« La Goûteuse d’Hitler » – une amère saveur d’Histoire

Margot Wölk © Markus Schreiber/ASSOCIATED PRESS

Finaliste et lauréate de nombreux prix italiens, dont le prestigieux Prix Campiello, La Goûteuse d’Hitler est le premier roman de Rosella Postorino à avoir été traduit en français. Inspiré de l’histoire de Margot Wölk, goûteuse du Fürher pendant la Seconde Guerre Mondiale, on y suit le parcours des dix goûteuses ballottées entre fascination nationaliste et désespoir de guerre. 

Une histoire profondément humaine 

Rosa Sauer est berlinoise. Elle est mariée à un ingénieur, Gregor, et rêve d’avoir des enfants avec lui. Seulement, la fin de la Grande Guerre signe le début de la montée des nationalismes, avec parmi eux le charisme insoutenable d’Hitler qui, en quelques années, conquis le pays entier. Alors que le deuxième conflit mondial éclate, Gregor s’enrôle dans l’armée, en bon Allemand conscient de devoir tout faire pour son pays, et Rosa part habiter avec ses beaux-parents dans un paisible village. Nous sommes en 1944, la tension est à son comble, et le führer a peur. Rosa est alors choisie, avec 9 autres femmes, pour devenir les goûteuses personnelles d’Hitler. A l’heure où les Soviétiques staliniens menacent à l’Est, que l’Angleterre et la France se relèvent à l’Ouest, la priorité de tout le peuple allemand est de protéger son guide. Quitte à se faire empoisonner. 

Voici donc Rosa et ses 9 compagnes attablées toute la journée, bénéficiant de repas royaux, inimaginables en des temps de guerre. Et pourtant, chaque bouchée a quelque peu la saveur de la mort, celle qui guette, celle qui signifierait la liberté pour certains, et pour d’autres, les nazis, la perte d’un idéal presqu’atteint. 

La vie s’écoule donc au rythme de ces repas fatals, au cours desquels Rosa cherche un sens à sa vie. Là où d’autres Allemands embrigadés verraient en cette mission le glorieux destin de protéger Hitler, Rosa se cherche encore et ne pense qu’à survivre jusqu’à ce que son mari rentre. 

Mais quand celui-ci est porté disparu, l’espoir s’éloigne un peu plus, et Rosa rentre dans les rangs des femmes brisées, les autres goûteuses qui, dans leur naïveté ou bien dans les milles vies qu’elles ont vécues, renferment une tristesse et une douleur qui rendent attractif ce métier qui est le leur. La berlinoise sophistiquée n’est plus, elle n’est que goûteuse au service du Reich, elle vit pour, par et du nazisme, elle le sent dans ses os, dans sa chair, et dans les yeux trop insistants du colonel Ziegler. Comme jamais elle abandonne la vie, mais plus que jamais elle la cherche encore : dans tout ce qu’elle voit, tout ce qu’elle vit, tout ce qu’elle ressent. Elle attend le jour où elle pourra enfin comprendre quel être, humain, femme ou nazie, elle est appelée à être.

« La capacité d’adaptation est la principale ressource des êtres humains, mais plus je m’adaptais et moins je me sentais humaine. »

R. Postorino, La goûteuse d’Hitler

Des références historiques exactes

L’histoire se déroule dans le village de Gross Tarsch, là où Hitler a installé son quartier général secret. Dans un contexte de plus en plus tendu de fin de guerre, au moment où les restrictions contre les Juifs se font de plus en plus nombreuses, le sort de ces goûteuses est peu évoqué dans les livres d’Histoire. Ce métier, qui représente de l’extérieur l’acte ultime de soumission au régime et au führer est présenté ici par Rosella Postorino à travers le prisme de l’histoire de Margot Wölk.

Décédée en 2014, elle était la dernière goûteuse d’Hitler encore en vie lorsque l’autrice a entendu parler d’elle. Cette histoire, qu’elle construit en s’inspirant de cette existence contrainte, a l’avantage de contenir en elle tout le paradoxe de la condition humaine en temps de guerre : on lutte pour sa survie, et pourtant on nous demande de donner notre vie au profit d’une plus grande cause. Qu’elles aient été volontaires ou bien contraintes, les goûteuses d’Hitler ont vécu un temps de déséquilibre, un temps de tâtonnement : à l’heure où la famine sévit dans tout le pays, et dans la majorité de l’Europe, le prix à payer pour sa vie est celui d’un bon repas. 

De par des références précises, exactes, réelles, de par des mises en scène réalistes et prenantes, Rosella Postorino permet un plongeon froid et humide dans l’univers quotidien d’une femme seule, perdue dans un environnement de fanatisme et d’envoûtement total. 

L’écriture poignante d’un métier que l’on oublie

Lorsque l’on pense au métier de goûteur, ce n’est pas vraiment ce cas là qui nous vient à l’esprit. Pourtant, on évoque les goûteurs pour aborder à la fois la folie pathologique, de la paranoïa de ceux qu’ils protègent mais aussi le réel danger d’empoisonnement. Ainsi les goûteurs de Cléopâtre font d’elle une reine redoutable, crainte, haïe par les hommes ne supportant pas une femme assise sur le trône. Ainsi les goûteurs d’Hitler diminuent encore plus son image déjà sombre, rendent compte de son instabilité, de son despotisme, et renvoient à un épisode de l’Histoire qui crève les cœurs et les mémoires de tous.

Pourtant, le goûteur n’est pas seulement un métier, c’est aussi un être humain. Un être humain, une femme, dix femmes dans notre cas, qui tous les jours s’attablent devant un festin sans savoir si elles pourront jamais revoir leur famille le soir même. Des femmes qui avaient des maris, des enfants, des parents, des frères et sœurs et qui, à tout moment, risquaient de perdre la vie à la moindre bouchée. Le paradoxe réside dans le fait que ces femmes étaient aussi bien enviées que plaintes, déshumanisées au profit d’un culte de la personnalité écrasant.

« La punition avait fini par tomber : ce n’était pas le poison, ce n’était pas la mort. C’était la vie. Dieu est tellement sadique, papa, il me punit par la vie. Il a réalisé mon rêve, et maintenant du haut des cieux, se moque de moi. »

R. Postorino, La goûteuse d’Hitler.

Finalement, ce sont ces femmes que Rosella Postorino raconte dans son roman. C’est Rosa, qui perd son mari et cherche encore sa place dans ce régime qu’elle n’est pas certaine d’avoir adopté, c’est Leni, à peine sortie de l’adolescente, et qui pense que le plus gros défaut de la guerre est celui de lui avoir éloigné tout potentiel mari, c’est Heike, dont le mari est parti en laissant les enfants. Ce sont toutes ces femmes, toutes différentes, mais toutes soumises aux mêmes chances de vie ou de mort. Ce n’est pas parce que l’on est là de son plein gré que l’on aura plus de chance de s’en sortir vivante. Ce n’est pas parce que l’on déteste le Führer qu’on ne l’aura pas aidé à survivre un jour de plus. 

Dans son écriture fluide, sensible et exacte, Rosella Postorino transforme le métier de goûteuse en métaphore de la société allemande du siècle de la guerre : une population à cheval entre le bien et le mal, divisée par ses opinions et pourtant unie par sa condition. Soutenir Hitler ne garantira pas une vie plus longue, le détester non plus.  

C’est ce que Rosa comprend, au fur et à mesure de sa nouvelle aventure, et c’est ce qui se dégage finalement du livre, quand on le termine : que l’on soit pour ou contre une idée, un régime, une guerre ne change rien. On fera tout pour pouvoir en échapper, une fois que tout est terminé, et gagner le luxe de se dire vivants. Qu’importe si l’on est pour ou contre Hitler, ce qui compte c’est de survivre. Alors on se tait, et on mange. 

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