Petite maison, grandes idées #2 – Éditions Callidor

©Editions Callidor

Une fois par mois, la rubrique littérature de Maze vous présente une maison d’édition peu connue mais dont les richesses méritent le détour. Ce mois-ci, nous allons à la rencontre de Thierry Fraysse, responsable des Éditions Callidor, spécialisées dans la fantasy.

Pouvez-vous vous présenter aux lecteurs de Maze ?

Passionné de littérature depuis bien longtemps, j’ai multiplié les expériences dans différentes maisons d’édition – qu’elles soient spécialisées en littérature classique, en bande dessinées ou en beaux-livres – après mes études de lettres. Que la ligne de ces structures soit centrée ou non sur les cultures populaires, la littérature de l’imaginaire a toujours occupé une place importante dans mon esprit. Au fur et à mesure de mes lectures, j’ai fini par m’intéresser à un domaine en particulier : la fantasy.

Racontez nous l’histoire des éditions Callidor. Comment vous est venue l’idée de créer votre propre maison d’édition ?

Je m’étais mis à tirer un fil, et d’un.e auteur.e à l’autre, d’un roman à l’autre, j’ai fini par remonter à la source même du genre. A l’époque, au sortir de l’université, je m’intéressais beaucoup à la notion « d’influence », et je pense que j’ai voulu appliquer ces connaissances à mon genre favori. J’ai commencé à me poser des questions du type « Qui a pu influencer Tolkien ou George Martin ?  » J’ai alors réalisé qu’il y avait beaucoup de textes et d’auteurs fondateurs qui n’étaient pas connus en France, faute de traduction, et qu’il y avait un manque dans le paysage éditorial francophone.

L’idée m’est alors venue de créer une structure à même de présenter et diffuser ceux que j’appelle les « Grands Anciens », de façon à montrer que la fantasy, trop souvent réduite à des stéréotypes, a bien plus qu’une unique facette, et surtout qu’elle est bien plus riche que ce qu’on voudrait croire. J’ai donc fondé les éditions Callidor pour pouvoir réhabiliter ces précurseurs. Pour ce qui est des origines de Callidor, il faut les chercher en… 2011 !

Il y a maintenant près de neuf ans, j’ai publié mon premier titre, une traduction inédite d’un classique : Sweeney Todd, le roman à l’origine de la légende du diabolique barbier de Fleet Street. Un titre issu du milieu du XIXe siècle britannique et qui a donné lieu à bien des adaptations. J’étais alors en troisième année de licence, et le livre s’en ressent énormément… Je n’avais pas la maturité graphique que j’ai pu développer par la suite, mais je suis néanmoins très fier d’être l’éditeur de ce roman, toujours commercialisé d’ailleurs.

J’ai ensuite attendu quatre ans avant de lancer une collection plus réfléchie où je mettais en avant mes véritables goûts littéraires : « L ‘Âge d’or de la fantasy ». Ce label s’adresse à des lecteurs et lectrices de tous horizons, passionné.e.s ou non de littérature de l’imaginaire. Le point de départ est de réhabiliter ceux que j’appelle les « Grands Anciens  », les pionniers, celles et ceux qui ont forgé le genre de la fantasy. Le constat que j’avais fait était simple : en France, tout le monde tend à faire de J. R. R. Tolkien le précurseur de la fantasy. Or, c’est oublier de nombreux écrivains qui se sont illustrés dans le genre bien avant lui, et qui ont été balayés par l’ouragan Tolkien, bien malgré lui, lorsqu’est parue l’édition de poche du Seigneur des Anneaux aux Etats-Unis en 1965. J’ai donc voulu remettre en avant ces auteurs négligés, à l’origine d’un genre en plein essor aujourd’hui, et que les Francophones ne pouvaient connaître faute de traduction. 

A qui s’adressent les Éditions Callidor ? Faut-il être un.e passionné.e de fantasy pour s’aventurer dans votre catalogue ?

Les lecteurs de Callidor peuvent donc être nombreux, qu’il s’agisse de ceux qui, comme moi, souhaiteraient renouer avec des écrivains d’un autre âge, lesquel.le.s sont autant d’influences pour de nombreux auteurs modernes. Neil Gaiman se revendique de Hope Mirrlees et de son Lud-en-Brume (1926) ; David Gemmell était très fortement influencé par Robert E. Howard et Harold Lamb ; Tolkien lui-même disait d’E. R. Eddison qu’il était « le plus grand et le plus convaincant des écrivains de “mondes inventés” qu’il [lui] ait été donné de lire. » Autant d’éléments qui font l’intérêt, encore aujourd’hui, de ces grands écrivains que l’histoire éditoriale a choisi d’oublier, et que je tends à remettre sur le devant de la scène. 

Enfin, il y a les lecteurs moins spécialisés bien-sûr, qui peuvent tout simplement vouloir découvrir une fantasy différente, puisque totalement dénuée de l’immense influence de Tolkien. Rappelons par ailleurs que ce qu’on qualifie de nos jours de fantasy n’en était pas vraiment à l’époque puisqu’on ne pouvait pas tout à fait parler de « genre » en tant que tel. Nous en étions encore aux prémices, aux balbutiements du genre, et ces récits étaient en fait des romans de littérature à la marge de leur temps. Tout amateur d’aventures peut donc se retrouver dans ces publications. Je pense notamment à Lud-en-Brume de Hope Mirrlees, dont la plume ciselée est à même de ravir tout amateur de littérature générale. Ou encore aux Centaures d’André Lichtenberger, qualifié de « long poème en prose » à sa parution en 1904.  Nous sommes donc sur une ligne éditoriale qui s’adresse aussi bien aux spécialistes qu’aux lecteurs curieux. Et si les lectures de l’imaginaire peuvent être un plus pour comprendre l’intérêt historique de tels romans, il est loin d’être obligatoire pour apprécier le style des ces romanciers au talent incontesté et trop méconnu.

Comment déterminez-vous vos futures publications ? Ces textes que vous publiez, les puisez-vous tous du domaine public ?

J’ai une ligne éditoriale très précise, en fonction des collections mises en place. Pour « L’Âge d’or de la fantasy », l’ambition de Callidor est de réhabiliter les précurseurs de la fantasy. Quant à la nouvelle collection, « Collector  », il s’agit de remettre en avant des classiques de la littérature mais dans de belles éditions cartonnées et illustrées – l’idée étant de proposer la lecture des classiques autrement qu’en poche. Aussi, mes futures publications doivent-elles suivre précisément ces deux pistes, de façon à construire un catalogue cohérent, aussi bien pour les libraires que les lecteurs. Il s’agit donc de tirer un fil, et de voir ce qu’il en sort. Par exemple, étant un grand admirateur de Robert E. Howard, il m’a été assez simple de découvrir Harold Lamb, l’auteur qui a eu la plus grande influence sur lui. Et de Harold Lamb, je passe ensuite à un autre auteur, puis à un autre. Les forums anglophones sont remplis de pépites oubliées, qu’il faut ensuite se donner la peine de lire et de juger. Je passe ainsi d’un auteur à l’autre, d’un texte à l’autre, d’un siècle à l’autre, toujours à la recherche d’une perle qui serait passée entre les mailles des filets d’autres éditeurs. La ligne de Callidor étant focalisée sur les auteurs classiques, la plupart des textes que je publie sont dans le domaine public. Mais ce n’est pas le cas de tous : la famille de Hope Mirrlees touche encore des droits sur ses textes. Mais je ne pouvais pas passer à côté d’un diamant comme Lud-en-Brume, trop important et novateur pour être laissé dans l’ombre. 

Vous évoquiez le fait que vous proposez des éditions cartonnées et illustrées, Pourquoi avoir fait le choix d’accompagner vos textes d’illustrations ? Quelles relations entretenez-vous avec vos illustrateurs et qui sont-ils ?

Quand j’ai établi la ligne éditoriale de « L’Âge d’or de la fantasy » , j’ai tout de suite voulu donner une dimension exceptionnelle aux titres qui y figureraient. J’ai longuement réfléchi à la question, et je suis arrivé à la conclusion qu’il fallait donner une visibilité supplémentaire à ces titres un peu à la marge de la production actuelle. Placer des illustrations au sein du texte me semblait une bonne idée pour les mettre en exergue et les distinguer des autres parutions. Et puis, quels textes seraient davantage en droit de bénéficier d’illustrations sinon les « classiques », ceux qui ont su résister à l’érosion du temps en étant publiés, pour la plupart, près d’un siècle après leur parution ?

Les illustrateurs avec lesquels je travaille viennent de tous horizons. Certains sont très expérimentés, d’autres sortent tout juste des études. Et chaque expérience est bien différente. Il s’agit avant tout de trouver un illustrateur ou une illustratrice dont le style puisse correspondre à un texte. Par exemple, le trait très détaillé et fouillé d’Emily C. Martin correspondait parfaitement au Serpent Ouroboros d’E. R. Eddison, mais il aurait sans doute été moins percutant sur Les Dieux verts de Nathalie Henneberg, pour lequel Ludovic Robin a réalisé de superbes aquarelles en accord avec l’atmosphère du roman. Les Centaures d’André Lichtenberger ne plaisent pas aux mêmes lecteurs que Le Loup des steppes de Harold Lamb, et il est donc naturel de proposer le projet à des artistes à la vision différente. Une fois l’illustrateur trouvé, nous sélectionnons ensemble les passages intéressants et ceux qui méritent qu’on s’y attarde, en faisant des choix en fonction de plusieurs données : il faut être sûr que l’ambiance du texte soit bien restituée et que les illustrations ne soient pas toutes concentrées en peu de chapitres par exemple, de façon à ce qu’elles soient pour le lecteur un sujet d’immersion. Et plus important que tout, il faut que ces illustrations soient fidèles au texte, de façon à bien proposer la vision du monde décrite par l’auteur. C’est un gros travail qui nécessite de nombreuses lectures et relectures et autant d’allers-retours avec l’artiste, mais jusque-là, ça a toujours porté ses fruits. 

Ces publications « en marge de la production actuelle » sont tout de même soumises à une certaines concurrence. Comment gérez celle des mastodontes de l’imaginaire ?

Je ne suis pas sûr que l’on puisse parler de « concurrence » à vrai dire, dans la mesure où nous sommes en effet plusieurs à publier de la fantasy, mais nous le faisons selon des angles si différents que mon noyau de lecteurs finit par s’y retrouver. Ces grandes structures publient beaucoup plus régulièrement que moi et sont donc mieux mis en avant en librairie, mais nous n’abordons pas les choses de la même manière.

Chez Callidor, chaque publication est d’une importance primordiale pour le futur de la maison d’édition, et mon rythme de parution, assez lent (1 à 3 titres par an), me permet de défendre chaque titre autant que possible. Aujourd’hui, les lecteurs de Callidor ont compris mon système et sont attentifs à mes parutions. Ils n’y adhèrent pas toujours mais savent ce qui les attend. Quant au genre en lui-même, en France, s’il a pu bénéficier de l’aura du cinéma et de la télévision pour devenir un genre plus respecté, ou du moins plus visible. Il serait en revanche bien faux de dire qu’il est surreprésenté pour le moment. Nombre de librairies n’ont toujours pas de rayon de l’imaginaire, et pour les rares qui en possèdent un, ils n’acceptent pas tous les grands formats… C’est plutôt là que repose la principale difficulté sur ce marché. Elle ne vient donc pas tant de la concurrence mais de l’absence de mise en avant d’une littérature qui fonctionne de mieux en mieux, mais qui est encore victime de bien des idées reçues… Espérons que les mentalités évoluent pour que cette littérature, au même titre que celle qu’on qualifie de « blanche », puisse trouver une meilleure place aussi bien en librairie que dans les esprits des lecteurs trop téméraires pour s’aventurer sur ses sentiers. 

En quelques mots, c’est quoi « l’esprit Callidor » ?

Vaste question ! A l’exemple de la tortue qui lui sert de logo, Callidor prend son temps. Et je pense que cette lenteur voulue est justement la chose la plus importante pour ma maison d’édition. L’idée est avant tout de réfléchir à chaque titre, à la façon de l’illustrer, de le corriger, de la mettre en avant. J’ai bien conscience que ma ligne éditoriale se concentre avant tout sur une littérature de niche, qui ne concerne donc que peu de lecteurs, du moins a priori. Nous ne sommes donc pas dans ce qu’on peut appeler « l’industrie » éditoriale. L’important n’est donc pas de produire en quantité, mais de promouvoir une littérature de qualité, de sorte que chaque parution soit une bonne surprise pour mes lecteurs et lectrices.

Évidemment, ce n’est pas toujours facile, et certains titres sont bien plus compliqués à défendre que d’autres. Mais c’est aussi le propre des petites structures : prendre les risques que les grosses entreprises ne peuvent envisager. Car au contraire des grosses maisons, Callidor n’a aucun salarié à rémunérer, et peut donc publier des titres à l’intérêt financier assez bas. Cette souplesse, impossible pour les maisons mieux installées, qui ont de nombreux employés à charge, est le véritable intérêt de Callidor : la prise de risque éditorial. Je pense donc que l’esprit Callidor est celui du risque, d’un risque mesuré, qui se réalise lentement mais sûrement.

Quel est votre projet en cours, votre prochaine publication  ?

J’ai de nombreux projets en cours. Qu’il s’agisse de la collection « Collector » , qui vient d’accueillir son premier titre avec L’Appel de la forêt de Jack London, illustré par Mirko Hanák, ou de « L’Âge d’or de la fantasy ».

Chez « Collector » , j’espère publier La Nef d’Ishtar d’Abraham Merritt pour la fin d’année, avec les illustrations de Virgil Finlay, le plus grand artiste des pulps américains ! Une première mondiale puisque je compte inclure l’ensemble des illustrations réalisées par Finlay sur ce titre, ainsi qu’un appareil critique important.

Quant à la collection « L’Âge d’or » , la prochaine parution sera Soroé, Reine des Atlantes, initialement paru en 1905 ! Exhumer un tel titre de l’oubli représente un véritable défi, et je suis plus que ravi de le relever. D’une part parce qu’il est question du premier roman d’heroic fantasy français, tout de même, et d’autre part parce que malgré son grand âge, il s’agit d’un récit d’aventure d’une modernité étonnante. Cette œuvre écrite au cours de l’année 1904 nous entraîne au cœur de l’île d’Atlantis, un royaume régi par une souveraine sur le point de faire la rencontre de vikings. Les guerriers du Nord vont alors devoir se frotter au culte de l’Or et du Fer, et faire face à la reine-magicienne… Glaive légendaire, complots, combats épiques et prophétie millénaire sont de la partie et fonctionnent toujours aussi bien. Dans la mesure où il s’agit de « beaux-livres », je concentre souvent mes publications à l’automne. C’est l’occasion pour les libraires de mettre les titres sur table et de présenter de véritables « livres-objets » aux lecteur.ice.s. 

Fruit du travail d’un grand passionné travaillant en solo, la maison d’Édition Callidor propose à son lectorat de renouer avec les origines de la fantasy pour une expérience de lecture différente. Une petite maison d’édition aux grandes ambitions que les amateurs des genres de l’imaginaire suivront de très près.

La bibliographie des immanquables du catalogue Callidor  :

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