La Madeleine de ProustLITTÉRATURE

La Madeleine de Proust #10 – « Le Mont Analogue » : la quête inachevée de René Daumal

© René Daumal
© René Daumal

© René Daumal

Chaque mois, un membre de la rédaction se confie et vous dévoile sa madeleine de Proust, en faisant part d’un livre qui l’a marqué pour longtemps, et en expliquant pourquoi cet ouvrage lui tient à cœur.

Il y a des moments, dans la vie, où nos expériences personnelles semblent converger plus que jamais avec nos pérégrinations culturelles, l’art entrant directement en résonance avec notre cheminement, ce qui nous touche au plus profond, ce qui nous construit, dans l’instant et la durée. Les rencontres, plus ou moins fortuites, jouent alors un rôle plus déterminant encore, et meuvent tant de choses en nous qu’elles deviennent à tout jamais le cœur de ce qui nous traverse, nous (trans)forment.

Ce fut le cas lorsque, pour un projet d’interview avec Alexandro Jodorowsky, je me plongeai dans l’univers dense, ambiguë et protéiforme de l’artiste chilien, une oeuvre-monde passant à la fois par le cinéma, la spiritualité, la bande dessinée, les Beaux-Arts, la littérature et la performance, et qui doit avant tout à ses maîtres, divers et variés. Parmi eux, un ouvrage revenait souvent, notamment dans la genèse de La Montagne Sacrée, son film-phare des années 70, à savoir ce mystérieux roman du poète français René Daumal, un ouvrage dont Jodorowsky a longtemps cherché à acquérir les droits, en vain, et auquel le titre comme le sujet du film fait clairement allusion.

« Il n’y a pas de place dans la haute montagne pour le fantastique, parce que la réalité y est par elle-même plus merveilleuse que tout ce que l’homme pourrait imaginer.  »

René Daumal – Le Mont Analogue

Le Mont Analogue est donc le dernier livre de René Daumal, inachevé et rédigé entre 1939 et 1944. Cinq chapitres (il devait à la base en compter sept) introduits, en guise de préambule, un plan détaillé de chaque étapes de ce récit initiatique sans pareil. L’histoire d’un groupe de doux rêveurs et de tendres fous, scientifiques, artistes ou illuminés, qui partent à l’assaut d’une montagne, invisible pour le commun des mortels, à laquelle ils espèrent accéder après d’intenses recherches permettant de la localiser, s’y rendre et enfin la gravir. Une montagne cachée qui semble ne s’ouvrir qu’à ceux qui la désire et la mérite vraiment, et dont la base et le sommet relieraient l’homme au Divin, au secret, à la Vérité.

« Je ne parlerais pas de la montagne, mais par la montagne. Avec cette montagne comme langage, je parlerais d’une autre montagne, qui est la voie unissant la terre au ciel, et j’en parlerais non pas pour me résigner, mais pour m’exhorter.  »

René Daumal – Le Mont Analogue

Mobilisant une dizaine de personnages, l’ouvrage de Daumal recèle de nombreuses surprises, dont celle d’y trouver, en plus du portrait de chaque personnage dessiné de la main de Daumal lui-même, des plans de ce fameux « mont analogue » et des moyens d’accès, basés sur les obscures théories optiques et scientifiques du fameux père Sogol, principal protagoniste aux côtés du narrateur.

« Souvent, d’ailleurs, aux moments difficiles, tu te surprendras à parler à la montagne, tantôt la flattant, tantôt l’insultant, tantôt promettant, tantôt menaçant ; et il te semblera que la montagne répond, si tu lui as parlé comme il fallait, en s’adoucissant, en se soumettant. Ne te méprise pas pour cela, n’aie pas honte de te conduire comme ces hommes que nos savants appellent des primitifs et des animistes. Sache seulement, lorsque tu te rappelles ensuite ces moments-là, que ton dialogue avec la nature n’était que l’image, hors de toi, d’un dialogue qui se faisait au-dedans.  »

René Daumal – Le Mont Analogue

Le résultat demeure un récit fragmenté, fluide et captivant, bâti comme un court roman d’aventure qui tend crescendo vers un but profond : gravir les étapes de la connaissance. Celle du monde, bien-sûr, mais aussi, et surtout, de soi. 

Car d’ascension, il en est grandement question tout au long de ce « roman d’aventures alpines, non euclidiennes et symboliquement authentiques  », comme le souligne son sous-titre. Fortement influencé par la quatrième voie, mouvement spirituelle initié par Georges Gurdjieff que la femme de Daumal contribuera à promouvoir bien après sa mort, il plane dans ses cent cinquante pages un étrange parfum de philosophie contemporaine cherchant à délivrer l’individu de son état premier, en passant par une prise de conscience et un éveil lui permettant d’accéder à une nouvelle strate de sa personnalité, de son moi profond et de son rapport au monde.

« En même temps que nous laissions sur le littoral nos encombrants appareils, nous nous préparions aussi à rejeter l’artiste, l’inventeur, le médecin, l’érudit, le littérateur. Sous leurs déguisements, des hommes et des femmes montraient déjà le bout de leur nez.  »

René Daumal – Le Mont Analogue

Surréaliste et poétique, quelque part annonciatrice de Boris Vian, son écriture fascine par son pouvoir évocateur, sa capacité à créer des espaces imaginaires que seule la littérature semble capable de générer et rendre crédible. Un auteur à l’esthétique forte, iconoclaste et radicale, qui trace sa propre voie à travers des chemins encore inexplorés de la littérature, vécue comme un terrain d’expérimentations et de révolutions personnelles, conceptuelles et spirituelles, à l’image de contemporains tels qu’ Antonin Artaud ou Henri Michaux. 

L’issue du roman, abrupte, coupée au milieu d’une phrase contant une histoire allégorique fascinante, est peut-être la virgule la plus tranchante de toute la littérature. Car au-delà de mettre un terme à cette quête spirituelle et ce roman, c’est aussi celle qui clôt la courte vie de René Daumal, son auteur, que la tuberculose emporte finalement le 21 mai 1944 du haut de ses 36 ans. 

« Je me réadaptai peu à peu à la vie du “siècle” ; tout extérieurement, il est vrai, car, au fond, je n’arrive pas à m’accrocher à cette agitation de cage à singes qu’ils appellent la vie, avec des airs dramatiques.  »

René Daumal – Le Mont Analogue

Halluciné, symbolique, emplit de dérision et d’images poétiques, Le Mont Analogue reste, aujourd’hui encore, une expérience littéraire et spirituelle encore trop méconnue, et dont la nature inachevée ne devrait pas gâcher le plaisir de celui qui ose, une bonne fois pour toute, se lancer dans la lecture de cette oeuvre unique.

Auteur·rice

AMOUREUX DES SONS, DES MOTS ET DES IMAGES, DE TOUT CE QUI EST UNE QUESTION D'ÉMOTION, DE RYTHME ET D'HARMONIE.

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