CINÉMA

« Tout peut changer – et si les femmes comptaient à Hollywood ? » – Piqûre de rappel

©Lesbridgets

À l’ordre du jour : un documentaire sur les femmes à Hollywood. Petit rappel qui vient piquer là où il faut, soulignant encore et encore que le silence, la peur et l’oppression sont derrière les caméras.

Tom Donahue choisit comme parti pris de réaliser un documentaire sur un sujet non méconnu de tous. Ce n’est pas comme si nous ne savions pas que l’industrie cinématographique avait longtemps été une toile opaque derrière laquelle se multipliaient de terrifiantes réalités. L’affaire Weinstein, #Metoo, et les prises de parole très récentes d’Adèle Haenel ainsi que la nouvelle polémique autour de Roman Polanski lors de la sortie de son dernier film J’accuse sont les preuves accablantes que tout n’est pas dit, et les silences opprimés se dissimulent encore dans ce monde qui tend pourtant à faire voir et entendre. Le documentaire de Tom Donahue n’aborde pas une nouvelle affaire ou une nouvelle prise de parole. Non il ne fait que revenir sur les décennies de l’industrie hollywoodienne durant lesquelles être femme et cinéaste équivaut à une véritable bataille quotidienne. De quoi entendre des soupirs exaspérés tout au long de la séance.

« Une majorité écrasante »

Le documentaire se base sur les études chiffrées qu’effectue Greena Davis, par ailleurs productrice du film. Ces études viennent démontrer par des pourcentages et chiffres que chaque année, les cinéastes masculins sont majoritairement représentés dans les cérémonies et lors des remises de prix. Effectivement, la première femme à recevoir un Oscar de la meilleure réalisatrice est Kathryn Bigelow, en 2010 pour son film Les démineurs. Ce fait s’accompagne d’une explication : longtemps, les femmes n’étaient pas considérées comme ayant une opinion cinématographique légitime. Dans Carrie, la vengeance, réalisé par Kimberly Peirce et dans lequel Chloë Grace Moretz tient le rôle principal, les deux femmes doivent argumenter auprès du reste de l’équipe principalement masculine sur la manière de tourner une scène…de menstruations. Chloë Grace Moretz sourit amèrement lors de son témoignage ; « Je joue le rôle d’une jeune ado qui découvre qu’elle a ses règles dans la douche et qui ne comprend pas, qui prend peur. Scène que l’on a plus ou moins toutes vécu. Et pourtant ils me disent comment je dois la jouer. »

Et ce n’est pas la seule à témoigner de ce genre d’expérience. Cate Blanchett, Meryl Streep, Nathalie Portman, Reese Witherspoon, Sandra Oh, Jessica Chastain, Shonda Rhimes font tour à tour face à la caméra de Tom Donahue et déplorent les rôles qu’on leur attribuait, les directives qu’on leur lançait et les moules pré-formés dans lesquels elles devaient se fondre. Jouer la girlfriend, la fille en larme, l’objet de désir du male-gaze revenait pour nombreuses d’entre elles non pas à se questionner sur l’offre cinématographique qu’on leur proposait qui était tout de suite évidente mais surtout sur leur propre image. Etre une femme devant et derrière la caméra revient alors à douter de soi, à accepter l’inacceptable, pensant que cela fait partie du métier. La norme, inégale, devient très vite une normalité pour toutes car les fondements mêmes de cette injustice au cinéma nous apparaissent dès le plus jeune âge.

Se retrouver dans son reflet

Greena Davis dénonce : « Lorsque j’ai eu mes enfants, j’ai commencé à faire plus attention aux médias et aux images qu’on leur adressait à l’écran, notamment sur le contenu de ces derniers. » Et ce qu’elle remarque, c’est que le contenu pour enfant est déjà extrêmement biaisé. Il y figure très peu de représentations féminines, les personnages principaux des animés, même sous forme animale sont déterminés comme étant de sexe masculin. Greena Davis revient à sa propre enfance et remarque qu’avec du recul, il n’y avait rien de pire que de ne pas pouvoir s’identifier à quelqu’un en tant que petite fille. “Les rôles sont tellement réduits qu’ils ne correspondent pas à la majorité d’entre nous. Et ne pas se retrouver sur l’écran à cet âge, c’est déjà un gros problème“. Et ne parlons pas des représentations plus ethniques, la plupart des héros de contenu pour enfant étant blancs. Cette limite de représentation bien déterminée peut créer un bloquage sur la projection qu’un enfant se fait de lui-même, cherchant à s’identifier et n’ayant comme possibilité à la fin qu’une identification qui lui est partiellement juste et légitime.

Mais finalement, l’oeuvre de Tom Donahue est elle-même le reflet de ce système si paradoxal qu’est l’industrie hollywoodienne. Car il est important de relever que la majorité des témoignages restent ceux de femmes ayant certes, été victimes du système, mais ayant néanmoins pu percer au travers. Ce système si critiqué les a élevées et leur a permis cette notoriété actuelle. Et cette dernière reste indispensable pour être entendue, et pour pouvoir tenter de dénoncer. Tout peut changer, et si les femmes comptaient à Hollywood n’est pas une prise de conscience. Il s’agit d’une oeuvre informative, qui rappelle les cercles vicieux auxquels sont confrontées les artistes féminines. Comme le souligne Lyne Littman : « On avait un Oscar, deux Emmys, mais au final ce qu’il nous fallait, c’était un pénis. »

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