Coronavirus : « un modèle économique à bout de souffle »

Entre sauvetage de l’économie et préservation de la santé des travailleurs, les conséquences industrielles et commerciales du Covid-19 posent à l’exécutif un dilemme. A cause des pressions concurrentielles et du spectre de la récession, tous les Français ne peuvent pas rester confinés chez eux. La rédaction de Maze a recueilli les témoignages de ceux que touchent les contradictions d’un modèle économique par la crise sanitaire.

Plus qu’une crise sanitaire et économique , la crise du Covid-19 s’est révélée être une crise sociale. Comme l’a déjà illustré la première semaine de confinement, tous les Français ne sont pas égaux face à la menace du coronavirus. Nous ne sommes pas tous contraints de nous protéger en appliquant les mesures de distanciation sociale, certains exposent leur santé – et leur vie – aux risques de la contamination.

Dés le début du confinement, l’exécutif a décrété la mise en place d’une économie de guerre, basée sur l’arrêt quasi-total de l’économie et la suspension de toutes les activités «  non-essentielles  » à la survie de la Nation. Selon les chiffres énoncés lundi soir au journal de 20h de TF1, près de 50 % de la population active serait en chômage partiel : tous les métiers de bureau pouvant s’exercer en télétravail ont été délocalisé à domicile, de même que des centaines d’entreprises ont suspendu leur production. Les usines du secteur automobile ont par exemple stoppé toute leur activité, Fiat Chrysler, PSA, Renault ou Michelin ayant annoncé lundi 17 mars la fermeture de tous leurs sites en France, et en Europe. D’autres entreprises, comme LVMH, se reconvertissent dans la production de gels hydroalcooliques. Le mot d’ordre est simple : face aux risques de contamination, la plus grande vigilance qui soit est de rigueur.

Pourtant, des milliers d’employés ont dû se rendre au travail, subissant pendant une semaine entière les déclarations floues du Gouvernement. En effet, il n’aura pas fallu beaucoup de temps avant que les ministères reviennent sur l’injonction au confinement. Le Président de la République exhortait lui-même les entreprises à continuer de travailler afin de préserver l’économie d’une trop grande récession. Résultat  : certaines entreprises ont rappelé leurs ouvriers pour qu’ils se présentent à leur poste. 

Sauver l’économie ou protéger les salariés : un dilemme au sommet de l’État

Aucun échelon de la chaîne de production n’aura été épargné par les pressions concurrentielles et les impératifs économiques de survie, imposant des politiques de productivité mettant à mal la protection des citoyens. Des exemples comme le maintien de la production de TER par Alstom, ou la poursuite des chantiers dans le BTP, c’est-à-dire de tout un pans industriel et commercial non-essentiel à la survie de la Nation, ont alimenté des débats ininterrompus dans les émissions et les talk-shows. Pour l’exécutif, le mot d’ordre est limpide : le salariat doit continuer de produire tant que les conditions de travail le permettent.

Face aux inquiétudes des salariés, contraints de poursuivre le travail, le Gouvernement et le patronat ont opposé une logique de sauvegarde de l’économie sur le long-terme. Parmi les entreprises ayant fait le choix d’ouvrier leurs usines au lendemain de l’annonce du confinement général se trouve Courvoisier, 4e maison négociante et exportatrice de cognac, membre du groupe japonais Beam-Suntory. Mardi matin, le Directeur général Patrice Pinet a estimé les précautions sanitaires suffisantes et décidé de maintenir l’activité des chaînes d’embouteillages et de chargement de cognac. 

Le matin-même de l’ouverture des sites de production, la direction s’est voulue rassurante. Deux fois par jour, les gestes «  barrières  » pour lutter contre le coronavirus sont rappelés. L’entreprise a multiplié la distribution de savons désinfectants. Lors de notre entretien avec Patrice Pinet, le Directeur général a insisté pour rappeler que «  chaque unité avait redoublé de vigilance et s’est vue distribuer les moyens nécessaires pour assurer la sécurité des employés  ».

Dans les usines, des mesures sanitaires exceptionnelles ne suffisent pas à rassurer les salariés

Arrivant mardi matin à son poste, Virginie (les prénoms ont été changé) n’a pas caché son inquiétude. Elle reconnaît que Courvoisier a pris des dispositions sanitaires, mais sait que le pays souffre d’une pénurie grave de masques et de gels hydroalcooliques. «  Je ne serai pas allée travailler si les mesures de protection n’avaient pas été renforcées, mais tout de même… Je trouve ça invraisemblable de devoir travailler alors que le pays entier est à l’arrêt  », s’exaspère-t’elle.

Est-ce qu’on en a pour six semaines d’arrêt, pour deux mois  ? Je n’en sais rien, mais il faut être conscient que les risques sont énormes pour les entreprises. Les salariés sont bien conscients que si l’on n’arrête trop longtemps, on se mettra en difficulté économique.

Patrice Pinet, Directeur-général de Courvoisier

Les mesures font pourtant débat. Comme partout dans le pays, un débat s’installe : faut-il maintenir les activités non-essentielles ou les suspendre, comme en Italie ? Après avoir discuté avec le Comité social et économique de l’entreprise et les syndicats, Courvoisier décide de fermer ses usines dés la fin de semaine. «  C’est bien, enfin !  », souffle Virginie, «  on aurait dû respecter le principe de précaution depuis le début de la semaine  ».

Un principe de précaution qui revient souvent dans les témoignages, mais que tout le monde ne plébiscite pas. En effet, certains employés comprennent le maintien des activités. Vincent est machiniste-opérateur. Parfois, il vérifie le bon état des bouteilles et leur propreté, parfois il s’assure qu’il n’y ait pas des défauts d’étiquetage. Le plus souvent, il ne côtoie directement que très peu de personnes sur sa chaîne de production. «  Pas un moins d’un mètre en tout cas !  », ironise-t-il. Avant de partir vendredi matin, il s’est porté volontaire pour s’inscrire sur une liste d’employés s’engageant à travailler en cas de réouverture partielle. Chaque semaine, la direction de Courvoisier se réunira pour décider de la reprise des activités si le contexte sanitaire le permet. «  Personnellement, je ne me fais pas encore de soucis. La Charente c’est pas encore l’Alsace, et puis je ne me vois pas tenir moralement seul chez moi  ». 

Comme la direction, Vincent reste lucide et s’inquiète. Il craint la baisse des commandes après la fin de la crise. «  Le gouvernement et les patrons nous ont garanti des dédommagements de salaire, mais c’est l’après-coronavirus qui fait peur ! Qui nous dit qu’on continuera de commander du cognac une fois tout ça finit ? Est-ce que je pourrais toujours travailler à plein temps ?  ». Le Directeur général s’interroge lui aussi : «  est-ce qu’on en a pour six semaines d’arrêt, pour deux mois  ? Je n’en sais rien, mais il faut être conscient que les risques sont énormes pour les entreprises. Les salariés sont bien conscients que si l’on n’arrête trop longtemps, on se mettra en difficulté économique  ».

Les salariés ne sont pas les seules victimes du système

Les salariés ne sont pas les seuls touchés par les pressions économiques. Charles est cadre commercial dans une PME (petites et moyennes entreprises) agro-alimentaire de la région lyonnaise. Depuis le début du confinement, il travaille de chez lui. Son patron a décidé de réduire les activités de l’entreprise au minimum. Il a donc logiquement placé Charles en chômage partiel. «  Sur le papier, je dois moins travailler parce que l’entreprise ne pourra pas supporter la crise sans les indemnisations de l’État. Dans les faits, je continue de travailler tout autant de chez moi, si ce n’est plus  ».

Théoriquement, le chômage partiel, ou «  l’activité partielle  » est un dispositif d’aide aux entreprises qui font face à de graves difficultés économiques. Dés mardi 18 mars, le Ministère de l’économie et des finances s’est engagé à prendre en charge les indemnisations des salariés liées à la perte d’activité. À ce jour selon Le Figaro, près de 26.000 entreprises ont effectué une demande de chômage partiel. Soit 560.000 salariés à indemniser pour un coût potentiel estimé à 1,7 milliard d’euros. La mesure doit permettre d’éviter les licenciements massifs, «  ce qui serait le cas s’il n’y avait pas un dispositif de chômage partiel très important  », a assuré Bruno Le Maire.

Pour préserver le système économique, le maintien de l’activité des TPE et des PME est érigée comme une priorité pour l’exécutif. À elles seules en 2016, les deux catégories représentaient 99,8 % du nombre d’entreprises en France, et englobaient 44 % du tissu productif. Malgré les risques de contamination, il n’est donc pas question de les mettre entièrement à l’arrêt. Conséquence directe de cette politique : au sein des entreprises, deux catégories se scindent, avec d’un côté les employés mis en télétravail et de l’autre, ceux ne pouvant pas quitter le terrain, menacés de perdre leur emploi à long terme en cas d’arrêt d’activité. «  On emploie des chauffeurs et des livreurs qui sont sur les routes toute la semaine. Ça me gêne de pouvoir me protéger chez moi alors que je demande à mes employés de continuer à s’exposer  », regrette Charles. 

Des pressions concurrentielles qui interrogent

Dans son ensemble, la crise du Covid-19 ne s’est pas contenté de souligner les inégalités entre les agents de production. C’est la viabilité d’un système économique tout entier qu’elle remet en question. L’exemple du cognac l’illustre, le secteur est un milieu extrêmement concurrentiel et dépendant des exportations. En restant ouvert, Courvoisier a cherché à honorer ses commandes et plus particulièrement celles des marchés américains et britanniques, encore relativement peu fermés la semaine dernière. «  Rester ouvert, c’est une question de vie ou de mort pour nous, mais le maintien des cadences ne pouvait pas se faire au détriment de notre sécurité à nous, les employés  », conclue Vincent.

Ainsi, en moins d’une semaine de confinement, le maintien en réanimation de l’économie nationale aura exposé les limites d’un modèle capitaliste outrancier. Des témoignages ont émergé tout la semaine sur Twitter et sont multipliés, dénonçant les pressions patronales sur les salariés pour continuer de travailler. Parmi eux, des employés obligés de solder leurs congés en cas de non-présentation au poste ou des livreurs UberEats ou Deliveroo forcés à multiplier les commandes parce qu’ils ne bénéficient pas du régime salarial commun, et donc d’indemnisation du Gouvernement.

Tous remettent en cause le système capitaliste et interrogent notre rapport à la consommation, dans une période ou la production de biens et de services devrait être limitée au strict minimum. A propos de la possibilité de rouvrir les librairies pour lutter contre l’accroissement inédits des livraisons d’Amazon, un libraire alsacien s’insurge : «  C’est absurde ! Rendez-vous compte qu’on réfléchit à rouvrir nos boutiques pour survivre économiquement, et cela au détriment de la santé de nous commerçants, et de vous, consommateurs. Notre modèle économique est à bout de souffle !  »

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