Femmage #1 : Agatha Christie

Agatha Christie in 1925 © Auteur inconnu via Wikimedia Commons

A l’occasion de la journée internationale des droits des femmes le 8 mars, les rédacteur.ice.s de la rubrique littéraire ont décidé de rendre femmage, chaque dimanche de ce mois, à des auteures brillantes, inspirantes et talentueuses.

Et pour ouvrir le bal, en ce dimanche 8 mars, commençons par tirer le portrait de l’esprit criminel le plus british qui soit, l’empoisonneuse de tisane, la meurtrière des petits bourgeois blottis dans leurs cottages, celle qui a participé à l’élaboration des codes littéraires du genre policier : Agatha Christie.

Née en 1890, Agatha Miller s’intéresse au genre policier au travers des figures de Sherlock Holmes et Arsène Lupin que sa sœur lui fait découvrir. De ces lectures, elle tirera son tout premier roman policier intitulé The Lonely Petit. En ressort un intérêt prononcé pour le spiritisme et le paranormal hérité de sa mère. Elle tentera de le faire publier sous le pseudonyme Monosyllaba, en vain. En 1912, alors que son rang et son âge exige d’elle qu’elle se marie, elle tombe amoureuse de l’aviateur Archibald Christie, dont elle gardera le nom, même après leur divorce en 1928. Pendant la Première Guerre mondiale, elle s’engage en tant qu’infirmière et devient assistante-chimiste dans une pharmacie en 1916. Cette expérience lui permet d’acquérir une connaissance pointue des remèdes et plantes lui servant plus tard dans sa littérature où le poison est très souvent usité.

Rendre compte de la sournoiserie bourgeoise

Son premier roman policier écrit en 1917 fait suite à un pari que sa sœur, toujours la même, lui aurait lancé. Publié en 1921, La Mystérieuse Affaire de Styles introduit pour la première fois le personnage emblématique d’Hercule Poirot. Inspiré des réfugiés belges venus en Angleterre durant la Première Guerre mondiale, le détective se caractérise par la rondeur de sa silhouette et par le port d’une moustache méticuleusement soignée symbolisant un certain dandysme et une intelligence fine se retrouvant également dans ses yeux de chat. Ce premier roman présente tous les éléments de son style : le complot familial en milieu bourgeois, l’aspect à huis-clos de l’intrigue, les malentendus et les empoisonnements. La particularité que l’on retrouve dans l’Œuvre de Christie est qu’elle fait intervenir toutes les classes sociales au sein de ses intrigues : du jardiner jusqu’à la cuisinière en passant par le médecin ou l’avocat, toute la société anglaise est invitée à participer au dénouement final. Si Hercule Poirot est présenté comme dédaigneux et bourgeois, il n’hésite pas à interroger l’ensemble des personnages, si bas soit leur statut social. Par ailleurs, c’est souvent du témoignage des petites gens qu’il parvient à résoudre son enquête.

L’art de manipuler le lecteur

Le succès ne survient qu’à la publication de son septième roman : Le Meurtre de Roger Ackroyd en 1926. Le narrateur interne, qu’est le personnage du docteur James Shepard, explique comment Hercule Poirot tente de résoudre l’assassinat de l’industriel Roger Ackroyd. Christie joue avec l’attention du lecteur qui regarde l’intrigue se faire au travers d’un regard subjectif prenant directement part à l’enquête. Ce procédé fait référence à la narration interne que l’on peut retrouver dans Sherlock Holmes dont les intrigues sont souvent prises en charge par le docteur Watson. Composé de deux récits, ce roman tend à transformer le statut du narrateur qui passe progressivement de témoin à acteur de l’intrigue. Employer le « je » permet aussi de rendre compte de la création du roman dans le roman et délivre une réflexion sur les connexions à établir pour guider le lecteur mais aussi sur les omissions volontaires imposées par le narrateur. Ce tour de force lui a valu de nombreuses critiques et analyses littéraires assurant par là une publication s’élevant à 8000 exemplaires.

Le Meurtre de Roger Ackroyd préfigure le personnage de Miss Marple, autre mascotte d’Agatha Christie. En effet, Caroline Shepard, la sœur du narrateur interne, est qualifiée de la même manière que Jane Marple. Toutes deux sont des femmes âgées, aux allures de vieille fille, curieuses, observatrices et discrètes. Miss Marple est une détective en fauteuil, elle est davantage confrontée que sollicitée aux affaires qu’elle mène. Plus casanière que Poirot, elle partage néanmoins avec lui le goût pour l’analyse de la nature humaine et ses ressors pervers. C’est cette sociologie et cette intelligence qui leur permet d’élucider les enquêtes.

Agatha Christie, une femme libre et audacieuse

C’est aussi en 1926 qu’Agatha Christie organise sa disparition. Sous le pseudonyme de Teresa Neel, nom emprunté à la maîtresse de son mari, elle se cache dans la station thermale d’Harrogate, au Swan Hydropathic Hotel. Lorsqu’elle est retrouvée, l’auteure simule l’amnésie et se moque des services de police qui n’ont pas pensé à interroger sa fille Rosalind, complice du stratagème de sa mère. Cette mise-en-scène fait grand bruit dans la presse : vengeance de l’infidélité de son mari ? Coup promotionnel pour son nouveau roman ? Le mystère plane encore. En 1930, elle rencontre l’archéologue Max Mallowan sur le site d’Ur au Moyen-Orient. Elle sympathise avec lui et finit par l’épouser discrètement en Ecosse car il est de quinze ans son cadet, s’est converti à l’anglicanisme pour elle et, depuis sa disparition organisée, elle entretient des rapports complexes avec la presse. Ensemble, ils entreprennent de vastes campagnes de fouille, en Irak et en Syrie, qui l’inspireront pour la rédaction de Meurtre en Mésopotamie.

Auteure à la plume multiple

C’est au cours des années trente qu’elle obtient le délicieux surnom de « Duchesse de la mort. » Elle publie pas moins de dix-sept romans parmi lesquels se trouvent ses plus grands chefs-d’œuvre : Le Crime de l’Orient-Express, Mort Sur Le Nil, Dix Petits Nègres. Romans solidement ficelés, ils ont la particularité de se composer de personnages disparates finissant pourtant par être liés les uns aux autres. Ce point commun qui les enferme dans l’intrigue signe souvent leur perte. C’est le cas dans Dix Petits Nègres puisque les personnages, que rien ne rassemble, sont coincés sur une île qui semble les tuer un par un. Parfois étouffée par sa réputation, Christie tente de s’éloigner du genre policier en endossant un énième pseudonyme qui lui offre la liberté d’explorer les terres du roman pur.

Sous le nom de Mary Westmacott, elle publie plusieurs ouvrages tels que Musique Barbare (1930), Portrait Inachevé (1934), L’If et la Rose (1948) ou encore Ainsi vont les filles (1952). Elle fait également jouer sa deuxième pièce de théâtre intitulée Akhénaton, consacrée au pharaon éponyme, soulignant par là sa passion pour l’Egypte. Mais l’une de ses pièces les plus connues reste tout de même La Souricière. Créée en 1952, c’est l’une des pièces cumulant le plus de représentations au monde. Destinée à la reine Mary, veuve du roi George V, elle devait d’abord être diffusée à la radio. Là encore, Christie joue avec l’attention du lecteur puisque les quatre suspects interrogés par la police correspondent à la description faite du meurtrier : de taille moyenne avec un long manteau et un chapeau, freinant à priori toute avancée possible.

Agatha Christie quitte la scène

Peu de temps avant que la Seconde Guerre Mondiale n’éclate, Christie écrit les dernières aventures de ses personnages phares : Hercule Poirot et Miss Marple. Dans Hercule Poirot Quitte La Scène, l’auteure boucle la boucle puisqu’elle clôture les aventures du détective belge au sein du lieu exacte où il a mené sa première enquête : à Styles Court. Hercule Poirot y est montré vieillissant et à l’agonie. Roman particulièrement douloureux, il expose le lien ambiguë qu’elle entretenait avec son personnage, souvent agacée par la tournure qu’il prenait dans ses romans. En revanche, la fin des aventures de Miss Marple est moins brutale. Elle se fait au sein du roman intitulé La Dernière Enigme, dédié à son second mari. Il a été publié à titre posthume et présente une Jane Marple plus alerte, résolvant une intrigue plus élaborée. Ces deux enquêtes se déroulent en 1975 et 1976 et signent avec elles le départ de l’auteure qui décède également en 1976, à l’âge de 85 ans.

Marthe Chalard-Malgorn

Etudiante en master de journalisme culturel à la Sorbonne Nouvelle, amoureuse inconditionnelle de la littérature post-XVIIIè, du rock psychédélique et de la peinture américaine. Intello le jour, féministe la nuit.

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