CINÉMA

LUNDI SÉRIE – « Mr. Robot », un spectre hante le(s) monde(s)

Deux fois par mois, la rédaction se dédie entièrement au «   petit écran   » et revient sur une série pour la partager avec vous. Toutes époques et toutes nationalités confondues, ce format vous permettra de retrouver vos séries fétiches… ou de découvrir des pépites   !

Derrière le récit d’un hacker justicier prêt à tout pour rétablir l’équilibre financier et social dans le monde, Mr. Robot étudie la puissance de la fiction et ses différentes formes. Car au-delà de son étude de la société contemporaine, Sam Esmail fait aussi réfléchir tous les composants de sa création, tels des spectres à la recherche d’un contrechamp.

Cet article contient des révélations cruciales sur l’intrigue de Mr. Robot.

The Leftovers, Fleabag, House of Cards ou The Americans… Quelques grandes séries sont nées et mortes au cours des années 2010, marquant chacune à leur façon les contours d’une époque qu’elles ont parcourue… tels des spectres. S’il est important pour nous de définir le contexte de sortie et de mort d’une œuvre à part entière à travers cette notion de spectre, c’est parce que Mr. Robot, sujet de cette chronique, y apporte une dimension toute particulière. D’abord dans ce qu’elle raconte. Si House of Cards était une série prédicatrice de l’arrivée de Trump au pouvoir et The Leftovers une sorte de diagnostic post-traumatique des attentats du World Trade Center de la décennie précédente, Mr. Robot conte une société recluse dans ses fantasmes cyber-informatiques, à coups de réseaux sociaux et de vices cachés dans les limbes d’internet et du pouvoir mondial. Une toile de fond ultra-contemporaine qui tend les ambitions narratives de la série, au-delà même de cette politique des images.

Et pour mieux nous plonger dans cet univers aussi épris de paranoïa et, en tout et pour tout, de régression sociale, Sam Esmail fabrique le personnage d’Elliot Alderson, joué par Rami Malek (dont c’est le rôle de la révélation). Le jour, Elliot est technicien pour une compagnie spécialisée dans la sécurité informatique, AllSafe. Jusqu’ici, rien d’anormal dans ce monde qui baigne dans le faux semblant, prétendant qu’un job stable et bien payé rend heureux. Seulement, la nuit tombée, Elliot devient hacker informatique, révélant dans un pur instinct anarchiste les secrets les plus compromettants de quelques citoyens qui, sous leur bonheur apparent, justement, cachent bien des choses… Si l’univers de Mr. Robot est le spectre des années 2010 et son lot d’explosions sociales dans l’internet mondial, Elliot, dans la fiction, est le spectre de son propre monde. Il le prend à rebours, tel un justicier nocturne qui essaie de le rendre plus juste tout en lui montrant les contours qui font toute son immoralité.

Mr. Robot, un état du monde (© USA Network)

Contrechamp du monde (et de soi)

Traduction de cette idée du spectre  : Mr. Robot est le contrechamp du réel (ses secrets, ses pouvoirs, ses mensonges…) et Elliot celui de la fiction. Les années 2010 se sont racontées comme un reflet dans la série de Sam Esmail. La série a souvent été étudiée comme une œuvre témoin de la colère montante dans les sphères les plus sensibles de la société contre les puissants du monde  : les fameux 1 % les plus riches, sorte d’antagonisme symbolique dans toute la série. Les deux premières saisons dessinent justement cette colère sous-jacente à partir de la société secrète fsociety que rejoint Elliot, opposée à la corporation dominante ECorp, renommée Evil Corp par ses principaux opposants. A coups de grandes tirades et de scènes de hacking absolument dantesques, Mr. Robot se dévoile comme un contre-pouvoir dont l’anarchie du propos, totalement assumé par Sam Esmail, se confronte toutefois à la dépression existentielle de ses personnages  : parmi les tocs stylistiques de la série, les décadrages symboles d’un isolement constant et une écriture en perpétuelle confrontation avec des critères sociaux (criminalité, discrimination, racisme…). Car, au fond, le monde se bloque, se hack lui-même dans un inconscient démesuré. Son propre reflet l’enveloppe.

Donner à voir ce que le monde a de plus déprimant et révoltant est une façon de mieux (ré)impulser le personnage d’Elliot. Dans chaque saison (qui se compte au nombre de quatre), le héros a des missions différentes et souvent en contradiction les unes avec les autres  : choix narratif très changeant et schizophrène, à rebours là aussi de tout un pan sériel qui propose soit une courbe unique dans la narration soit une répétition de cette dernière au fil des saisons (Stranger Things). A l’image du contexte dans lequel s’inscrit la série, l’enveloppe spectrale se situe aussi dans cette narration très dense qui nous incite encore une fois à aller plus loin dans le traitement d’Elliot.

Le choix, désormais culte, de lui donner une double personnalité – Mr. Robot, qu’il rencontre en cours de saison 1, n’est autre qu’Eliott lui-même, comme une sorte de double maléfique – rend compte justement à quel point cette perception changeante du personnage dessine la véritable veine dramatique de Mr. Robot. Il faut un héros qui, pour mieux affronter le monde, soit aussi à l’image de ce dernier dans ce qu’il a de plus dramatique (solitude, asociabilité, traumatisme, manipulation) et par conséquent de plus émouvant  : Mr. Robot se matérialise à l’image comme le père d’Elliott (joué par Christian Slater). De cette duplication, il y a bien sûr un contrechamp de soi, mais aussi l’étude d’un monde dans une intériorité en perpétuelle réinvention.

Christian Slater, contrechamp de Rami Malek (© USA Network)

Formes hybrides

On voit bien que la série a l’intention d’offrir un spectre ultra-variable du monde et de ses personnages. La verticalité de l’œuvre rend compte elle-même de cela : Elliott est le spectre de lui-même et de sa propre fiction, laquelle est le spectre de notre monde. Equation à plusieurs inconnus qui, sans pour autant brouiller les pistes de la narration (calquée sur un rapport très manichéen), tend à se traduire par la forme déployée par la série. Dès la saison 2, Sam Esmail prend le risque de la mise en abime en reproduisant le trouble de personnalité d’Elliott dans la diégèse même de la série : c’est-à-dire que pendant six épisodes, ce que nous voyons (Elliott rentre chez sa mère après le hacking de la première saison) n’est qu’un mensonge car Elliott est finalement incarcéré en prison. Mr. Robot est à rebours d’elle-même. La popularité de la série a fait les frais de cette prise de risque (chute d’audience, décalage de diffusion, échec public), mais cela a entraîné une véritable radicalisation, un torrent d’expérimentations formelles sublimes qui, vous nous voyez venir, pousse à cette conclusion : constamment dans l’hybridation, Mr. Robot fabrique son propre contrechamp, son propre spectre.

Sam Esmail, à partir de la saison 2 donc, montre une série ressemblante, c’est-à-dire que les épisodes, liés par une seule et même histoire, racontent cette dernière à partir de mises en scène complètement différentes  : avec une musique continue, en plan-séquence, en format scope (rare pour une série), intégralement muet ou en extérieur, dans un outre-monde, sous la forme d’un soap opera ou d’un whodunitMr. Robot, série aux mille et une formes, qui réinvente les concepts du storytelling dans le format sériel et qui se réinvente constamment pour former son propre spectre en même temps que celui du monde et de ses personnages. A ce titre, il est important pour nous de caractériser les gestes de certains épisodes de la saison 3 (les épisodes 6 et 8 en tête) et de la saison 4 (les épisodes 5, 7, 12 et 13) comme les plus iconoclastes jamais vues dans un récit diffusé à la télévision ou sur les plateformes, en total accord avec une certaine croyance envers une fiction qui, sous son étude d’un monde qu’elle veut à tout prix redéfinir, se redéfinit elle-même.

S02E04 : “m4ster-s1ave.aes” (capture d’écran)

Hommage au spectateur

Mais si la notion de spectre est si importante dans la conception et la compréhension narrative voire métaphysique de Mr. Robot, c’est parce que la lumière passe à travers le spectateur. Il y a spectre bien sûr si le héros se répond lui-même, si le monde de la fiction dépeint celui de notre réalité – et surtout dans le cas schizophrène et hybride de cette série. Mais si je vous en parle, c’est parce que je l’ai vu, mais aussi parce qu’Elliot me parlait. L’autre grande caractéristique de la série qui, à l’image du climax de la saison 4, assume cette notion de spectre, c’est qu’Elliott voit à travers le spectateur la possibilité d’un ami imaginaire en s’adressant directement à lui par le biais d’une voix off. Plus loin que ça, rarement une voix off a été aussi personnifiée par un personnage de fiction, mais en même temps par un spectateur qui, par les nombreuses questions qui lui sont posées, serait tenté d’y répondre instinctivement.

La fin de la saison 4 porte intégralement sur cette communication entre une image de fiction et la personne qui l’a créé ou la regarde (ce qui est, symboliquement, bien la même chose). Dans le dernier épisode, on découvre que le Eliott Alderson que l’on a connu pendant quatre saisons n’était qu’en fait une personnalité de plus dans l’identité même d’Eliott Alderson. Surnommé le Cerveau, il est comme une création d’Eliott Alderson pour échapper à la routine de sa vie de couple et professionnelle. Il y a donc un double dans un double dans un double : Eliott Alderson/Mr. Robot, Mr. Robot/spectateur et Cerveau/Eliott Alderson. Mise en abîme total qui ne veut dire qu’une chose  : cessons d’être spectateur de nos vies, il est temps d’en devenir l’acteur. Rarement la vision et l’implication d’un spectateur dans une œuvre de fiction n’aura atteint pareille émotion. Comme le monde et Eliott, nous spectateurs entrons de plein pied dans un spectre n’appartenant qu’à cette série et qui, pour encore bien des années, nous hantera tant que nous n’aurons pas pris en main ce qui définit et définira nos vies, au-delà des images et de leurs voix.

Auteur·rice

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