Théâtre – Un ennemi du peuple, puissante lecture de la société

Interprétée à Marseille et Saint-Quentin-en-Yvelines pour la fin de sa tournée, la pièce Un ennemi du peuple d’Henrik Ibsen surprend par sa pertinence contemporaine. Quand intérêts politiques et économiques rencontrent les plus grandes utopies, on y décèle rapidement leurs dérives totalitaires.

Nicolas Bouchaud et Agnès Sourdillon © Jean Louis Fernandez

D’abord jouée au Théâtre de l’Odéon à Paris au mois de mai dernier, la célèbre pièce Un ennemi du peuple d’Henrik Ibsen mise en scène par Jean-François Sivadier termine sa tournée au Théâtre National La Criée à Marseille du 22 au 25 janvier, ainsi qu’à Saint-Quentin-en-Yvelines jusqu’au 1er février.

Au commencement de la pièce, il y avait une table propre, un bureau propre et des convives ravis de leur diner. Et puis les choses s’enveniment lorsqu’on en vient à parler politique, média et intérêts économiques. Si le texte d’Henrik Ibsen est écrit en 1883, il n’a pourtant pas pris une ride. Mise en scène par Jean-François Sivadier, la pièce Un ennemi du peuple dit tout de notre société, de ses blocages et de son impossibilité à aller de l’avant tant que. Tant que quoi d’ailleurs ? Véritable satire sociale et politique, la pièce dit tout sans imposer de point de vue. Point de bon ni de mauvais, tout le monde a sa part de responsabilité dans la société malade que l’on voit se débattre sur scène.

Nicolas Bouchaud interprète un médecin, le personnage principal dont l’évolution ne saurait être prévisible. Son frère, est préfet de police du petit village dans lequel l’ensemble des personnages vivent. Un village qui a pour particularité d’abriter des bains thermaux, à la fois source de renommée du lieu auprès d’un tourisme fleurissant et gouffre économique s’ils venaient à nécessiter des travaux de réaménagement. Et c’est là où le bât blesse : alors que le médecin effectue depuis des mois, des recherches sur le réseau des eaux qui servent à alimenter les bains, il en ressort une conclusion accablante. Les eaux sont contaminées et menacent donc d’infecter la population si aucune mesure n’est prise. Il faut alerter les habitants du village, dans un souci de transparence des autorités avec les citoyens dont elles ont la charge.

Agnès Sourdillon,Cyril Bothorel, Stephen Butel, Sharif Andoura et Cyprien Colombo © Jean Louis Fernandez

Oui, mais voilà. Le préfet de police n’est pas du même avis tant les travaux attendus représentent un coût exorbitant pour la cité qui ne peut, par dessus le marché, se permettre de voir ses bains thermaux fermer le temps que le réseau d’eau soit réparé. Des intérêts économiques auxquels viennent s’ajouter des intérêts politiques. Puisqu’en toute logique, le pouvoir politique savait ce que le médecin décrit dans son rapport, sans jamais avoir le courage d’en informer la population, désormais condamnée à subir les conséquences de ce réseau d’eau malsain. Et sur cela, le 4ème pouvoir intervient. Le « journaliste journaleux  » Hovstad comme il se plait à le dire, entend défendre les intérêts du peuple avant tout et aller contre l’avis du préfet. Si bien, qu’il bénéficie même du soutien de la «  majorité compact » des petits bourgeois qui éditent et impriment la parution « Le Messager du peuple ».

Le destin semble tout tracé pour l’affaire, qui après avoir provoqué d’houleux débats entre le Dr. Thomas Stockhmann et son frère le préfet devrait pouvoir voir le jour auprès du « peuple » dans la parution du lendemain. Qui d’autre alors que le préfet de police peut incarner l’« ennemi du peuple » à ce stade de l’histoire, lui qui entend cacher la vérité aux utilisateurs des bains pour des intérêts personnels et économiques avant tout ? Alors que le bon sens est partagé le temps de quelques heures, c’est l’argent qui reprend rapidement le contrôle de la situation pour provoquer un retournement de la situation mordant sur scène.

Vincent Guédon et Nicolas Bouchaud © Jean Louis Fernandez

Au cours d’une tirade du Dr. Thomas Stockhmann qui ne peut laisser le public indifférent tant il est pris à partie, on le découvre alors méprisant mais aussi juste sur l’état de la société et la (non) conscience politique de ses concitoyens. Des plus séduisantes utopies, il incarne bientôt les dérives possibles lorsque tous les personnages – sauf sa famille – se retournent contre lui, basculant dans l’autoritarisme et prônant la dictature des soi-disant détenteurs de la raison. Entre conscience de son rôle d’acteur et à-côtés du texte original, Nicolas Bouchaud interprète à merveille l’homme qui, dépassé par les événements livre ses pensées les plus profondes et depuis toujours enfouies au profit d’un rôle de spectateur de sa vie qui sauve la face pour sa famille. Mais au fond, qu’en pense le peuple lorsque chacun exprime clairement son opinion ? De quel côté se place-t-il lorsque toutes les cartes sont posées sur la table ? Le public est amené à choisir puisqu’on lui demande ouvertement de se positionner. Pourtant, le résultat du vote sera renié. Qui est l’ennemi du peuple désormais ?

Un ennemi du peuple, au Théâtre National de Marseille La Criée, 30 Quai de Rive Neuve, 13007 Marseille du 22 au 25 janvier 2020. Tarifs et informations // Au Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines, 3 Place Georges Pompidou, 78180 Montigny-le-Bretonneux du 30 janvier au 1er février. Tarifs et informations

Marie Crabié

Rédactrice en chef de la rubrique Art. Curieuse et intriguée par la création artistique sous toutes ses formes

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