“La ménagerie de verre” – Fracassante Isabelle Huppert

© Jan Versweyveld

Après avoir monté Tony Kushner, Arthur Miller et Eugene O’Neill, Ivo Van Hove ajoute un nouveau dramaturge américain à son œuvre. Jusqu’au 26 avril à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, il propose sa lecture de La Ménagerie de Verre de Tennesse Williams. Un beau spectacle qui repose grandement sur la performance d’Isabelle Huppert.

Chicago, années 30. Alors que le reste du monde (l’Europe surtout) affute ses armes pour la guerre qui se profile, les Etats-Unis continuent de s’enfoncer dans le marasme économique de la crise de 1929. Pour Amanda et ses deux enfants, Tom (Naheul Pérez Biscaayart) et Laura (Justine Bachelet), le déclin national coïncide avec leur histoire personnelle. Jeune fille de bonne de famille du sud des Etats-Unis, Amanda vit dans le souvenir de sa jeunesse dorée que son mauvais mariage s’est définitivement délité. Après avoir déménagé dans le Nord, son époux employé de la compagnie du téléphone a poussé son “amour des communications internationales” jusqu’à s’enfuir à l’étranger en lui laissant la charge de leurs deux enfants. Pour subvenir aux besoins du foyer, Tom accepte de travail à l’usine de chaussures du coin alors qu’il se rêve plutôt poète et n’aspire qu’à voyager. Laura, elle, souffre d’une timidité maladive qui l’empêche de sortir de la maison où elle passe ses journées autour de petits animaux de verre (sa ménagerie) et son tourne-disque (sur lequel passe en boucle L’Aigle noir de Barbara).

Caveau familial 

« Pièce-mémoire » (Memory play en anglais), l’intrigue de la Ménagerie de verre – qui s’inspire en partie de la vie de Tennesse Williams – est relatée par Tom qui nous promène au grès de ses souvenirs dans ces trois solitudes familiales. Pour représenter sur scène ce microcosme étouffant, Ivo Van Hove et son scénographe Jan Versweyveld ont eu l’idée de les placer dans une quasi habitation troglodyte recouverte de moquette couleur terre battue en ton sur ton avec leurs meubles et leurs costumes. Saugrenu peut être, visuellement déstabilisant assurément, efficace définitivement. Amanda, Tom et Laura donnent littéralement l’impression de vivre dans un trou. Un terrier dans lequel ils seraient tombés et qui ne cesserait de continuer à s’effondrer sur eux sans que personne ne s’en soucie. Cet appartement miteux a déjà été le tombeau de leur vie familiale et il promet d’être le cercueil de leurs ambitions. Le lien sera d’ailleurs fait par Tom qui n’hésite pas à comparer sa situation personnelle à un tour auquel il a récemment assisté et dans lequel un magicien parvient à s’échapper d’un cercueil cloué sans éveiller l’attention du public… Le jeune homme ne cesse d’ailleurs de tenter de s’échapper – quoique moins discrètement – en sortant chaque soir pour aller au cinéma et rentrer de plus en plus tard, parfois saoul. Sa mère, qui ne croit pas du tout que ces « aventures » nocturnes consistent en de bénignes sorties cinématographiques, développe une autre stratégie : elle souhaite absolument marier sa fille (le mariage est la seule stratégie qu’elle connait), allant même jusqu’à convaincre Tom d’inviter à diner un collègue de l’usine. Malheureusement, et en dépit d’un bref moment de répit et d’espoir – dont l’intensité est magnifiquement saisie par la mise en scène de Van Hove –  cette tentative se soldera également par un échec. 

© Jan Versweyveld

Isabelle Huppert 

Si le personnage principal est Tom, celui qui touche et émeut le plus dans cette mise en scène est définitivement celui d’Amanda, interprété par Isabelle Huppert et qui laisse peu d’espace à ses camarades même si Justine Bachelet parvient à se distinguer. Épouse abandonnée, femme désarmée face à la dureté de la vie à laquelle son enfance choyée ne l’avait pas préparée, mère désemparée par le destin contrarié de ses deux enfants, l’actrice française livre une performance époustouflante qui va chercher dans tous les registres de la tragi-comédie. Si on est parfois tenté de se dire qu’elle en fait trop, on conclut très rapidement que ce n’est jamais le cas. Elle est toujours juste, dans la gêne comme dans le cri hystérique. Sous ses abords précieux et vieux jeu de femme percluse de tabous, l’Amanda version Huppert est un être résolument combatif qui se débat avec les faibles moyens à sa disposition. C’est un combat affreusement solitaire et qui ne peut qu’émouvoir, en particulier dans la dernière partie du spectacle consacrée au dîner de tous les espoirs entre sa fille et Jim, le « galant » tant attendu. D’une cruauté sans pareil, ces scènes précipitent le délitement de cette famille et achève de plonger la mère dans une solitude absolue. Son fils est plus préoccupé par la préparation de son départ (il préfère payer une cotisation au syndicat de la marine marchande que régler une facture d’électricité) et sa fille ne parvient jamais tout à fait à surmonter sa maladie mentale. Finalement, c’est elle, Amanda, la vraie gardienne de la ménagerie de verre qu’est sa famille composée de petites figures fragiles et qu’elle tente, en vain, de ne pas faire éclater en morceaux.

«  La ménagerie de verre  » de Tennesse Williams d’après Ivo Van Hove. À l’Odéon-Théâtre de l’Europe jusqu’au 26 avril – Tarif : 6-40€ – Durée : 2h. Avec : Isabelle Huppert, Nahuel Pérez Biscayart, Justine Bachelet et Cyril Guei. 

Chloë Braz-Vieira

Rédactrice "Art". Toujours quelque part entre un théâtre, un film, un ballet, un opéra et une expo.

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