la BO du film et qui depuis se produit sur scène. Les chansons sont interprétées, dans le film comme pendant les tournées, par les acteurs Johan Heldenbergh et Veerle Baetens qui interprètent les protagonistes du film. Dernière information, et pas des moindres, l’histoire d’Elise et Didier est inspirée d’une pièce de théâtre flamande co-écrite par l’acteur interprétant le joueur de banjo. Celui ci n’a pas participé à l’écriture du scénario du film, laissant le réalisateur se ré-approprier ce drame familial.

Le montage, un point central du film

La narration du film est complètement décousue. A tel point qu’il n’y a pas de passé à proprement parlé, ni de présent ni de futur. Nous n’avons pas de repère temporel visuel. C’est grâce aux événements, par exemple avec l’évolution de l’état de santé de Maybelle, ou aux dialogues eux-même que nous pouvons reconstituer l’histoire. Felix Van Groeningen explique qu’il fait toujours un deuxième montage après son premier montage final, et ce fut le cas pour Alabama Monroe.

« Il faut laisser faire le temps… Une fois que le film a bien infusé dans ta tête alors tu coupes la logique, tu coupes les idées derrière les images. Tu coupes l’explication pour ne garder que l’émotion. Ça devient très excitant et c’est là, qu’émotionnellement ça fonctionne. Il faut que ce soit moins construit, plus spontané. Les choses existent parce qu’on essaye. J’adore faire ça, c’est comme un labo…  »

Felix Van Groeningen pour Premiere.fr

En passant des épisodes douloureux aux scènes plus légères, le film évite d’être un mélodrame où les personnages s’enfoncent dans la douleur. Pour le spectateur, il s’agit surtout d’entrer dans l’intimité du couple. En vivant différentes scènes de vie des personnages, on partage leur intimité. Nous nous retrouvons à visionner l’anniversaire joyeux de Maybelle, mais aussi l’annonce de sa non rémission, en passant par le mariage d’Elise et Didier. L’intime est poussé lorsque nous assistons à un matin où Maybelle ne se sent pas très bien mais doit aller à l’école : Elise essaye de faire accélérer la cadence, Didier est devant son journal, Maybelle rechigne à mettre ses chaussures et est emmenée au bus scolaire sur les épaules de son père. Cette scène peint certes un quotidien bientôt perturbé mais sorti de tout contexte, il s’agit d’un matin que pourrait vivre n’importe quelle famille, et nous y participons.

Mariage de Didier et Elise
Copyright Pandora Filmverleih

Enfin, nous assistons plusieurs fois à des scènes intimes montrant l’amour et la passion qui nourrissent Didier et Elise. Il n’y a plus vraiment de limite à notre intrusion dans cette famille.

Le jeu de temporalité permet aussi à Van de ne pas se contenter d’une mise en cinéma d’une pièce de théâtre. Il est même difficile de s’imaginer à quoi pouvait ressembler la même histoire sur scène.

« C’était un concert de bluegrass. Ils étaient 5 sur scène, un type qui fait du banjo, une chanteuse et trois musiciens. Entre les morceaux, ils racontaient ce qui leur était arrivé. Ils racontaient, ils ne jouaient pas. C’était très direct, les acteurs s’adressaient au public…  »

Felix Van Groening pour Premiere.fr

La musique, un personnage à part entière

Alabama Monroe compte sept chansons interprétées par le groupe The Broken Circle Breakdown. C’est la musique BlueGrass qui enveloppe le film. Qu’est ce que le BlueGrass  ? « C’est du Country dans sa forme la plus pure » explique Didier à Elise. Ce son, c’est l’Amérique profonde : l’invention est attribuée à Bill Monroe, originaire du Kentuky. Le style mélange la musique traditionnelle amérindienne, la musique irlandaise et le blues afro américain. C’est une musique entièrement composée d’instruments à cordes acoustiques : guitare, banjo, mandoline, violon, contrebasse et dobro.

Dans le film, on retrouve des titres présents dans la pièce originale et d’autres ajoutés par le réalisateur pour leur donner un rôle précis. Car la musique est omniprésente dans le film et c’est grâce à elle que le couple se rapproche : Didier étant joueur de banjo dans le groupe, il séduit Elise en l’invitant à un concert. S’en suivra une passion et une carrière commune puisque la tatoueuse devient chanteuse du groupe. La musique accompagne chaque moment clé de l’histoire , à chaque chanson son événement. Ce qui est intéressant ici, c’est que le film n’est pas une comédie musicale. Les rythmes vont nous accompagner, nous tenir la main, pour vivre les grands événements du film. 

Copyright Pandora Filmverleih

Parfois, on peut penser que la musique est là pour dédramatiser le récit ; en effet le drame familiale est rythmé par les airs de bluegrass dynamique. Seulement, la musique vit le drame avec nous, devenant légèrement plus douce au moment où tout se brise.

Le groupe, c’est ce qui permettra à Didier et Elise de rester unis dans le deuil, alors même qu’ils ne se comprennent plus. On assiste à leurs disputes à la maison et au concert sur scène où, parfois, ils unissent leurs voix.

Dernière chanson chantée sur scène par le couple

Le deuil et les croyances

Le thème principal du film sont les croyances que ne partagent pas Didier et Elise. On réalise, en visionnant la scène de leur rencontre, qu’ils sont différents. Il ne comprend pas pourquoi se faire un tatouage alors qu’elle en a plein le corps, et en réalité il ne comprend pas pourquoi accorder de l’importance à ces signes. Didier est un personnage très cartésien qui ira jusqu’à hurler à sa femme, endeuillée, d’arrêter de se rassurer par des croyances qu’il trouve dénuées de sens. Car c’est bien la perte de leur enfant, et le deuil que cela engendre, qui fait remonter à la surface cette différence fondamentale. 

Alors qu’Elise construit un autel en mémoire à sa fille, Didier affirme qu’il faut aller de l’avant et le couple vide la chambre de leur enfant. Elise va donc imaginer que le merle qu’elle voit à la fenêtre est sa fille, méthode de deuil que Didier ne peut absolument pas comprendre.

Copyright Pandora Filmverleih

Pourtant Didier croit fort en l’Amérique et au rêve américain. Si il devait se faire tatouer, ce serait en lien avec la terre de l’Oncle Sam. Il croit si fort en l’Amérique qu’il exprime son deuil par la colère contre cette nation qui empêche certaines recherches scientifiques qui auraient pu sauver Maybelle. C’est après avoir appris cette nouvelle qu’il brise le havre de paix qu’étaient les concerts : lors d’une tirade de trois minutes en plein concert, il exprime son mépris et sa colère pour les croyants, touchant Elise en plein cœur.

En regardant le film on se croit si fort en Amérique, malgré le flamand parlé, qu’on a besoin qu’Elise nous rappelle par deux fois que l’action se trouve en Belgique. Non seulement le bluegrass mais les plans eux même nous donne cette illusion : on ne distingue aucune ville nous permettant d’identifier le pays et nous ne voyons que George Bush à la télévision, par exemple.

Copyright Pandora Filmverleih

Cette immersion dans une Amérique rêvée met Didier en personnage principal de l’histoire. Durant le film on le voit tout perdre : sa fille, ses illusions, sa femme.

Le deuil et les réactions de chaque protagonistes à celui ci sont présentés en alternance entre des dialogues très poétiques et des scènes plus crues du couple qui se déchire. Les émotions ressenties grâce à cette alternance et à la musique ne sont pas des moindres et on ressort bouleversé après chaque visionnage.

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