LITTÉRATURE

« Préférer l’hiver » d’Aurélie Jeannin – Quête intérieure sur fond de nature writing

©Caroline Gioux

©Caroline Gioux

Le 8 janvier 2020, inaugurant une nouvelle collection (Traversée), la maison d’édition Harper Collins publiait le premier roman d’Aurélie Jeannin  : Préférer l’hiver. Dans un écrin de verdure au cœur de la forêt, une mère et une fille font face au deuil.

Mettant à l’honneur la fiction française, la nouvelle collection des éditions Harper Collins est inaugurée par la publication de deux ouvrages dont l’un signé Aurélie Jeannin. Le nom, jusqu’ici inconnu de la primo-romancière, ne devrait cependant pas tarder à se faire une place sur les rayons des bibliothèques d’amateurs de nature writing et/ou de drames. Si la protagoniste de ce roman dit que « commenter les romans les assèche », nous nous y essayerons ici, malgré tout.

L’édition sobre et élégante de l’ouvrage nous plonge immédiatement dans une atmosphère où la nature est à la fois synonyme de danger et de quête intérieure.
Car c’est bien cela qu’Aurélie Jeannin nous raconte dans Préférer l’hiver. « Les cheminements intérieurs » d’une mère et d’une fille qui, après avoir perdues leurs fils respectifs se cherchent et se redécouvrent, changées. Amateurs d’action palpitante, passez votre chemin. C’est ici face au récit introspectif d’une jeune femme dont on ne connaît ni l’âge ni l’identité que nous nous trouvons. Un récit brutal où la forêt est un décor permettant à notre narratrice d’explorer ses pensées. Obsession d’une mère qui jamais ne surmonte un chagrin qui semble impossible à dire. Un deuil dont « on ne peut pas faire de littérature » selon la protagoniste de ce drame. Et pourtant, Aurélie Jeannin le fait à la perfection.

«  On ne peut faire de littérature avec ce genre de deuils. Ils sont ineffables. Ce sont des événements qui appauvrissent les mots, qui les creusent. Ce sont des événements qui raclent, grattent les bords, les fonds, de vous et de la vie.  »

Préférer l’hiver, Aurélie Jeannin.

D’une plume âcre, acérée, Aurélie Jeannin nous fait le récit d’une fatalité à laquelle deux femmes sont confrontées. D’un ton parfois froid, la narratrice fait part des émotions qui la traversent, de quelques événements qui ont jalonné sa vie. Par l’expression crue de moments terribles, elle nous pousse dans nos derniers retranchements, nous laissant seuls avec nos pensées. Les deux femmes, pourtant unies par les liens du sang, vivent l’une à côté de l’autre plus qu’elles ne vivent ensemble. Elles sont enfermées dans leur deuil et leur malheur. Au fond des bois, esseulées dans un monde – endormi par l’hiver – dont on ne sait que peu de choses, malheureusement, les deux femmes essayent de se reconstruire, loin d’une société qui paraît proche de la nôtre. Une société où le tic-tac incessant des horloges broie cette humanité qui lui voue un véritable culte.

«  J’avais pensé lire, ou écrire. Peut-être même nous préparer quelque chose à manger, pour ton retour. Laisser la journée s’écouler en sachant que rien ne se passerait et que je pouvais la laisser filer. C’est ce que j’ai fait. Rien. Rien d’autre que rester là.  »

Préférer l’hiver, Aurélie Jeannin.

Au-delà du deuil, ce livre est aussi une réflexion sur notre monde. Constatant les faits, elle nous dépeint une société qui détruit la nature plus qu’elle ne vit en harmonie avec cette dernière. Lorsque le dehors s’invite dans leur lieu de vie, c’est de manière brutale, rappelant les atrocités dudit dehors. Ce récit nous appelle à un retour vers une vie plus simple, moins encombrée par les possessions.

«  La moindre chose m’encombre. Je ne tolère guère que les vivres et les livres. Même ce que nous avons volontairement fait entrer chez nous, au moment de notre installation, pour nous bâtir un cocon accueillant et chaleureux, m’insupporte la plupart du temps.  »

Préférer l’hiver, Aurélie Jeannin.

Préférer l’hiver raconte aussi le mal-être d’une époque, d’une génération bien que ce terme paraisse impropre. Les récits ayant abordés les mêmes questions par le passé sont nombreux. Aurélie Jeannin ne pourra nier les ouvrages dont elle se fait l’héritière en signant ce premier roman. De Marlen Haushofer à Sue Campbell en passant par Jean Hegland, Aurélie Jeannin s’inscrit dans la lignée des récits de destins de femmes, seules face à une nature à reconquérir, une nature dans laquelle elles doivent réapprendre à vivre à leur rythme, au sein d’un « équilibre sauvage » et fragile.

La fin de l’ouvrage, à la fois pessimiste et en accord avec le retour à la nature prôné par la narratrice, nous abandonne à de longues réflexions. L’autrice peine parfois à susciter l’empathie pour ses personnages sans identité mais c’est cette impersonnalité qui donne au récit sa puissance universelle.

Avec ce roman, brut dont on sent bien le poids des mots, Aurélie Jeannin fait une entrée fracassante sur la scène littéraire francophone. Dans Préférer l’hiver, la mère de notre protagoniste fait la différence entre ce qu’est un écrivain, un romancier et un auteur. En ce qui la concerne, Aurélie Jeannin est bien une autrice.

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