« Clockdust » – Rustin Man aux portes du temps

Rustin man

© Photo : Lawrence Watson

Après de multiples projets et collaborations, Paul Webb revient avec Clockdust, disque en solo qui signe son retour sous le nom de Rustin Man, pour la troisième fois seulement en près de vingt ans.

Paul Webb et la musique, c’est avant tout une histoire de temps ; le temps qui passe, qui s’écoule, qui s’étire, et ces projets qui naissent, meurent, mûrissent et se réincarnent.

Bassiste des mythiques Talk Talk, il quitte le groupe en 1988 après le majestueux Spirit of Eden, tournant esthétique qui ancrera la formation dans une veine mature et éthérée, annonciatrice du mouvement post-rock, bien loin de la new-wave synthétique des débuts. Il fonde alors Orang, formation toujours portée par l’expérimentation et la recherche de ponts entre les genres, avec une volonté cette fois de se tourner notamment vers la world-music et la musique électronique. Le résultat ? Deux albums parus au milieu des années 90, réalisés en compagnie du batteur Lee Harris. C’est aussi à cette époque qu’il repère une jeune chanteuse encore inconnue, qui viendra poser sa voix sur Herd Of Instinct, premier disque d’Orang : il s’agit de Beth Gibbons, future voix de Portishead, avec qui il enregistrera en 2002 le sublime Out Of Season. Avec cette collaboration évoluant vers une folk aux couleurs soul résolument moderne, Paul Webb inaugure l’alias de Rustin Man. Un nom qu’il faudra attendre dix-sept ans pour voir réapparaître à nouveau, avec son premier album réalisé en solo, Drift Code, en février 2019. Le mois même où Mark Hollis, mythique leader de Talk Talk, nous quittait dans un silence étourdissant.

Nous étions alors en droit de nous demander si nous entendrions un jour un nouveau disque, et surtout dans combien d’années, de décennies. C’était sans compter sur les fructueuses sessions de Drift Code, qui ont permis la sortie aujourd’hui d’un successeur inattendu : Clockdust. Petit point sur cette nouvelle pépite.

© Photo : Lawrence Watson

De la poussière à la lumière

Carousel Day, comme un écho à la pochette du disque précédent, débute avec ce piano-bar un peu faux, joué timidement, et cette voix si magnétique. On pense d’emblée à Robert Wyatt, ce côté onirique et presque enfantin, ritournelle à la fois grave et légère qui s’immisce dans nos oreilles avec une exquise douceur, avec des chœurs quasi mystiques et ses cuivres apportant une dimension à la fois champêtre et orchestrale à cette superbe ouverture, s’éteignant sur des notes cristallines. Gold & Tinsel convoque lui une guitare acoustique et des arrangements délicats, soulignant toujours de manière pudique la voix de Paul Webb de façon judicieuse, sans fioritures, pour une classieuse chanson toute en apesanteur. Jackie’s Room et son clip laisse part belle à un duo basse batterie d’une redoutable efficacité, parsemée de guitare et d’un clavier aux accords obsédants, créant une atmosphère qui rappelle le Bowie des dernières heures, jouant sur les dissonances et les envolées crépusculaires.

Sur Love Turns Her On, c’est la guitare qui reprend à nouveau ses droits, avant qu’un orgue, la batterie toute en nuances et quelques notes de piano ne viennent agrandir le spectre de cette somptueuse pop de chambre. Entièrement instrumentale, l’hypnotique et singulière Rubicon Song impose à son thème fluvial et antique un traitement unique, désuet, fait de vieux instruments qui semblent jouer seuls, comme par un enchantement, dans de sombres recoins de muséums abandonnés ou de greniers poussiéreux. Old Flamingo et son Rhode chatoyant a lui tout d’un standard de jazz, la simplicité en plus. Tango cuivré un poil moins convaincant, Kinky Living reste une sucrerie bienvenue pour amorcer le dernier tiers du disque. Et c’est en citant directement les accords de The Rainbow de Talk Talk que l’introduction de Night In The Evening lance la plus longue piste du disque, avec ses sept minutes au compteur. Fantomatique, bercée de percussions pénétrantes et de sonorités organiques, les synthétiseurs mènent la danse de ce jeu de déconstruction d’une pop song mutant peu à peu en jam session psychédélique. Man With A Remedy déploie un sens de la mélodie minimaliste terriblement efficace, doté d’un groove certain, comme la preuve que les meilleures idées sont encore les plus simples.

Disque intimiste, on pénètre dans les quarante minutes de Clockdust comme dans une vieille maison abandonnée, en quête de souvenirs et de réponses à des questions très anciennes, trop anciennes pour être posées ; et la musique de Rustin Man s’impose alors dans nos oreilles comme dans notre mémoire avec l’évidence des grands albums discrets mais toujours fascinants.

Rustin Man, Clockdust
Domino Records.
Camille Tardieux

ÉTUDIANT EN MASTER MUSICOLOGIE ET EN COMPOSITION ÉLECTROACOUSTIQUE A BORDEAUX. AMOUREUX DES SONS, DES MOTS ET DES IMAGES, DE TOUT CE QUI EST UNE QUESTION D'ÉMOTION, DE RYTHME ET D'HARMONIE.

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