César 2020 – De la honte à l’étouffement

A l’annonce du nom de Roman Polanski comme lauréat de la meilleure réalisation, Adèle Haenel quitte la salle (capture d’écran).

La 45e cérémonie des César a révélé au grand jour les profondes divisions qui règnent au sein du cinéma français au cours d’une soirée interminable et inoubliable de grossièreté. Une véritable souffrance conjuguée à une décision de dernière minute contestable et un palmarès oubliable (malgré une lumière).

«  Ecoeurée  », «  Une honte  ». Il fallait bien attendre la fin de la cérémonie pour qu’il se passe quelque chose, mais à travers une voix étouffée qui peine à trouver un nom, une place, dans cette mascarade de signes venus d’un autre temps. En s’ouvrant dans un contexte que l’on connaît (crise démocratique, scandale Polanski, démission générale du conseil d’administration…), la 45e cérémonie des César n’a été au rendez-vous de son tournant historique qu’à travers des mots peu encrés dans la réalité de cette soirée – donc autant dire qu’elle n’a pas été du tout au rendez-vous. A l’annonce du prix de la meilleure réalisation, remis à Roman Polanski pour son film J’accuse, Adèle Haenel sort de la salle en signe de protestation, et il faut bien tendre l’oreille pour l’entendre pousser le mot «  honte  » dans la salle Pleyel, devant un parterre complètement médusé par l’annonce – ou par le courage de l’actrice qui, il y a quelques mois, avait initié, en tout cas on l’espérait, un #MeToo français. Dans la foulée, il fallait tendre son smartphone, et cette fois-ci faire appel à nos yeux pour lire la story Instagram de Florence Foresti, présentatrice d’un soir (nous y reviendrons) : «  Ecoeurée  », écrit-elle, sur fond noir.

Story Instagram de Florence Foresti suivant la cérémonie (capture d’écran)

Un étouffement

Ces deux mots sont d’une beauté très juste. D’une part parce qu’ils sont issus non seulement d’un sentiment très fort, raccord avec une remise en question profonde du système des César qui a occupé l’espace public entre l’annonce des nominations et le début de la cérémonie. Mais force est de constater que le contrechamp espéré de cette sensibilité, issu de ces mots, n’a jamais existé et que l’ancien système des César se devait peut-être un dernier baroud d’honneur scandalisant – et quel honneur que voilà de récompenser pour la cinquième fois de son histoire (record absolu) Roman Polanski dans la catégorie meilleure réalisation. Le donner à Céline Sciamma ou Arnaud Desplechin (maudit dans cette catégorie) aurait été plus révélateur d’une volonté autre de l’Académie, mais c’est surtout à François Ozon et Grâce à Dieu que le prix devait être remis : c’est un film qui parle de pédophilie.

Enfin, ces deux mots étouffés par une institution et un public aux abois résonnent avec brio dans les propos de Swann Arlaud, lauréat d’un deuxième César cette fois-ci dans la catégorie second rôle pour son interprétation dans… Grâce à Dieu de François Ozon. «  Les artistes ne font pas la justice, mais au moins s’ils peuvent dire des choses que le silence tentent d’étouffer, c’est déjà ça  », a-t-il déclaré dans la colère froide qu’on lui connaît. Il est maintenant à nous de choisir si la «  honte  » et «  l’écœurement  » disent des choses, où sont réduits au silence d’une institution totalement déconnectée. Force est de constater que, ce soir là, les deux paramètres sont à prendre en compte. Mais il est plus que temps d’arrêter cette politique scizophrène qui consiste à se remettre en question (finalement dérisoire) tout en perpétuant des titres honorifiques que l’on pensait justement révolues.

La gêne, tout un programme

A la célébration de Polanski se dresse forcément le sentiment de gêne, probablement le thème général de cette soirée. Jean-Pierre Daroussin peut en témoigner, puisqu’il ne prononça pas le nom du cinéaste en remettant le César de la meilleure adaptation. Un nom que Florence Foresti elle-même s’est omis de prononcer dans son discours inaugural, préférant des «  popol  » ou «  Atchoum  » en guise de surnom. Si le geste de l’acteur était courageux, celui de la présentatrice n’est qu’un énième signe de la dépression de son humour.

Mais heureusement, la gêne Polanski n’a pas occupé toute la soirée. Quoiqu’elle s’est associée un instant avec une remise de prix tout à fait gênante elle aussi : le prix du scénario pour Nicolas Bedos et sa Belle Epoque, film sur la masculinité toxique éprise des femmes dociles. On citera également Aïssa Maïga, dont l’éloquence et la durée du discours ont annulé son appel à la diversité et qui soulignait le manque d’inclusivité au sein des nommé.e.s et de l’Académie (elle qui ne peut pas s’empêcher de «  compter les Noirs dans la salle  »). On saluera le geste, un peu moins l’exécution. Le duo Alban Ivanov/Florence Foresti lui aussi trop long. Benjamin Lavernhe en magician-man d’un soir, aussi trop long pour que ca accroche. L’honneur fait à Joker en tout début de soirée : une fascination pour les films américains qu’on ne comprend absolument pas, comme en témoignait l’hommage rendu à Bohemian Rhapsody l’an passé. Bref, cette cérémonie était un long tunnel dont la lumière tant espérée est finalement arrivée au son étouffé d’une contestation légitime. Symbole également d’un emballement incompréhensible pour des jeunes artistes tendances dont l’identité repose sur leur faculté à jouer les pitres. Dans cette blague inflammable, seules Emmanuelle Devos et Isabelle Adjani s’en sont sorties.

Anaïs et lumière

L’autre enjeu de la cérémonie, franchement à mettre au second plan compte tenu des différentes attentes autour d’elle, c’était le palmarès. La plus grande satisfaction de la soirée reste le prix de la meilleure actrice pour Anaïs Demoustier pour son rôle dans Alice et le Maire de Nicolas Pariser (grand absent de la soirée en catégorie meilleur film et réalisation). On notera également le triomphe des Misérables de Ladj Ly (meilleur film, montage, espoir masculin et César du public) et la consécration de Roschdy Zem qui grâce à son rôle dans Roubaix, une lumière remporte pour la première fois de sa carrière le prix du meileur acteur. Un palmarès assez dispersé, mais équilibré, et sans réelles surprises. Et même les mots très justes en début de cérémonie de Sandrine Kiberlain, présidente d’un soir, citant Godard et sa volonté de ne parler «  que de cinéma  », n’auront pas connu une aussi belle aspérité au cours de cette soirée que l’on préférerait oublier, mais qui sera inoubliable.