La Clef, cinéma résistant : « Édifier des remparts d’images »

© La Clef Revival

Le dernier cinéma associatif de Paris résiste. Depuis septembre dernier, l’association Home Cinema occupe dans le quartier latin le cinéma La Clef, en réaction à sa fermeture en 2018. Nous nous sommes entretenus à ce sujet avec Derek Woolfenden, président de l’association et occupant parmi d’autres du lieu.

L’investissement du cinéma a permis le retour d’activités culturelles, de projections, de débats, de rencontres, et la présence d’une façon vivante et expérimentale de voir le cinéma. Mais cette effervescence, s’organisant avec le soutien des riverains, et celui de nombreux acteurs politiques et culturels, pourrait s’interrompre d’un jour à l’autre, La Clef Revival étant actuellement « expulsable sur décision de justice ». Comment réagir ?

Le revival de La Clef s’est-il développé comme vous l’espériez durant ces derniers mois, malgré la menace actuelle d’expulsion ?

Derek Woolfenden : Oui, et mieux encore ! Le contexte particulier de l’occupation a déterminé un fonctionnement collectif d’autogestion où tous et toutes sont à la fois bénévoles et volontaires (et pourtant bien souvent précaires) pour faire exister ce cinéma et lui rendre son activité « volcanique  » et son battement de cœur si précieux ! Nous avons pu fédérer un milieu artistique (et audiovisuel / cinématographique) naturellement mobilisé et partager avec celui-ci des idéaux désintéressés (mais passionnés et critiques). Ici et maintenant, nous vivons le cinéma et l’éprouvons plutôt que simplement le consommer ; c’est à la fois merveilleux et énergisant. Nous avons ce « luxe  » de transformer notre cinéphilie passive en cinéphilie active afin d’édifier des remparts d’images au travers de nos programmations quotidiennes à l’encontre d’un propriétaire (le comité d’entreprise d’une banque), têtu, orgueilleux et obstiné qui considère son bien comme un bien personnel. C’est une belle manière de résister, à la fois absurde et sublime, contre les tractations spéculatives et immobilières, non ?

© Marin Pobel

Quelle importance à pour vous le lien entre l’art du cinéma et le lieu physique qu’il occupe (dans un certain quartier, dans un certain tissu social) ?

Un cinéma de quartier est comme une maison hantée. C’est une mémoire collective impactée par son quartier, ses riverains, ses spectateurs, ses cinéphiles, ses intervenants et sa ligne éditoriale de programmation. Mais pour l’association Home Cinema qui occupe donc actuellement le cinéma La Clef, c’est aussi des souvenirs et des temps forts qui lui font vivre, peut-être, ses plus beaux et intenses moments qu’ils soient affectifs ou politiques. Je pense qu’il n’existe presque plus de cinéma de quartier, et c’est bien dommage. L’une des ambitions de cette occupation serait inconsciemment, je pense, de recréer un cinéma de quartier, mais bien inscrit dans son temps. Un temps particulier qui contredirait la mode des séries qu’on regarde chez soi, phénomène issu très certainement de cette politique de plus en plus sécuritaire du « rester chez soi » pour notre bien.

Qu’est-ce qu’apporte par exemple, pour une personne n’ayant jamais vécu le cinéma de cette façon, de rencontrer les artistes derrière une œuvre, par un lien physique et humain qui dépasse l’écran ?

Mieux appréhender l’acte créateur et comment l’objet de cet acte, bien souvent, dépasse son auteur et le transforme en destinataire comme nous ! Ainsi, on désacralise l’auteur pour le percevoir plutôt comme un passeur, un intermédiaire. On doit peut-être percevoir l’auteur comme un somnambule dont la création a été réalisée dans un état second et non un démiurge qui en a la parfaite et l’égoïste maîtrise. Plus de place à l’inattendu, l’imprévisible, l’essai, l’esquisse. J’aime beaucoup les propos de Félicien Rops à ce sujet : « [une manie], c’est de croire que les choses les plus travaillées sont les meilleures. Quelle erreur ! En dehors des livres de philosophie et de méditation, les plus belles œuvres d’art du monde ont été “enlevées” dans la rapidité, dans l’envolée de l’inspiration. Et vivent les défauts surtout ! ! Les défauts en art, c’est la Vie, c’est la vibration, c’est vous, donné, sans la retouche et la correction refroidissantes et inutiles à l’œuvre. »

© Marin Pobel

Quelle est votre conception du cinéma ?

J’en ai pas ou plus précisément ce sont la vision des films qui la constituent et mes propres auto-productions qui expérimentent une conception du cinéma forcément inachevée. Ce qui est à la fois frustrant et excitant. Cela ne m’empêche pas d’avoir des films, des réalisateurs.trices et des genres de prédilection.

Qu’est-ce qui vous pousse à l’acte créatif ?

Là où il y a manque, absence, hors champ, vide à combler ou injustice (sous-représentation), mais aussi trop plein à notifier et cadrer afin de mieux l’évacuer.

Quelle est votre histoire, d’où vient votre attachement au cinéma La Clef, pourquoi luttez vous pour le faire vivre ?

Cinéphile, j’y ai vu des films emblématiques pour ma cinéphilie. Réalisateur, j’y ai projeté une grande majorité de mes auto-productions, du court au long métrage, de l’essai documentaire à la fiction expérimentale avant d’y travailler 3 ans, à mi-temps comme animateur de débats, agent d’accueil et co-programmateur d’un ciné-club mensuel (« Les Rendez-vous de la mort joyeuse  » avec Sébastien Liatard).

Quelle place peut prendre le cinéma associatif en complémentarité des salles plus grand public ?

La place pourrait être déterminante et emblématique pour encourager les forces jeunes et vives du cinéma français : leur permettre de vraiment exister ! Leur apprendre qu’ils ont droit à l’erreur et que celle-ci n’est pas fatale, mais enrichissante et prometteuse. Encourager l’esprit de découverte et l’audace… ces derniers sont la richesses des jeunes dont toute société se prive de plus en plus au travers de sa Culture conservatrice et confortable.

Cela rappelle en un sens l’esprit du mouvement alternatif Kino, « Faire bien avec rien, faire mieux avec peu, mais le faire maintenant. », par cette importance d’avoir les moyens de vraiment exister. A quel point est importante une image emblématique d’action de contre-culture pour avancer, fédérer autour de soi, montrer la voie, face au confort de la culture format « rester chez soi » ?

Déranger et bouleverser nos vies est l’antidote à toute projection ou identification mortifère de notre part dans les reflets internautes ou télévisuels des personnages de série extraordinaires, moraux ou amoraux. Nous avons de plus en plus tendance à la mythomanie et à une vie par procuration, par défaut qui, de surcroît, est de plus en plus facile à contrôler. La meilleure des polices et des censures, c’est nous-mêmes. Souvenons-nous de ces paroles d’Hölderlin : «  Les fous, les poètes et les criminels ont une seule et même mission, c’est d’assurer à la société un minimum d’insécurité. » Soyons fous, poètes et criminels. Je pense que notre société en a grandement besoin et semble malheureusement de plus en plus donner raison aux propos de Paul Schrader et de James Toback extraits du film de Jean-Baptiste Thoret, We Blew It, qu’on a placardé sur nos panneaux d’affichage à l’entrée du cinéma : « À partir du moment où une société se tourne vers les artistes pour trouver des réponses, l’art devient formidable. L’art est devenu florissant parce que le public en avait besoin. (…). Je crois qu’on vit un effondrement général des matières artistiques et culturelles. On vit dans une ère technocratique axée sur les affaires. »

© La Clef Revival

Est-ce de nos jours un acte de résistance de vivre le cinéma de cette façon ?

Notre occupation est un acte de résistance qui relève, je pense, bien plus de notre instinct critique qu’une pensée toute faite à mettre en pratique. C’est également un acte de résistance né au travers d’un réflexe physique s’insurgeant contre la béatitude de ne rien faire, du cynisme pédant et hautain de se dire « c’est comme ça ». Notre victoire, c’est l’action, le présent et la force symbolique de ces derniers paramètres éprouvés. J’aime à défendre jusqu’au bout des films, à savoir leur vision morale, qu’on a tendance à porter aux nues de manière verbale et par l’écrit uniquement, sans en adapter les préceptes moraux dans notre vie quotidienne quand l’occasion se présente, pour en éprouver leur radicalité nécessaire (voire drastique) pour un monde meilleur.

L’œuvre de cinéma doit-elle pour vous faire irruption par son spectateur à l’intérieur du quotidien ? Est-ce comme un rappel à la réalité immédiate, sur ce qu’elle a de possible ?

Juste se battre à son échelle contre tout ce que l’on rencontre d’injuste et qui fait du tord à autrui. Les films peuvent être de bons guides réflexifs pour nous aider à mieux vivre que ce soit dans les dilemmes moraux, les choix décisifs que doivent faire les personnages ou les situations scabreuses dans lesquelles il est dur de se relever. Ils peuvent même devenir des fétiches thérapeutiques… autant que de bons livres ou certaines chansons populaires fédératrices ! [Il faut] transformer sa cinéphilie autant que l’acte créateur comme un rempart d’images face à toutes spéculations immobilières, médiatiques et politiques voraces environnantes. C’est peut-être un combat bien vain que nous menons, et absurde dans ces armes déployées, mais la dimension paradoxalement sublime de celui-ci est tellement en rupture avec l’orgueil et le peu d’imagination (et d’imaginaire) de nos ennemis qu’il en devient redoutable.

Quels conseils donneriez-vous à d’autres pour lutter de la même manière que vous à La Clef, afin de sauver, de faire vivre des lieux culturels ?

Mettre en pratique ses idéaux du moment que rien, mais vraiment rien ne vienne contredire ou affaiblir votre volonté ou vos actions. Pour résister, il faut que votre cause soit entièrement juste pour être défendue (et entendue). Vous pourrez ainsi vous y impliquer totalement et fédérer les forces vives environnantes.

© La Clef Revival

Pour soutenir La Clef Revival, vous pouvez signer leur pétition en ligne, ou aller y voir des films. Et pour soutenir ses idéaux, il suffit de vous battre pour défendre un lieu culturel qui vous est cher, car il n’attend que vous pour continuer à vivre.

Marin Pobel

CINÉASTE AMATEUR, ÉTUDIANT EN COMPOSITION ÉLECTROACOUSTIQUE ET EN INFORMATIQUE À BORDEAUX. SERVITEUR DES IMAGES, DES SONS, ET DU MÉLANGE SINCÈRE ET TRANSCENDANT DES DEUX.

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