« Better Call Saul », (saison 5) – Un bon avocat

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Promise comme la saison du basculement, cette cinquième ébauche de Better Call Saul tient ses promesses et offre de nouvelles formes de narrations basées sur des duos aux morales paradoxales. Une tension dramatique encore rarement atteinte par l’une des meilleures séries actuelles.

Après une saison 4 fascinante, au cours de laquelle Jimmy McGill s’est vu retirer son droit d’exercer le métier d’avocat, tout est à présent renversé dans cette nouvelle saison afin de se rapprocher voire d’épouser le double du personnage : Saul Goodman, l’avocat véreux et magouilleur que l’on a connu au cours de Breaking Bad. Jimmy (Bob Odenkirk, toujours aussi parfait dans ce rôle) joue les acteurs émotifs devant la commission qui lui permettrait de retrouver son statut d’avocat, faisant fi de toute la rivalité et de l’animosité qui régnaient avec son frère avocat Chuck McGill, mort quelques épisodes plus tôt. Il gagne, sous les yeux ébahis de sa compagne, Kim Wexler, elle aussi avocate et droite dans ses bottes, qui le pensait sincère dans sa défense… Quand soudain Jimmy décide de changer son nom, en guise, pourquoi pas, d’auto-récompense, ou même de revanche contre son frère dont il a toujours souffert de la comparaison.

Cette bascule, basée sur un argumentaire émotif mais mensonger, indique précisément la destinée de Jimmy dans la peau de Saul Goodman : prêt à zipper les émotions, et une certaine idée de l’éthique judiciaire au titre d’une conservation, d’une affirmation de soi. Après tout, Jimmy a toujours été comme ça, magouilleur. Il ne suffisait plus qu’à savoir quand est-ce qu’il sera prêt à affirmer une telle résonnance maladive, mais purement jouissive à l’idée d’être soi-même, dans le monde du droit, monde d’éthique par excellence – un monde qu’il faut prendre en piège de sa propre éthique, en outre. Si Jimmy McGill n’était pas le bon avocat, alors il faut maintenant compter sur Saul Goodman, le bon avocat, « the right lawyer ».

Kim Wexler, personnage fort de Better Call Saul (© AMC)

Une nouvelle narration

Et si la saison 5 semble utiliser cette bascule identitaire comme levier de sa narration – on voit désormais Saul Goodman en train de faire des remises pour ses honoraires, faire preuve d’inventivité quand il s’agit de dévoiler des preuves ou de baratiner des agents fédéraux – il ne faut pas perdre de vue l’une des nombreuses focales de Better Call Saul : l’altérité, c’est-à-dire cette faculté de la série, plus patiente et moins enlevée que son aînée, de sonder les répercussions de telles actions. Altérité qui se jauge surtout au travers du regard de Kim Wexler, personnage le plus passionnant de la série qui, à l’image de Skyler White ou même de Jesse Pinkman vis-à-vis de Walter White dans Breaking Bad, à un pied dedans et un pied en dehors du monde de Saul Goodman.

Kim cherchant à faire perdre Mesa Verde, ses employeurs banquiers, pour résoudre une affaire sensible à ses yeux – dégager un vétéran de sa propriété pour créer un pôle téléphonique –, elle s’allie à Saul Goodman pour espérer avoir gain de cause et faire construire le pôle ailleurs. S’ensuit une escalade dans les plans du couple d’avocats, mais on ne peut s’empêcher de penser que Kim, à l’image de ce qui a pu se passer par le passé, puisse finalement se retrouver sur la touche, au titre d’une admiration nuisible pour elle et pour son couple  : comme lors de cette scène de procès (épisode 4) où Saul fourvoie les règles d’un procès pour faire plier la juge, tout cela sous les yeux adorateurs de Kim. Le suspense de la série, selon lequel on se demandait quand et comment Jimmy va devenir Saul Goodman, repose désormais sur les épaules de Kim et de son couple : l’équation connue (et finalement résolue) qui tenait jusqu’ici la série se transforme désormais en équation à plusieurs inconnues. La question de la relation entre Kim et Saul, cette altérité qui lie les deux personnages et qui en fait la lecture émotionnelle, est le nouveau spectre principal de la narration.

Et cette altérité est un formidable instrument de mise en scène, procurant parfois des séquences reposant essentiellement sur des gestes et des dialogues d’une grande complexité entre les deux personnages  : une scène d’imitation «  on stage  » hilarante (épisode 5), des jets de bières (épisode 3) et, en guise d’introduction à une séparation quasi-inéluctable, un plan de miroir magnifique dans le tout premier épisode, où l’on peut apercevoir Kim au premier plan du reflet, et dans ce même reflet, au fond, en flou, Jimmy en train de lui parler. Révélation du miroir qui montre que sur le même pied d’égalité, celui du plan et de la profession, et donc d’une éthique, subsistera une dispersion, un contrechamp inversé dans les points de vues des deux personnages (ici dans le point d’image et le dialogue), comme plongés dans une sorte de flou infini qui les sépare. Ce flou est précisément ce vers quoi veut plonger la série  : et c’est quand une fiction se met à spéculer sur ses personnages qu’elle devient toute puissante.

Gus et Mike, un autre duo paradoxal (© AMC)

Atteindre le hors champ

Depuis ce point de vue d’une éthique à acquérir, pas forcément dans l’optique de la transgresser, mais pour qu’elle soit en accord avec nous-mêmes (questionnement existentiel flou par excellence), nous pouvons aussi y percevoir les enjeux de l’arc narratif autour de Mike, l’homme de main de Gus Fring dans Breaking Bad. Comme la focalisation sur Kim et Saul, Better Call Saul offre une étude d’un duo qui s’allie sans s’allier pour autant  : Gus voit en Mike certaines irrégularités de comportement, compromettant ainsi son business et pour ainsi dire ses tics maniaques, et Mike voit en Gus un «  bienfaiteur anonyme  » qui utilise son argent pour arriver à ses fins. Suite à un malentendu à propos d’un homme chargé d’un projet secret – un certain Ziegler, ingénieur de bâtiment chargé de construire un laboratoire secret sous-terre –, Gus et Mike jouent au jeu du chat et de la souris, l’un cherchant à comprendre ou à poursuivre l’autre.

Lors d’une discussion entre les deux hommes à la toute fin de la l’épisode 5, incroyablement orchestré sur le plan de la mise en scène, la série semble atteindre une fois de plus son immense hors-champ, au même titre que la transformation de Jimmy en Saul. Avec en toile de fond une fontaine en hommage à l’ancien compagnon de Gus, cette scène de discussion, dans le plus grand des calme, est d’une rare violence, ou en tout cas fait la promesse d’une violence, voire même d’une revanche sur la vie, deux constituantes qui régissent les derniers actes de Breaking Bad. Ainsi, Better Call Saul se veut désormais être l’histoire de duos dont les enjeux autour d’eux reposent sur leur capacité d’alliance, au titre de l’éthique judiciaire pour l’un et anthropologique pour l’autre. Cette saison 5 comporte ainsi ces nouveaux contrats avec le spectateur, plus passionnants que jamais et qui devraient nous tenir en haleine jusqu’à la toute fin de cette saison, voire même de la série.