DÉCRYPTAGE- “Plan de paix pour le Proche-Orient”, l’échec du siècle ?

© Leslie N. Emory / The White House

Il semble que la politique étrangère américaine en Orient commence l’année du mauvais pied. Comme le suggère la nouvelle proposition de partage de Palestine, un projet triomphalement proposé par la Maison Blanche le mois dernier.

Après l’assassinat, par une frappe de drone, du général iranien Qassem Soleimani, qui a failli faire exploser les tensions entre les États-Unis et l’Iran, le 3 janvier, le Président américain a menacé l’Irak de sanctions lourdes suivant la décision du Parlement irakien validant, le 6 janvier, le départ de toutes les forces étrangères présentes dans le pays. Le 28 janvier dernier, Donald Trump présentait avec fierté – et en présence du Premier Ministre israélien, Benyamin Netayahou- son plan de paix, censé régler le conflit israélo-palestinien et ayant pour titre « De la paix à la prospérité  ».

Aux origines du conflit israélo-palestinien

Le premier plan de partage du territoire palestinien date de 1947  : il a été élaboré par l’Organisation des Nations Unies (ONU), héritière de la Société des Nations, et propose de diviser le pays en trois secteurs  : un secteur arabe, un secteur juif et Jérusalem, ville sous régime international spécial administrée par l’ONU.


© Légendes Cartographie/L’Histoire

La solution proposée promettant 45 % de territoire pour l’État palestinien et 55 % du territoire pour l’État juif, l’Égypte, la Transjordanie, la Syrie et l’Irak, en coopération avec les milices palestiniennes, attaquent Israël le 15 mai 1948, au lendemain de la proclamation de son indépendance.

Cette guerre israélo-arabe voit la victoire d’Israël, signant l’expulsion de 720 000 palestiniens sur 900 000, Israël annexant Jérusalem-ouest et 77 % des territoires de l’ancienne Palestine. Enfin, la Guerre des Six Jours marque la conquête de la Cisjordanie et de la bande de Gaza, territoires restés aux Palestiniens en 1948 qui sont devenus des colonies israéliennes. Deux intifadas- soulèvement des Palestiniens contre l’Israël- ont eu lieu, en 1987 puis en 2000, la première étant conclue par les accords d’Oslo, en 1993.

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Ceux-ci partagent la Palestine en trois zones  : grandes villes de la Cisjordanie, sous contrôle palestinien en théorie, zone-tampon entre les villages palestiniens et les colonies israéliennes, et une zone sous contrôle israélien. Les colonies de la bande de Gaza ont été évacuées dès 2005  : cependant, depuis le retour au pouvoir du Premier Ministre israélien, Benyamin Netayahou, le mouvement a repris.

On compte à ce jour 144 colonies israéliennes sur le territoire de la Cisjordanie, installations condamnées par l’ONU et contraires au droit international. L’annexion de ces colonies cisjordaniennes tout comme du Jérusalem-est fait pourtant partie des propositions détaillées dans le Plan de paix du Président américain.

Un Plan pour la paix dicté par les exigences d’Israël

Le plan proposé par Donald Trump est en réalité une promesse de longue date  : c’est pendant sa campagne électorale que le futur président américain a affirmé prévoir un plan de paix pour résoudre le conflit israélo-palestinien, dans le cas où il serait élu.

Le jour de présentation de celui-ci, le leader des États-Unis a parlé, dans un discours aussi hyperbolique que d’habitude, d’une «  journée historique  » et d’un «  accord du siècle  ». Les volets du document en question ont pourtant de quoi inquiéter, d’autant plus qu’il concerne un territoire où le conflit n’a pas connu de véritable trêve depuis maintenant 72 ans.

L’une des mesures les plus discutées est le soutien américain à l’annexion immédiate des colonies en Cisjordanie, dans les territoires palestiniens occupés, par Israël. David Friedman, ambassadeur des États-Unis à Jérusalem, a ainsi affirmé que «  Israël ne doit pas attendre du tout  », répondant à la question si l’annexion des colonies cisjordaniennes serait soumise à un délai.

Les colonies en question révèlent d’un processus juridique complexe  : après la Guerre de Six Jours, en 1967, de rares colonies ont été installées par le pouvoir israélien dans des zones peu ou pas peuplées, mais, depuis les années 1970, les installations de colonies illégales, y compris à l’égard du droit israélien, se multiplient. Depuis le retour de Benyamin Netanyahou au poste de Premier Ministre en 2009, on observe un mouvement de «  légalisation  » de ces colonies, reconnues officiellement par l’État israélien mais toujours pas par la communauté internationale  : point sensible que le Plan de paix de Donald Trump risque d’altérer.

Palestine  : un sous État placé sous l’autorité israélienne

En théorie, le document américain, élaboré notamment par le gendre du président, Jared Kushner, propose une «  solution gagnant-gagnant  », d’après Donald Trump. Les clauses du document favorisent clairement Israël, tandis que la Palestine serait tout au plus un sous État. Jérusalem a été qualifié de «  capitale indivisible d’Israël  » par le président américain, des mots forts non sans conséquences.

La capitale revendiquée par les Palestiniens est Jérusalem-Est mais le projet américain envisage comme capitale palestinienne Abu Dis, une banlieue de la ville de Jérusalem située au-delà du mur de séparation entre le territoire israélien et la Cisjordanie, dont la construction a été engagée en 2002 faisant passer 8,5 % du territoire palestinien du côté de l’État israélien.

Le Plan américain prévoit également un État palestinien démilitarisé, les réfugiés palestiniens- terme incluant la majorité de la population- ne pourront pas s’installer à Israël. Une vision qui semble remettre en question la «  solution à deux États  » pourtant un des points centraux du Plan.

Carte publiée par l’administration de Donald Trump

La Palestine serait ainsi en dépendance directe d’Israël, d’autant plus que les propositions américaines visent à la couper de ses voisins  : la seule frontière commune de l’État palestinien concernerait Israël, à l’exception de la bande de Gaza, qui aurait une frontière d’une douzaine de kilomètres avec l’Égypte. L’État palestinien aurait accès à deux ports israéliens et serait autorisé à pratiquer l’agriculture dans la vallée du Jourdain, placée néanmoins sous l’autorité israélienne.

Le Plan de paix inaugure visiblement un apartheid institutionnalisé. Conclusion que semble partager les autorités palestiniennes  : «  Nous n’accepterons pas de substitut à Jérusalem comme la capitale de l’État de Palestine  », a affirmé Khalil al-Hayya, un haut responsable du mouvement Hamas, au pouvoir dans la bande de Gaza. Le Président de l’Autorité palestinienne, dirigeant politique des territoires Palestiniens en Cisjordanie, Mahmoud Abbas a, quant à lui, refusé les offres de dialogue du président américain, jugeant son plan «  déjà mort  » avant même la présentation de celui-ci. «  Je refuse que la vente de Jérusalem soit enregistrée dans mon Histoire  », a-t-il déclaré.

En réaction immédiate à l’annonce du Plan américain, la partie palestinienne refuse désormais toute coopération aussi bien avec l’Israël qu’avec les États-Unis, y compris dans le domaine de la sécurité. C’est l’annonce faite par le Président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, pendant son discours devant la Ligue arabe, soutien incontestable des Palestiniens. Cette dernière a, elle aussi, refusé toute coopération avec les États-Unis en vue de l’implémentation du Plan américain, en affirmant que le document en question n’était pas à la hauteur des «  aspirations minimales  » du peuple palestinien. En visite au Conseil de sécurité des Nations Unies ce mardi 11 février, Mahmoud Abbas a affirmé le rejet, par les Palestiniens, du plan américain, en soulignant que celui-ci ferait de la Palestine « un état fragmenté ». Cependant, il n’est pas parvenu à faire voter une résolution du Conseil, suite à la pression mise sur celui-ci par les États-Unis et au manque de soutien de la part de la communauté internationale.

Les réactions internationales  : entre le refus absolu du Plan américain…

Les réactions de la communauté internationale sont partagées entre une prise de position réservée et un refus catégorique du Plan pour la paix, suivant d’ailleurs l’état des relations diplomatiques avec les États-Unis tout comme le positionnement politique initial sur le conflit israélo-palestinien. Ainsi, le Ministère des Affaires étrangères iranien s’est indigné du contenu du document, dans un communiqué  : «  Le plan de paix de la honte imposé par l’Amérique aux Palestiniens est la trahison du siècle et est voué à l’échec  ». Une déclaration affirmant son soutien à la cause palestinienne, une des constantes de la politique étrangère iranienne.

Pays-voisin d’Israël, la Jordanie s’est prononcée contre le document proposé par Donald Trump. Son Ministre des Affaires étrangères , Ayman Safadi, s’est prononcé pour le respect des frontières fixées avant la Guerre de Six Jours, de 1967. Alternative également soutenue par l’ONU dont le Secrétaire général, António Guterres, a affirmé le soutien de l’ONU à «  la vision de deux États – Israël et la Palestine – vivant côte à côte dans la paix et la sécurité à l’intérieur de frontières reconnues, sur la base des lignes antérieures à 1967 ».

…et des prises de position plus réservées.

Les réactions de certains États sont mitigées comme celle de l’Arabie Saoudite. Si le Ministère des affaires étrangères saoudien a exprimé dans un communiqué son soutien à la proposition américaine, en appelant à des pourparlers directs entre l’Israël et les Palestiniens, le roi Salmane a affirmé son « soutien inébranlable » aux droits des Palestiniens lors d’un entretien téléphonique avec son président Mahmoud Abbas, selon l’agence de presse saoudienne officielle (SPA). Les réactions des autres États se font prudentes, l’Égypte a ainsi appelé les Palestiniens à une «  étude approfondie du dossier  », en s’engageant pour la poursuite du dialogue avec les États-Unis.

Position partagée par les États européens. Heiko Mass, le Ministre allemand des affaires étrangères, a précisé que la question serait discutée dans les instances de l’Union européenne, tout en soulignant que «  seule une solution acceptable pour les deux parties  » serait envisageable. La France se fait tout aussi diplomate  : le Quai d’Orsay «  étudiera avec attention le plan de paix présenté », tout en exprimant sa «  conviction que la solution des deux États est nécessaire à l’établissement d’une paix juste et durable au Proche-Orient ».

Si le document américain place clairement le futur État Palestinien sous le contrôle absolu d’Israël, en qualifiant ce premier de « menace terroriste  », sur le court terme, il peut avoir une toute autre fonction  : Donald Trump et Benyamin Netanyahou ont plus que jamais besoin de légitimité politique dans leurs pays respectifs. Le président américain doit tenter de faire oublier sa procédure de destitution, tandis que le Premier Ministre israélien se prépare aux troisièmes élections législatives en un an, qui auront lieu début mars. Fin novembre de l’année dernière, il a été mis en examen pour corruption, fraude et abus de confiance, mettant à mal sa position dans le pays.

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