La Nuit des Rois ou tout ce que vous voulez – Quand Shakespeare s’incline face à la modernité

Pour la saison 2020 de la comédie Française, le metteur en scène Thomas Ostermeier décide de révéler sur les planches son adaptation de la comédie shakespearienne « La Nuit des rois ou tout ce que vous voulez » . Un monument comique traitant de questions on ne peut plus sérieuses.

© Jean-Louis Fernandez

Originellement écrite pour les festivités de l’Épiphanie, cette pièce de Shakespeare voit le jour sur les planches le 2 février 1602. À cette époque déjà, le dramaturge était connu pour bousculer les questions de normes sociétales et pour se pencher avec plus de profondeur sur les identités et les réalités que tout un chacun pouvait expérimenter au cours de son existence. La Nuit des Rois ou tout ce que vous voulez ne fait pas exception à la règle, et son scénario alambiqué où s’imbriquent diverses actions pose déjà les bases d’une profonde réflexion à suivre.

Un scénario des plus originaux

Après un terrible naufrage, Viola, jeune aristocrate, perd son frère jumeau Sébastien et échoue sur les rives de l’Illyrie, terres commandées par le duc d’Orsino. La jeune femme décide alors d’entrer à son service en se faisant passer pour un homme, devenant dès lors Césario. Ce changement de genre aurait pu passer inaperçu si le destin, qui œuvre sans relâche dans les pièces du britannique, n’en avait pas décidé autrement : malgré elle, Viola tombe éperdument amoureuse d’Orsino, qui lui n’a d’yeux que pour Olivia, une bourgeoise portant le deuil de son frère. Viola, qui est alors devenue la plus proche « conseiller » du Duc, est mandatée pour aller séduire Olivia. Et bien sûr, tout cela n’aurait pas pu être digne de Shakespeare si cette même Olivia, à la vue du jeune intendant Césario, n’en tombait pas immédiatement sous le charme. Ajouter à cela la présence de plusieurs personnages secondaires, à l’instar de Maria, Toby et Andrews, qui font office de bouffons, de Malvolio, l’intendant psychorigide d’Olivia qui, on s’en doute bien, deviendra le bouc émissaire des trois personnages précédents, et bien évidemment Feste, le Fou qui n’en est pas un, et qui joue avec les mots autant qu’il joue avec les vérités que les Hommes croient connaître et qui, au final, se révèlent autant d’écrans de fumée.

Alors qui est le fou  ? Qui est l’homme, qui est la Femme  ? Qui est l’Amant et qui est l’Aimé  ? Shakespeare, en avance sur son temps, pose alors une question qui résonne fortement avec notre actualité présente  : celle du genre. Sous couvert de ses personnages, il interroge la notion du genre, ses limites, ses normes sociales, et dévoile avec grâce et désespoir comique les tenants et aboutissants que peut avoir  un caractère rigide vis-à-vis de ce concept. Au final, la perte de genre, ou bien sa duplicité, mène inexorablement à la perte d’identité, et à la folie, et c’est ainsi qu’un personnage homme qui se croit femme devient femme pour ne plus être homme, mais seulement aimé alors qu’il aimerait être amant. Le tout au son du doux rire du Fou, mais qui, encore une fois, l’est-il vraiment  ?

Cette comédie contient donc en son fond un scénario complexe, une réflexion profonde, et de multiples arguments intéressants pour en faire une pièce dense, intense et captivante. Mais Thomas Ostermeier ne compte pas s’arrêter là.

Une mise en scène délirante

Le metteur en scène allemand est déjà connu pour d’autres mises en scène de Shakespeare. On se souvient notamment de son acclamation unanime lors de la représentation de son Richard III au festival d’Avignon en 2015. Pour monter La Nuit des Rois à la Comédie Française, il ne se contente pas d’exercer la folie déjà présente dans la pièce. Il va l’exalter, la sublimer, et la faire sortir du fond pour s’emparer de la forme du spectacle.

C’est ainsi que les spectateurs médusés se retrouvent confortablement assis dans les fauteuils moelleux de la salle Richelieu, à écouter les répliques ciselées du barde, à se laisser bercer par cette tragi-comédie déjà vue et entendu maintes fois. Qu’il y ait comme premiers personnages sur scène une troupe de gorilles étonne, mais on salue l’audace de la mise en scène. Jusqu’au moment où les premiers spectateurs commencent à se rendre compte que les vers shakespeariens ne sont pas tout à fait respectés. Que certaines petites phrases, bien plus modernes, se glissent çà et là. Que non, ce n’est pas normal que les comédiens interprétant Sir Andrews et Sir Toby s’adressent directement à la foule, micro à la main, une bouteille de bière Corona dans l’autre.  Et avant que l’on ne puisse tout à fait réaliser ce qu’il se passe, la folie s’empare du tout.

La scène de la Comédie se transforme en scène de concert déchaîné où se mêlent danses, chorégraphies, strip-teases. La folie de l’époque se mêle à la folie d’aujourd’hui, dans un chassé-croisé euphorique qui nous prend à la gorge et nous coupe le souffle. On en rit, on en reste stupéfaits, on ne sait plus sur quel pied danser, on se demande quand la vraie pièce va reprendre tout en espérant, secrètement, que ce divertissement ne s’arrête jamais.

L’intensité comique de certains passages a néanmoins pour effet d’en rendre d’autres quelques peu plats. Ainsi Césario/Viola, le personnage principal de la pièce, est totalement éclipsé, se contentant d’une interprétation plus que juste pour le ton Shakespearien, mais contradictoire vis-à-vis de la modernité implantée par Ostermeier.  Cependant, cela fait également partie du jeun et l’une des forces de la pièce réside dans la multiplicité de caractères qui la composent, alimentant ainsi le processus de l’histoire : ainsi Denis Podalydès, jouant l’éperdu amoureux, succombera-t-il lui aussi à la folie ambiante ? Et le rigide Malvolio tombera-t-il dans le piège que lui tendent Toby, Andrews, et la rusée Maria ? Finalement, ces personnages un peu plus calmes servent à balancer la pièce, et à faire comprendre le processus progressif de la folie qui atteint tout ce qu’elle touche, balayant toute trace de résistance sur son passage. À entendre les mots de Feste le Fou qui n’en est pas un, au son du mélancolique chanteur d’Opéra (apportant, de par sa présence sur scène, une véritable dimension musicale), à la vue de tant de tourments ressassés et refoulés, qui refont surface et se jouent du destin des protagonistes, une légère frénésie commence également à s’emparer de la salle. Entre couleurs, sons, monologues et combats, on ne sait plus où donner de la tête. Entre hommes, femmes, on plonge dans les questions de genre pour n’en ressortir qu’avec la certitude qu’il importe peu, finalement, de qui veut être homme et qui veut être femme : les passions n’en ont cure, au moment où elles déferlent sur nous.

Ainsi le pari réussi de Thomas Ostermeier, de montrer l’universalité, l’intemporalité, l’imprescriptibilité des questionnements au cœur des œuvres d’art de William Shakespeare.

La Nuit des Rois où tout ce que vous voulez, du 23 février au 23 mars 2020 à la Comédie-Française  1 Place Colette, 75001 Paris. Informations et réservations

Bande-annonce de la pièce
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