SOCIÉTÉ

Cachemire occupé, un conflit postcolonial ?

©Seyyed Sajed Hassan Razavi

Le 15 janvier, au conseil de l’ONU le conflit au Cachemire était au centre des discussions. Depuis août 2019, le statut particulier de l’Etat du Jammu-Cachemire a été révoqué ce qui a plongé le territoire cachemire en état d’urgence, provoquant de grandes vagues de violences. Retour sur un conflit vieux de 73 ans.  

Depuis la fin de la colonisation de l’Inde et du Pakistan par la Grande-Bretagne en 1947, les deux pays sont en conflit et ont connu trois guerres. La zone géographique du Cachemire, située entre ces deux pays, est une zone tampon. L’Inde et le Pakistan sont deux pays aux idéologies très différentes. Pour certains Pakistanais, l’Inde subit une dérive occidentale ; pour une partie de l’opinion publique indienne le Pakistan est arriéré et rétrograde. Ces critiques s’inscrivent aussi dans une logique partisane, un des premiers partis en Inde est le BJP « Bharatiya Janata Party » qui est un parti nationaliste, lorsqu’au Pakistan jusqu’en 2018 le premier parti au pouvoir était « La Ligue Musulmane ». Finalement, tout l’enjeu du conflit pour le peuple cachemiri est de se constituer en groupe politique pour exiger leur indépendance, et réussir à trouver une place entre l’Inde, le Pakistan et la Chine. 

La partition d’un territoire pour un « Etat fédéré »

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En 1947, au début de l’indépendance, bien que majoritairement musulman, l’Etat princier du Cachemire, dirigé anciennement par un Maharadja hindou Hari Singh, signe l’abandon du royaume à l’Inde. Cet accord est signé pour empêcher les Pakistanais de créer une coalition musulmane avec le peuple cachemiri.  En 1950, l’Inde inscrit dans sa constitution l’autonomie de la zone « Jammu-et-Cachemire ». Cette autonomie relative permet à l’État fédéré d’avoir sa propre constitution et ses propres lois sur de nombreux domaines.

En 1987, après une tentative de manipulation des élections locales par le gouvernement indien, l’Etat fédéré du Jammu-Cachemire s’insurge et organise de nombreux mouvements sociaux. La situation est officiellement gérée par l’Inde puisqu’elle ne semblait s’exprimer plus que par de simples manifestations “pacifistes”. Cependant l’insurrection fait selon l’Inde en 2009 près de 47 000 morts, et 3 400 disparitions. 

Certains groupes soutenant l’insurrection en profitent pour faire prévaloir l’identité religieuse sur l’identité territoriale. En effet, plusieurs groupes islamistes pakistanais s’accrochent à l’insurrection en s’installant dans la logique du conflit avec l’Inde. Ces groupes sont parfois soutenus par l’armée pakistanaise qui sous-traite certaines missions à des groupes terroristes. On comprend ici à quel point la situation semble bloquée puisque la seule “aide” apportée au peuple cachemiri est à l’égard des musulmans, se fait dans la violence, et ne sert qu’un but stratégique.

Révocation de l’État fédéré, identité cristallisée

Le fort poids politique du parti nationaliste BJP en Inde est une entrave supplémentaire au règlement du conflit au Cachemire. À plusieurs reprises, des responsables politiques appartenant au BJP ont déclaré leur intention d’annexer complètement l’Etat du Jammu-Cachemire. Dans les conflits identitaires, l’Etat a toujours une place importante, puisque c’est lui qui détermine ou non l’accès aux ressources (économiques, légales, culturelles, etc). Dans le cas présent, la politique mise en œuvre, d’abord au Cachemire mais qui s’étend dans tous les pays, montre la volonté de certains dirigeants de créer une identité indienne exclusive, qui définit ce qui doit être ou non. Être musulman en Inde crée ainsi une barrière restreignant l’accès aux différentes ressources du pays.

En août 2019, l’autonomie du Cachemire a été révoquée par le président indien Ram Nath Kovind. Le gouvernement pakistanais a évidemment refusé cette révocation. Cette résolution semble s’inscrire dans une volonté de faire disparaître toute identité musulmane visible sur le territoire indien. Elle s’accompagne de lois islamophobes ayant pour but de réduire notamment : l’accès à la viande halal, l’appel à la prière ou encore la possibilité de faire le pèlerinage. Ces nouvelles lois montrent la volonté du gouvernement d’assigner la population indienne à la religion hindoue et dans un même temps museler les musulmans indiens. L’Inde revendique pourtant toujours son statut d’Etat laïque. Plus récemment, la loi sur la citoyenneté, adoptée le 11 décembre, a favorisé l’émergence de nouvelles manifestations contre la politique islamophobe indienne dans tout le pays. Cette loi facilite l’accès à la citoyenneté indienne pour les réfugiés du Bangladesh, de l’Afghanistan et du Pakistan excepté pour ceux de confession musulmane. Cette nouvelle loi islamophobe montre à quel point la position de l’Inde au Cachemire va de pair avec un réel projet national. Cette politique semble s’inscrire dans un contexte international, puisque la Chine détient aujourd’hui environ un million de musulmans dans des camps de rééducation. Ces musulmans ont d’abord été capturés parmi des ethnies locales chinoises, au même titre que les Cachemiris.

Pour le Cachemire, son nouveau statut légal a développé une nouvelle vague de violence. L’Inde a placé la région du Cachemire en état d’urgence, provoquant notamment des coupures de communication (téléphone et internet) et une répression inédite. De plus, les touristes ont dû quitter le territoire. Un demi-million de soldats indiens a été envoyé sur le territoire et, en septembre, environ 6 000 arrestations ont eu lieu. Cependant, aucun chiffre d’arrestation, de violence ou même de décès n’est communiqué par l’Inde qui n’a déclaré aucun changement. Pourtant, le fait d’avoir coupé toute communication montre bien la volonté de paralyser à la fois toute tentative de rebellions mais aussi de communication vers des pays étrangers. Il est facile d’imaginer que les droits de l’Homme ne sont pas respectés et qu’une répression épouvantable ait lieu.

Une violence exacerbée

Pourtant, la violence n’est pas le seul risque auquel s’expose l’Inde : la jeunesse court un plus grand risque de se radicaliser pour arriver à terme vers une identité strictement islamiste. Le gouvernement indien nationaliste se retrouverait alors dans l’exact opposé de sa volonté d’homogénéisation de la population, et risquerait d’accroître la violence envers son peuple hindou et le gouvernement lui-même. 

On peut supposer que la stabilité politique de l’Etat du Jammu-Cachemire, bien que superficielle, maintenait un minima de paix. Avec ce nouveau statut, le peuple cachemiri semble forcé d’adopter de nouvelles positions identitaires très marquées pour se faire entendre et survivre à la répression de l’Inde. Au risque d’engendrer de nouvelles vagues de violences.

La Chine qui fait partie intrinsèquement du conflit a appuyé la demande du Pakistan pour que le sujet du Cachemire soit discuté à l’ONU. Même après ce sommet les prises de positions des différents dirigeants politiques demeurent inexistantes. L’explication se fait sans doute par l’impossibilité à contrarier un grand pays comme l’Inde qui ne cesse de s’accroître économiquement. Il ne reste plus qu’à espérer que le conflit puisse être temporisé sans politique interventionniste se rapportant à du colonialisme qui a lui-même engendrer ce conflit. 

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