Encre Fraîche #3 – Morgane Ortin, Amours solitaires

Crédits : Hélène Tchen

Une fois par mois, la rubrique littérature de Maze présente le portrait singulier d’un.e auteur.e francophone de moins de trente ans. Voici le portrait de Morgane Ortin, auteure d’Amours Solitaires.

Lorsqu’on lui demande comment elle aimerait être présentée, Morgane Ortin se qualifie comme une « archiviste de l’amour  », une « cheffe d’orchestre  » des sentiments. Initiatrice de la page Instagram Amours solitaires, elle expose la brutalité sincère et le lyrisme tourbillonnant des messages d’amoureux.ses anonymes. De cette matière première, elle écrit deux tomes du même nom : le premier en 2018, le second en 2019. Fruit d’un travail d’anthropologue 2.0, l’auteure présente dans ses romans les mots crus que l’on échange lorsque le jour protège la fierté sentimentale mais aussi lorsque la nuit la met à nue. Sans identité, les amoureux se croisent et se défont, simplement exposés au travers de leurs conversations virtuelles.

Si elle ne se considère pas encore tout à fait comme une « auteure  », Morgane Ortin n’en demeure pas moins douée d’un style se rapprochant de l’éloquente fragilité des romans épistolaires mais également de l’audace du Nouveau Roman, toujours en ménageant une place pour sa propre plume. Ensemble, nous avons discuté de réalité virtuelle, de Marguerite Duras et Patti Smith, de littérature amoureuse et d’amour de la littérature.

Recueillir les mots instantanés, ça raconte quoi de la temporalité aujourd’hui ? Ça dit quoi de l’espace que l’on réserve à l’amour ?

Recueillir les mots instantanés définit un nouveau rapport au temps. À l’époque du papier et des lettres, tout était plus long. On savait qu’il ne fallait rien oublier d’écrire puisque la lettre mettrait au moins une dizaine de jours à arriver, on ne pouvait pas se corriger par la suite, ajouter quelque chose, se reprendre. Il fallait être exhaustif du premier coup. Ce qui laissait une place plus grande au fantasme, car l’autre était totalement absent, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui, où l’être aimé est toujours en ligne, disponible, actif, connecté. Nous avons plus de mal à fantasmer, car il y a une forme de présence fantomatique quasi permanente. Ce que le numérique a apporté, en revanche, c’est une instantanéité, une spontanéité qui permet de l’humour, du second degré et une communication plus vivante. Le téléphone est devenu la mémoire de nos amours, et c’est un espace illimité.

« Ce qui m’agace, c’est d’être perçue comme quelqu’un de très fleur bleue. Mon objet d’étude est l’amour, mais c’est un champ qui est tellement vaste qu’il ne peut pas se résumer à quelque chose de simplement niais. »

Morgane Ortin, auteure d’Amours solitaires.
Dans la forme de tes livres, on retrouve une grande similarité avec L’Amant de Duras : pas d’identité, juste l’heure, la date, parfois quelques lieux. Pourquoi ce choix si ce n’est ton goût pour Duras, que tu as déclaré dans plusieurs articles ?

Oh j’aime beaucoup cette question ! Le parallèle entre mes livres et ceux de Duras ne peut que me faire plaisir, étant une fan inconditionnelle de cette écrivaine. Depuis la naissance d’Amours solitaires, il me tient à cœur d’incarner le moins possible pour laisser l’imagination des lecteurs libre de s’approprier les messages comme ils le souhaitent. J’aime bien qu’il n’y ait de la place que pour des mots dénudés de tout corps derrière. Je voulais que mes livres gardent cette empreinte pour qu’ils touchent à l’universalité du sentiment.

Dans ton livre, la figure de la mère fait office de phare, de narrateur aussi puisqu’elle remet souvent les sentiments en place ? Comment as-tu pensé cette figure ?

J’avais envie de valoriser un autre type d’échange, et j’aime particulièrement les échanges familiaux. J’ai choisi naturellement la mère, sûrement en écho à ma propre histoire personnelle, et en miroir à la mère que j’aimerais être plus tard.

« Il y a différents types d’amour. Le premier est égoïste, méchant, possessif, narcissique et n’est qu’un faire-valoir pour l’ego. (…) L’autre est une libération de tout ce qu’il y a de bon en toi : gentillesse, considération et respect. Je ne parle pas seulement du respect social des bonnes manières mais du profond respect, c’est-à-dire la reconnaissance d’une personne en tant qu’être unique et précieux. Le premier type d’amour peut te rendre malade, petit et faible tandis que le second peut révéler ta force, ton courage, ta bonté et même une sagesse que tu ignorais posséder. »

Citation de la mère issue d’Amours solitaires de Morgane Ortin.
Parfois on perçoit un rythme amoureux qui évolue au fil des saisons ? Était-ce voulu ? Comment as-tu organisé le rythme de cette histoire (aussi bien dans le premier tome que dans le second) ?

Non, c’est totalement involontaire de ma part, et maintenant que tu me le dis, je m’en rends compte. J’ai vraiment fonctionné à la manière d’un puzzle. J’ai d’abord commencé par voir quel message répondrait bien à quel autre message, et au fur et à mesure, j’ai orienté l’histoire vers ce dont j’avais envie de parler. Dans les deux livres, ma seule obligation était de créer de l’absence pour justifier les nombreux envois de SMS, ainsi que les épanchements, qui sont sûrement plus rares lorsque l’on habite sous le même toit par exemple. J’ai souvent été orientée par des messages coup de cœur que je voulais absolument voir figurer dans le livre et qui orientaient d’une manière différente la narration.

Que préfères-tu : l’efficacité parfois brutale des messages courts ou le lyrisme grandiloquent des longs SMS ?

Impossible de choisir ! J’aime bien trop les deux.

C’est quoi les plus beaux romans d’amour que tu aies pu lire ?

Le Marin de Gibraltar de Duras pour le côté hypnotique de l’amour, La Lenteur de Kundera car il parle de l’amour d’une manière un peu différente, loin des clichés, et Just Kids de Patti Smith pour appréhender d’autres formes d’amour.

Quels sont tes prochains projets ? Un troisième tome ? Un autre roman ?

Je meurs d’envie de répondre précisément à cette question, mais je ne le peux pas encore, alors je dirai simplement, pas de troisième tome, mais un nouveau livre, totalement différent des deux premiers.

« C’est vraiment fatiguant, ce qui nous arrive. – Épuisant même. Pourtant j’aimerais bien me fatiguer un peu plus en passant mes prochains jours nue chez toi, alternant entre la douche et le lit, un bouquin et ton corps. »

Citation issue d’Amours solitaires de Morgane Ortin
A ton avis, on se draguera comment dans cent ans ? En réalité virtuelle ?

En réalité virtuelle, avec des avatars, ou alors peut-être qu’on sera revenus à des choses très simples, qu’on aura eu besoin de se reconnecter à l’humanité, alors on s’écrira de nouveau de longues lettres d’amour.

On te confère souvent cette image, du fait de ton travail, d’amoureuse de l’amour, de femme sensible, est-ce que cela te dérange ? Te sens-tu parfois trop catégorisée dans ce style ou est-ce l’objectif de ton travail ?

Ce qui m’agace, c’est d’être perçue comme quelqu’un de très fleur bleue. Mon objet d’étude est l’amour, mais c’est un champ qui est tellement vaste qu’il ne peut pas se résumer à quelque chose de simplement niais.

« J’aime bien qu’il n’y ait de la place que pour des mots dénudés de tout corps derrière. Je voulais que mes livres gardent cette empreinte pour qu’ils touchent à l’universalité du sentiment. »

Morgane Ortin, auteure d’Amour solitaire.
As-tu repéré des formes d’empouvoirement des femmes dans les messages que tu as sélectionné ? As-tu constaté une certaine difficulté à concilier les sentiments que l’on éprouve et les combats que l’on peut mener en tant que femme ?

J’ai repéré beaucoup de messages dans lesquels les femmes reprennent du pouvoir, en décidant de quitter quelqu’un par exemple, en assumant leur choix pleinement même si elles savent qu’elles font du mal à l’autre, mais aussi en osant se jeter à l’eau et en osant exprimer leurs sentiments. J’ai remarqué aussi, à l’inverse, des difficultés parfois à concilier sentiments et combats féministes, notamment lorsque l’on est emprisonnées dans des relations toxiques desquelles il est extrêmement difficile de s’extirper.

« Cet amour insensé que je lui porte reste pour moi un insondable mystère. Je ne sais pas pourquoi je l’aimais à ce point là de vouloir mourir de sa mort. »

Citation issue de L’Amant de Marguerite Duras.

Amours solitaires, Morgane Ortin, Albin Michel, 14 euros le tome.

Marthe Chalard-Malgorn

Etudiante en master de journalisme culturel à la Sorbonne Nouvelle, amoureuse inconditionnelle de la littérature post-XVIIIè, du rock psychédélique et de la peinture américaine. Intello le jour, féministe la nuit.

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