Étienne Bouet : « Le skate c’est une culture plus qu’un sport »

Étienne Bouet et Mathieu Claudon sont artistes et passionnés de skate. Exposé plusieurs fois à Paris, c’est désormais à Berlin que le duo présente sa série « Behind Unconcrete Architects » à la croisée de la photographie et du graphisme, du skate et de l’architecture. Rencontre.

© Série Behind Unconcret Architects par Etienne Bouet et Mathieu Claudon, Pau 2019

Etienne Bouet et Mathieu Claudon sont passionnés de skate avant d’être artistes. L’un photographie bâtiments et skateurs pendant que l’autre peint sur ces photos, modifiant ainsi la perception de l’œuvre initiale jusqu’à créer l’esthétique d’un lieu où les blocs de béton deviennent des formes géométriques de couleurs, le skateur un personnage qui évolue entre les lignes d’un monde imaginaire. 

Déjà exposée à Paris, New-York, Portland, Pau ou encore Tenerife, leur série Behind Unconcrete Architects sera visible à Berlin à la Galerie CIRCYLAR du 20 février au 20 mars. En pleine préparation de leur exposition depuis la banlieue parisienne, nous en avons profité pour poser quelques questions à Étienne Bouet.

Maze : Plus qu’un passionné de skate, vous avez toujours voulu raconter le skate. Comment est-ce que tout a démarré ?

Etienne Bouet : Avec Mathieu, on skate depuis notre adolescence, autour de nos 14 ans je pense. On vient tous les deux de Normandie mais ce n’est pas là qu’on s’est rencontrés. C’est à Paris, bien plus tard  lorsque j’ai commencé à travailler sur le projet de mon premier bouquin autour du skate intitulé « Skateurs ordinaires » [NDLR sorti en 2013 aux éditions EDA].

Avec ce livre, mon idée était de raconter l’histoire du skate mais à travers le regard d’amateurs plutôt que celui de pros, sur la culture, les fringues, le matériel sur une période de 20-25 ans. Et j’avais besoin de quelques photos supplémentaires pour le livre, c’est pour cette raison que j’ai contacté Mathieu. Je me rappelle qu’il s’agissait de photos des bassins de la Tour Eiffel dont j’avais besoin, quand ils sont vidés ça fait comme des rampes. Et je n’avais pas de photos de cette période, Mathieu oui.

Comment passe-t-on de la pratique du skate à l’envie de partager l’histoire du skate ?

Personnellement, j’ai gardé beaucoup d’accessoires, mes chaussures, du matériel, des magazines de ma période adolescente quand j’étais à fond dans le skate. Je savais que, d’une certaine manière je me servirais un jour de toutes ces choses, que j’en ferais quelque chose. Et puis j’ai arrêté de skater pendant 5 ou 8 ans peut-être, et un jour ça m’a repris (rire). Je devais avoir 35 ans, et j’ai commencé à discuter avec des gens qui avaient mon âge aussi, j’ai rencontré des gars avec qui je skatais 10-15 ans avant et qui étaient toujours là.

On avait tous la même histoire du skate même si on ne venait pas du même endroit, Marseille, la Normandie, les États-Unis. Et c’est pour cette raison que j’ai trouvé intéressant de me servir de cette histoire, en partant de mon récit personnel qui finalement rejoignait celui de toutes les personnes que j’avais rencontrées. J’ai re-shooté des photos avec les fringues de l’époque, dans les spots de l’époque et j’ai commencé à écrire le bouquin « Skateurs ordinaires » de cette manière.

Et puis vous avez enchaîné sur un second ouvrage…

Après « Skateurs ordinaires », j’ai en effet proposé à Mathieu de travailler sur un autre projet pour lequel la maison d’édition Eyrolles était intéressée. On a sorti le livre « Paris, Skate in the City » qui se divise en arrondissement. On y trouve beaucoup de photos et entre chaque partie, il y a un court texte que j’ai écrit dans lequel j’évoque les lieux skatables selon les quartiers de la ville accompagné d’une interview de skateur professionnel. C’est vraiment à partir de ce projet qu’on a commencé à travailler ensemble.

© Étienne Bouet, sur la Série Behind Unconcret Architects par Étienne Bouet et Mathieu Claudon

Mais à ce moment-là vous n’aviez pas encore commencé à exposer vos œuvres ?

Non, notre première exposition on l’a faite dans une sorte de café – concept store à Paris à partir d’une autre série. À cette époque là j’avais essayé de peindre sur des photos d’architecture, je testais des choses. Finalement, Mathieu avait refait des photos et là dessus j’avais rajouté des aplats noirs et rouges. Ça a donné notre série Red XV mais c’était un peu brut, on voulait faire évoluer le projet. Et puis depuis ce café concept store, un galeriste a souhaité nous exposer avec des formats cette fois-ci plus travaillés en approfondissant le lien entre skate et architecture, c’est notre série Behind Unconcret Architect.

Qu’est ce qui vous a amené à la peinture ?

À l’origine je viens du domaine de la musique. J’ai été musicien professionnel pendant 10 à 15 ans et puis j’ai tout arrêté. À côté de ça, j’ai toujours été intéressé par l’art, j’ai fait du graphisme aussi mais c’est un peu du bricolage. Ce qui m’intéresse avec la peinture, c’est la matière. Selon la technique que j’utilise, selon ce que je teste, de peindre directement, de le faire au scotch, de faire baver le scotch, de le faire au rouleau ou à la bande, la texture n’est pas la même.

Si vous observez bien nos œuvres, parfois on devine les représentations sous la peinture. Nous ce qu’on fait, c’est qu’on recadre la photo de Mathieu et puis on l’imprime. Ensuite je la recouvre avec un fond crème et je rajoute les aplats de peinture. Finalement c’est comme du collage à l’envers.

Vous semblez aussi très intéressé par l’architecture. Parlez-nous en un peu…

À une époque, je faisais beaucoup de photos d’architecture, c’est très graphique mais c’est du skate que me vient cet attrait pour le graphisme et l’architecture. Skate et architecture, c’est toujours très lié. C’est une manière de s’approprier l’espace public et d’ailleurs les architectes nous utilisent beaucoup. Prenez République [NDLR on est dans un café tout proche de la place],  il y a beaucoup de skateurs qui viennent là chaque jour. Mais le mobilier installé, c’est Volcom qui l’a conçu.

© Mathieu Claudon, sur la Série Behind Unconcret Architects par Étienne Bouet et Mathieu Claudon

Plusieurs études ont montré qu’attirer des skateurs quelque part permet d’assainir les lieux, parce qu’il y a du mouvement. On crée du passage et donc moins d’espace où les gens peuvent s’asseoir et se poser. À la fois, on abime aussi le mobilier donc on est aussi chassés de beaucoup de lieux, c’est l’un des paradoxes du skate.

En tant que skateur, y-a-t-il des villes qui vous ont marqué ?

En Europe, je dirais que Malmö en Suède est vraiment la capitale du skate. Il existe même une université où on peut apprendre les arts graphiques du skate et l’histoire de la discipline, etc. Certains architectes créent des spots exclusivement pour le skate, dans la ville. 

Des compétitions internes à la ville sont organisées, je dirais que ça fait vraiment partie de la ville et de la culture. Je voulais comprendre donc j’y suis allé et c’est vraiment superbe. Mais en hiver il fait beaucoup trop froid (rire) et dans ce cas il y a la deuxième capitale du skate, dans un tout autre style : Barcelone. Les gens viennent de toute l’Europe pour skater là-bas l’hiver. Il y en a beaucoup trop, c’est la guerre (rire). La ville a un peu subi cet afflux de skateurs, mais ils ont fini par accepter certaines choses. Sinon il y a aussi la Chine ou le Japon où l’on trouve de nombreuses villes nouvelles avec des plans inclinés, des trucs en marbre de fou.

Et à Paris ?

À Paris, il y a énormément de spots pour le skate. La Défense par exemple, c’est superbe. Il y a beaucoup de marbre et de lieux adaptés au skate. L’été il y a beaucoup d’américains qui viennent à Paris pour le skate par exemple. Mais comme dans toutes les capitales il y a beaucoup de monde, il faut avoir l’habitude de skater au milieu de tout le monde. 

Vous skatez depuis maintenant 30 ans, comment avez-vous vécu l’évolution du regard sur la pratique du skate ?

Je me rappelle quand j’étais encore au lycée, tu pouvais reconnaître un skateur à ses chaussures. On portrait des baggy, de marques qui n’existaient pas en France, on était un peu des parias, des punks (rire). D’ailleurs, le magazine Thrasher (aujourd’hui très connu pour les tee-shirts que tout le monde porte à la base) c’est un magazine de punk, c’est le côté skateur hardcore qui provient de gars de la street de San Francisco.

Et finalement, l’acceptation du skate je pense que ça date des grosses chaussures, à la base qui étaient uniquement portées par des skateurs et qui sont finalement entrées dans le grand public. En même temps que les baggy pour le rap finalement. Selon moi beaucoup de modes viennent de la musique et du skate. Aujourd’hui, l’image du skate est devenue mainstream, on en voit beaucoup dans la publicité, dans l’art contemporain. Le skate c’est tout ça, c’est bien plus une culture qu’un sport.

Pour chacune de vos expositions, vous cherchez à renouveler la scénographie ou à travailler directement sur les murs de la galerie. Qu’est ce qui sera propre à l’exposition de Berlin ? 

Le projet le plus important c’est un projet de documentaire réalisé par Lucas Bidard autour de notre travail et qui sera projeté depuis une télévision installée dans le parcours d’exposition. C’est un documentaire qui dure 15 minutes, et qui sera aussi diffusé via le web, pour présenter ce qu’on fait. On y voit notamment Mathieu prendre des photos et on me voit peindre avec en fond une interview de tous les deux séparés. Sinon on a aussi peint un mur de la galerie, comme on l’avait déjà fait pour d’autres expositions mais l’idée c’est toujours d’adapter mon travail au lieu.

Vous avez des projets en tête pour la suite ?

Pour l’instant, on pense encore exposer quelques fois notre série Unconcret Architects en 2020 et ensuite on passera à autre chose. 2019 a vraiment été chargé pour nous, on a pu exposer à Pau, à New-York, à Tenerife ou encore à Portland. On a aussi une sortie dans Skate Le Monde, c’est un documentaire produit par TV5 Monde et qui, en 60 minutes, s’intéresse à un pays. L’un des documentaires concerne la France et on apparaît dans ce cadre. Il me semble que ça devrait sortir au printemps.

La série Behind Unconcrete Architects est exposée à Berlin du 20 février au 20 mars, à la Galerie CIRCYLAR. Schwarzkopff Strasse 2, Berlin

Marie Crabié

Rédactrice en chef de la rubrique Art. Curieuse et intriguée par la création artistique sous toutes ses formes

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