Femmage #3 : Doris Lessing

© The Nobel Foundation. Photo : U. Montan

À l’occasion de la journée internationale des droits des femmes le 8 mars, les rédacteur.ice.s de la rubrique littéraire ont décidé de rendre femmage, chaque dimanche de ce mois, à des auteures brillantes, inspirantes et talentueuses.

Cette semaine, vous avez rendez-vous avec Doris Lessing, écrivaine britannique née en 1919 et couronnée du Prix Nobel de littérature en 2007, faisant d’elle la onzième femme à le recevoir, et la plus âgée de tous les écrivains récompensés. Elle s’est éteinte en 2013, à l’âge de 94 ans.

Doris Lessing est née en Iran en 1919 avant de déménager pour l’actuel Zimbabwe en 1925. Elle y étudie (peu), travail comme nourrice, puis épouse son premier mari, Frank, à 18 ans. Elle a des enfants avec lui, John et Jean. Elle divorce en 1943, rejoint un groupe de lecture de gauche et épouse son second mari, dont elle garde le nom Lessing malgré leur divorce en 1949. De cette union naît son dernier enfant, Peter, le seul qu’elle emmène avec elle lorsqu’elle décide de rejoindre l’Angleterre. Ces années en Rhodésie (ancien nom du Zimbabwe) marquent fortement son œuvre littéraire qu’elle entame en arrivant à Londres, tout en développant ses idéaux socialistes. Elle fait d’ailleurs, durant cette période, l’objet d’une surveillance poussée de la part du MI5.

Son premier roman Vaincue par la brousse est un succès immédiat. Situé dans le pays où elle a grandi, il traite d’une relation amoureuse toxique entre la femme d’un fermier blanc et un domestique noir. Publié alors qu’elle a tout juste trente ans, le roman est salué pour sa profondeur et sa maturité. Entre 1952 et 1969, elle publie un cycle de romans qui se révèlent largement autobiographiques. Son personnage principal, Martha Quest, semble être l’alter ego de Doris Lessing. En 1988, elle publie Le Cinquième Enfant, plébiscité aux Etats-Unis, qui se rapproche du Southern Gothic de Daphné du Maurier. Ce court roman raconte la relation entre une mère et son enfant monstrueux. Certains critiques y ont vu le récit de l’expérience personnel de Doris Lessing, qui a laissé deux de ses trois enfants chez leur père, sans jamais vraiment chercher à les retrouver.

Le Carnet d’Or

En 1962, Doris Lessing publie Le Carnet d’Or, un roman qui traite, selon sa préface, de « ce thème de l’effondrement, cette notion que parfois, quand les gens “craquent”, c’est une façon de guérir, et du rejet par le moi intérieur des fausses divisions et dichotomies…  » Son héroïne, Anna Wulf, anglaise divorcée, tient quatre carnets : noir pour le travail, rouge pour son engagement politique au sein du Parti communiste, jaune pour ses sentiments et bleu pour son auto-psychanalyse. Elle tente de les fusionner en un unique carnet, un carnet doré. Le livre est épais, et aborde un nombre de sujets variés et fouillés. Pourtant, au regret de Doris Lessing, la critique se concentre sur le traitement qu’elle fait des femmes et du féminisme.

«  […] Le livre a été instantanément réduit par les critiques positives comme les négatives, à un roman a propos de la révolution sexuelle, ou était revendiqué par les femmes comme étant une arme efficace dans cette révolution. (…) J’ai depuis une impression de fausseté, puisque la dernière chose que je souhaite serait de refuser de soutenir les femmes.  »

Préface du Carnet d’Or

Le roman est devenu, pour beaucoup, une sorte de «  Bible  » du féminisme. En représentant des femmes fortes, parfois accusées d’être castratrices, au début des mouvements de libération sexuelle, le roman devient très rapidement une icône. La position de Doris Lessing n’est pas contre le féminisme ; elle regrette simplement que ce qui est l’un des thèmes secondaires du roman ait pris toute la place disponible, et empêche les lecteurs d’accéder au thème central, celui de la fragilité intérieure de chacun. Malgré les regrets de son auteur, Le Carnet d’Or est devenu un symbole fort du féminisme. En effet, elle met en scène des personnages féminins gardant la tête haute face à un patriarcat tout puissant : elles ont des amants dont elles se moquent, vivent seules, s’engagent politiquement et encaissent les coups. Récompensé par le prix Médicis étranger, il peut être placé parmi les ouvrages incontournables du XXe siècle et ce malgré sa traduction française tardive (1976).

« Oh Christ ! » (Comment ne pas gagner le prix Nobel)

Doris Lessing est restée jusqu’à la fin de sa vie en marge de ce qui était attendu des romanciers et romancières. Elle reçoit le prix Nobel en 2007 à 88 ans. Cette titularisation inespérée interrompt les nombreuses remarques moqueuses qu’elle a reçu tout au long de sa carrière concernant le silence de l’Académie suédoise face à son œuvre. Et le jour où on lui annonce la nouvelle, elle est devant chez elle, rentrant de son marché, déposant tranquillement ses affaires sous l’œil impatient des caméras. Elle finit par s’installer sur les marches en disant aux journalistes :

«  Mon Dieu ! Je suis certaine que vous attendez quelques remarques édifiantes.  »

Doris Lessing

Ah ! Pas de remerciements éplorés, de fausse modestie. D’accord, semble-t-elle dire, je le reçois, et alors ?

Son discours, lors de la cérémonie, suit le même schéma. Elle ne remercie ni l’Académie, ni sa maison d’édition, ni ses proches. Son discours s’intitule «  Sur le fait de ne pas remporter le prix Nobel.  » Elle raconte sa visite d’une école dans le Zimbabwe qui ne rêve que de livres, «  Il est peu probable que des élèves de cette école gagnent un jour des prix  », et la compare à celle d’une prestigieuse école britannique, face à des élèves polis mais peu intéressés, dont la bibliothèque remplie n’est que peu fréquentée : «  Il est certain que certains d’entre eux gagneront des prix un jour.  »

Dans ce discours, elle parle de culture, de comment la lecture était, auparavant, une part non négligeable de l’éducation. Elle fait également le récit d’une jeune femme au Zimbabwe capable de s’identifier à un personnage d’Anna Karénine, ses enfants dans ses jupes, le dos droit dans la poussière.

Le pouvoir de Doris Lessing est de voir la force qu’il y a en chacun et chacune d’entre nous et de croire aux talents enfouis. Qu’importe ce que l’humanité traversera, ce sont les conteurs, les rêveurs, ceux qui créent des mythes, qui feront se relever les sociétés de leurs cendres.

Camille Gho

Étudiante en journalisme culturel, je me nourris de romans et d'amandes (enfin, j'aimerai bien...)

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