Rencontre avec Victor Solf : « Tourner la page, sans la déchirer. »

© Antoine Hénault

Presque un an jour pour jour après la fin de Her, Victor Solf dévoile vendredi Aftermath, son premier EP solo. Rencontre.

Après l’aventure Her, un album et une tournée d’un an, qu’il a terminée seul en 2018, après la mort de Simon Carpentier, l’autre moitié du groupe, des suites d’un cancer un an plus tôt, Victor Solf est de retour en ce début d’année, en solo et sous son propre nom. Plus intime, plus sensible, centré autour du piano, son premier EP Aftermath sort ce vendredi. Optimiste, et tourné vers l’avenir, Victor Solf se redécouvre, tout en restant fidèle à l’incroyable projet qu’était Her.

Sur cet EP, tu sembles plus fragile que dans Her, où tu faisais entendre une voix puissante. C’est volontaire ?

Oui complètement. Ce que j’ai essayé de faire, c’est avoir plus de dynamique sur ma voix, plus de nuances. Parce que maintenant je suis seul, et c’est à moi d’assumer. Donc il y a des moments où je chante en étant beaucoup plus fragile, beaucoup plus doux, et d’autres où j’explose complètement, où je chante comme mes idoles soul, Otis Redding, ou Marvin Gaye.

Cette voix particulière, comment tu la gères ? Est-ce que tu la considères comme un instrument ?

Oui c’est vraiment un instrument à part entière. J’ai appris à la contrôler, à la comprendre, et j’apprends encore tous les jours, j’en découvre toujours un petit plus sur ma voix. Ensuite, je fonctionne beaucoup en fonction des textes : qu’est-ce que je veux dire ? Comment je veux le dire ? Parce qu’il y a mille façons de dire « I love you », par exemple, et qu’en fonction de la manière de le dire, ça va changer complètement le sens de la phrase. C’est un travail que j’essaye de faire quotidiennement, réussir à bien peser mes mots, pour faire comprendre le message contenu dans mes textes.

Cet EP est très centré autour du piano. Pourquoi ?

Je n’avais jamais travaillé avec le piano, je ne l’avais exploré, jamais enregistré. Avec Her, j’ai beaucoup travaillé sur les guitares, les basses, les effets, c’est devenu un peu notre signature. Là, je voulais vraiment trouver autre chose. J’adore me mettre en danger, sortir de ma zone de confort. Je trouve ça vraiment excitant de faire quelque chose que l’on n’a pas l’habitude de faire. Donc c’est venu comme ça, et aussi parce que c’est quand même un instrument que je cotoie depuis très longtemps. J’ai un rapport très particulier au piano, je m’en sens très proche.

Vu que c’est nouveau, comment tu as travaillé ?

J’ai toujours gardé cette idée que pour faire quelque chose d’intéressant, il fallait que je me mette en danger. Sur mes projets précédents, j’ai beaucoup travaillé avec l’ordinateur, avec lequel je pouvais enregistrer des sons, et les mettre en boucle, les superposer avec d’autres… J’avais toujours un ordi près de moi. Donc un bon moyen pour ne pas répéter mes habitudes sur cet EP, c’était dans un premier temps de m’interdire l’ordinateur. Donc seul, j’ai pris une feuille de papier, l’instrument, et j’ai essayé de pousser le plus loin possible les versions piano-voix, les arrangements, les intentions de voix, l’écriture. Et après avoir fait ce gros travail, j’ai ramené l’ordinateur, parce que c’est quand même quelque chose que j’adore, et que j’ai pas envie de mettre de côté. Pour cette partie là je me suis fait accompagner par Guillaume Ferrand et David Spinelli qui sont deux super musiciens, de très bons pianistes.

L’autre contrainte que je me suis donnée, c’est qu’on est toujours passé en studio d’enregistrement avec Her, et là je me suis dit que je ne passerais pas par cette case. Donc j’ai tout enregistré dans mon appartement, on a tout fait à la maison. Ca m’a forcé à envisager les choses différemment, il y avait plein de choses que du coup je ne pouvais pas faire, mais je savais que ça pouvait m’aider à donner du caractère à mon son.

Et pourquoi ne pas passer en studio ?

Parce que c’est quelque chose que je connaissais aussi par coeur ! C’est vraiment ce qui me motive dans la vie, faire des choses différentes. C’est dommage parce qu’on a tendance à penser qu’un bon travail, et c’est le cas dans beaucoup de métiers, c’est un travail répétitif. Alors que pour moi, c’est aliénant, on va très vite tourner en rond, à faire les mêmes choses quotidiennement.

Tu as peur de t’ennuyer ?

Je n’en ai pas peur, puisque je fais tout pour que ça n’arrive pas ! J’ai la chance d’avoir choisi un métier où si on veut avoir cette attitude, on peut s’y tenir toute sa vie. Ce qui veut dire qu’après ce projet là, je peux très bien me dire que maintenant je ne travaillerai qu’avec des voix féminines, et avec… des flûtes ! (rires) C’est parti !

Tu n’as pas reformé de groupe après Her, tu t’es lancé en solo, sous ton propre nom. C’est aussi dans cette idée de faire autrement ?

C’est encore une fois pour faire autrement oui ! J’ai connu la vie de groupe depuis que j’ai 19 ans, donc ça va faire dix ans. Et c’est vraiment génial. D’ailleurs de manière générale, apprendre à vivre en communauté, je trouve que c’est quelque chose de très important. Ca m’a beaucoup appris sur moi-même, mais c’était vraiment important que je change aussi. Je me considère tellement chanceux d’être envie, en bonne santé, qu’il faut que j’en profite, que je savoure tous les moments. Et j’ai senti que c’était pas le moment de repartir avec un énième groupe.

Traffic Lights, le premier single issu de cet EP, c’est un hommage à Simon ?

Extrait des paroles de Traffic Lights : We were friends / Now you blend in with the crowd / Painful memories / Memories turn to songs with time (Nous étions amis / Maintenant tu te fond dans la foule / Souvenirs douloureux / Les souvenirs se transforment en chansons avec le temps)

Non, pas du tout. Les chansons que j’ai écrites en hommage à Simon, je les garderai pour moi. C’est de l’ordre de l’intime. Ce que j’aborde dans cet EP, c’est l’après, la reconstruction. Et c’est surtout un regard sur la vie très positif, chargé d’espoir, d’amour et de bienveillance. Je me suis vraiment rendu compte avec le temps et avec les épreuves que c’est beaucoup plus dur à faire que d’être dans la haine, dans la rancoeur ou dans la vengeance. On tombe vraiment dans les thèmes de Star Wars… (sourires) Mais George Lucas (le créateur de Star Wars, ndlr) il s’est inspiré de philosophie et de psychanalyse, et je trouve ça très vrai ce qu’il dit. Et c’est quelque chose sur lequel je travaille au quotidien : ne pas en vouloir aux autres, être tolérant, généreux. D’ailleurs Traffic Lights est le premier titre que j’ai terminé, avec lequel j’ai senti que j’étais vraiment rentré dans cette philosophie.

« Cet EP, c’est surtout un regard sur la vie très positif, chargé d’espoir, d’amour et de bienveillance. »

Même philosophie avec Hero, on imagine ? Être le héros de quelqu’un, c’est être là pour lui ?

Exactement, et c’est surtout un thème universel, parce qu’on est tous amenés un jour à être le héros de quelqu’un. Je pense à une maitresse pour ses élèves, à un médecin pour ses patients, à un artiste pour son public… Ou dans un cadre plus personnel, à une mère pour son fils, à être une épaule pour un ami qui va mal, qui est malheureux, et qu’on essaye de réconforter, et bien déjà là on devient un peu un héros. En tous cas on se doit de porter un masque, parce que même si nous on a passé une mauvaise journée, c’est le moment pour prendre soin de l’autre. J’ai beaucoup aimé ce thème, et je l’ai vécu de manière assez forte, en tant qu’artiste.

Elle a quelque chose de très cinématographique cette chanson, le refrain pourrait même être l’ouverture d’un James Bond…

C’est le Graal ! J’adore la musique et l’image, et avoir ta musique dans James Bond, c’est vraiment le Graal… On pense tout de suite à Jack White (Another Way To Die, dans Quantum of Solace), à Adele (Skyfall), ou même le titre de Radiohead qui n’a pas été retenu pour Spectre, qui est incroyable.

Tes visuels, tes clips, l’image que tu mets avec ta musique dans quelle mesure c’est important pour toi ?

C’est très très important parce que c’est un moyen de faire comprendre ma musique. J’ai travaillé avec le portraitiste Richard Dumas, qui fait des photos à l’argentique, et aussi avec Regular, qui est le graphiste de Nekfeu, et Lomepal. Et ce qu’ils ont fait, c’est des illustrations de mon travail. Même si c’est quelque chose de poétique, que je ne crie pas sur les toits, je trouve qu’à travers les images les gens peuvent le ressentir. Et j’y pense tout le temps.

Ce que j’ai appris ces derniers temps, c’est de parler de l’image qui m’y fait penser… C’est à segmenter les choses, à me dire qu’il y a un temps pour tout. Parce que comme beaucoup d’artistes je pense, j’ai souvent eu tendance à vouloir tout faire en même temps. J’ai appris avec le temps que vraiment, il y a un temps pour faire de la musique, et ne penser qu’à ça. Et la seule priorité quand je fais de la musique, c’est que ça me donne des frissons, que je sois transporté. Et c’est très difficile. Plus j’écris, plus je compose, plus je deviens exigeant, et donc plus c’est difficile. Et donc une fois que l’EP a été masterisé, terminé, je me suis demandé ce qu’on pouvait faire comme image. Et maintenant que l’EP est sorti, avec sa pochette, je réfléchis au clip. Chaque chose en son temps !

Tu voudrais faire de l’image toi-même ?

Non. J’ai écrit quelques clips pour Her, mais ça s’arrête là. Mon talent il est pas dans le fait de faire absolument tout tout seul. Par contre, je pense que je sais ce que je veux, et que je sais de qui m’entourer pour le faire. La musique pour moi elle doit avant tout se construire à plusieurs. Je ne peux pas partir sur une ile déserte, faire un album et revenir. J’ai besoin des autres, j’ai envie de travailler avec d’autres personnes.

L’EP sort quasiment un an jour pour jour après le dernier concert de Her. Après cet album et cette tournée, des moments particulièrement éprouvants, tu n’as pas eu envie de faire une pause ?

J’ai eu la sensation de faire une pause, par le fait de me retrouver, particulièrement seul comme ça avec le piano, ça m’a permis de mettre beaucoup de choses sur le papier, et de me retrouver. J’avais vraiment besoin de faire une pause sur la tournée, après un an de concerts. Là je commence à retrouver l’envie, mais j’avais vraiment besoin d’être au calme, d’être seul. Je disais juste avant que je pouvais pas partir sur une ile déserte, j’apporte une nuance à ça, c’est que quand même un artiste, à un moment, a besoin d’avoir son temps de solitude. Le message d’une oeuvre, il faut que ça parte de quelque part, et pour qu’il soit clair, puissant et compréhensible, je pense que ça passe par une solitude. Donc ma pause après Her, c’était l’écriture et la création.

Qu’est-ce qu’il reste de Her dans cet EP ?

Je pense à certains titres de l’album (Her, 2018) comme Blossom Roses, Good Night ou Quite Like, ce sont des énergies, des ambiances que j’ai vraiment envie de retrouver dans ce projet solo même si l’approche est différente. Et puis il y aura toujours ma voix… J’ai pas chercher à faire une rupture avec Her. J’ai vraiment chercher à me renouveler, à trouver mon identité, mais sans chercher la rupture. Tourner la page sans la déchirer.

On vient de finir 2019, quels albums t’ont marqué l’an dernier ?

J’ai trouvé que l’album de Kanye West était très intéressant (Jesus Is King). Je suis fan depuis très longtemps, et vraiment cet album est très très beau. Et Philippe Katerine (Confessions), c’est vraiment un des albums que j’ai préféré de l’année. C’est léché, c’est très fin, alors que ça peut paraitre presque vulgaire quand on voit ça de loin. En fait il aborde des thèmes très profonds.

Tu vas reprendre les concerts donc. En piano-voix ?

Oui parce que c’est un segment important de mon travail. Et ça me permet de pas avoir de filtre. C’est comme ça que j’ai été sur les réseaux sociaux notamment, avec mes fans. Je partageais des démos, des titres qui n’étaient pas du tout terminés, et j’avais des retours très touchants, qui m’inspiraient beaucoup. Je vais continuer à faire des concerts en appartement comme j’ai pu faire en fin d’année dernière, où je peux faire des questions/réponses avec le public, etc. Et puis, on en revient toujours à la même chose : j’ai jamais fait ça ! J’ai toujours fait des concerts classiques, avec un groupe, sur une scène, et je restais dans ma zone de confort. Et le premier concert que j’ai fait en piano voix, à la chapelle du conservatoire de Rennes, j’avais le trac comme au premier jour. Mais c’est génial ! Alors que j’ai du faire 300-400 concerts dans ma vie. Je savais que tout dépendait de moi, et que j’allais proposer quelque chose de beaucoup plus fragile. Et ça j’adore, je vais continuer à le faire. Mais il y aura aussi par la suite des concerts plus produits.

Est-ce qu’il y aura un album ?

Oui, bien sûr c’est en préparation. Et je reste sur cette ligne directrice du piano-voix, parce que je pense que pour donner de la consistance à une idée, il faut au moins la pousser jusqu’à l’album. Je suis loin d’avoir tout explorer avec cette formule : piano, gospel, soul, classique même, la musique classique est présente, on l’entend un peu dans Traffic Lights, je l’explore encore un peu plus. Je vais continuer de à creuser tout ça.

Victor Solf sera en concert à la Gaité Lyrique à Paris le 2 juin 2020.

Kevin Dufreche

A l'écrit, et en podcast : Musique en bref !