« L’Écume des Jours », le torrent de la vie : les Joues Rouges s’approprient Boris Vian

A l’occasion du centenaire de Boris Vian, la compagnie de théâtre les Joues Rouges réadapte l’Écume des Jours, oeuvre à la fois romanesque et merveilleuse publiée en 1947 et mise en scène en 2020 par Claudie Russo-Pelosi.

Finalement, la vie n’est qu’une série d’étapes que nous tentons de lier les unes aux autres, grâce aux souvenirs que l’on crée, grâce aux moments que l’on vit avec des amis ou avec des inconnus. Sur un air de Duke Ellington, Colin tombe amoureux de Chloé, il rit avec Chick, fait la fête aux côtés d’Alise et Isis, il se confie à son cuisinier Nicolas ainsi qu’à ses souris. Tout fleurit autour de lui jusqu’au jour où Chloé tombe malade d’un nénuphar dans sa poitrine. L’humidité s’installe et noie les protagonistes lentement, la lumière s’éclipse, les moments fanent. Voilà ce que raconte L’Écume des Jours, roman de Boris Vian adapté par la compagnie de théâtre les Joues Rouges, du 23 janvier au 29 mars 2020 au théâtre A La Folie de Paris.

Ce n’est pas une tâche facile d’adapter un roman si complet et complexe, si riche dans ses détails et pourtant si évident dans les sentiments qu’il transmet. La mise-en-scène de Claudie Russo-Pelosi rassemble les éléments cruciaux de l’univers merveilleux propre à Boris Vian. La sensibilité joyeuse de Lou Salaun Tilly dans le rôle de Chloé se marie parfaitement à la maladresse juvénile maîtrisée d’Ethan Oliel, comédien incarnant Colin. Ce bouquet d’émotions est rendu possible par la narration discrète de Loue Echalier, au piano côté cour, dont le jeu enlevé, poétique et rigoureux dialogue avec la lecture de Boris Vian, joué par Aurélien Raynal, côté jardin. Tour à tour se font entendre les chansons et poèmes pittoresques de Vian. Un “J’suis Snob” introduit Jean-Sol Partre, un “Fait-moi mal Johnny” sert de parade nuptiale à Chick et Alise, un “Je voudrais pas crever” brise le cœur de Chloé.

Stéphane Piller dans le rôle de Nicolas/Jean-Sol Partre, Crédits : Philippe Denis

La quintessence de l’émotion des années 40 est exposée par cette merveilleuse troupe aux talents multiples. Du chant, au slam en passant par le rap sans oublier la danse, tout participe à plonger les spectateur.ice.s dans l’univers bulleux, coloré et mélancolique du roman de Vian. L’oeuvre est reprise dans sa façon la plus belle et la plus sincère, avec le cœur, avec des yeux humides et des émotions poussées à l’extrême. Ça rit fort, ça crie facilement, ça pleure beaucoup sous les lumières variant du rouge au rose, du vert au bleu. Le décor est inventif, fait de breloques et d’accessoires créatifs, il semble tout droit sorti de l’adaptation cinématographique de Michel Gondry. La compagnie des Joues Rouges met également en avant deux autres personnages essentiels à l’intrigue : le jazz et la philosophie existentialiste de Sartre. Amenés avec justesse, ils apportent un nouveau niveau de langage à la pièce et participent aux différentes réflexions artistiques du roman.

Récompensée du prix Jacques 2019 par le théâtre Mogador pour la meilleure adaptation et les meilleurs seconds rôles féminins et masculins, l’adaptation de L’Écume des jours fait partie de la programmation organisée autour du centenaire de Boris Vian. Sur les planches du A La Folie Théâtre, chaque comédien.ne est à sa place, formant ensemble une petite famille à cœurs croisés et coudes serrés. L’histoire se crée et passe. Ne reste plus que la fine mousse du grand torrent de la vie, c’est l’écume, c’est ce monde qui n’est qu’une scène et sur laquelle l’amour tient le rôle principal.

Lou Salaun Tilly et Ethan Oliel Crédits : Philippe Denis
Charlotte Rous dans le rôle d’Isis Crédits : Philippe Denis
Charles Garcia dans le rôle de Chick Crédits : Philippe Denis
Loue Echalier – pianiste Crédits : Philippe Denis

L’Écume des Jours – par la compagnie de théâtre Les Joues Rouges
A La Folie Théâtre – 6 Rue de la Folie Méricourt, 75011 Paris
Du 23 janvier au 29 mars 2020, les jeudis à 19h30, samedis à 18h et dimanches à 16h30.
tarif plein : 24 euros
tarif réduit : 18 et 10 euros

Marthe Chalard-Malgorn

Etudiante en master de journalisme culturel à la Sorbonne Nouvelle, amoureuse inconditionnelle de la littérature post-XVIIIè, du rock psychédélique et de la peinture américaine. Intello le jour, féministe la nuit.

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