Rencontre avec Fils Cara – « La tristesse est un sentiment extrêmement vif qui me permet d’agir »

©P-E Testard

En décembre dernier, à l’occasion de la sortie de son tout premier EP Volume paru le 17 janvier, on a discuté avec la pépite rap Fils Cara, petit dernier du label multicolore Microqlima. Pouvoir libérateur de la joie, espaces artistiques symboliques et écriture romantique, rencontre avec un jeune artiste qui côtoie aussi bien la sensibilité que la gravité.

Tout commence avec un titre. Nanna, déesse de la lune. Obsédant, aérien et romantique. Un premier titre qui nous plonge dans l’univers céleste du jeune stéphanois à mi-chemin entre pop et cloud rap, mélancolie et rayons lumineux. Fils Cara, première signature rap du label parisien Microqlima a l’âme sombre mais on mord à l’hameçon. Tout est allé assez vite pour cet artiste qui officiait auparavant sous le nom de Klë. Tantôt la tête dans les étoiles, tantôt la tête sur son téléphone, Fils Cara s’abreuve de peinture, de mythologie et d’émotions vives pour créer son monde lunaire. C’est un soir de décembre, un de ces soirs où la nuit tombe trop vite que nous retrouvons Marc dit Fils Cara dans un café du XXème arrondissement de Paris. Deux expresso, une cigarette, des inconnu.es qui nous arrêtent et la discussion peut alors commencer.

Bonjour Fils Cara, ton EP Volume sort dans peu de temps, comment te sens-tu un mois avant sa sortie ? 

FC : C’est formidable. Je suis un peu tripartite entre le projet qui sort en janvier, les dates qu’on commence à mettre en place et le live qu’on a travaillé en résidence et l’avenir parce qu’actuellement je prépare le second disque. Je suis donc balancé entre le premier disque qui n’est pas encore sorti et le deuxième que je suis en train de fabriquer. Mais il y’a les dates pour me rassurer, pour me montrer que les chansons sont cohérentes ensemble.

Tu as un rythme de création assez intense alors ?

FC : Ce travail de la quantité ce n’est pas un choix particulier. Étant donné qu’on est sur un format qui défie un peu les codes de l’EP puisqu’il y a 8 titres, d’ailleurs, certains appellent ça un album. Je me suis dit que j’avais envie de faire deux EP longs donc le format impose que je travaille dès maintenant le second volume. Quand on décide de sortir huit titres, on a quand même la possibilité de montrer une couleur assez étendue de ce qu’on peut faire alors qu’un mini EP est souvent plus cohérent et plus recentré. Là, comme je décide de sortir deux projets, forcément je dois y penser plus en amont. C’est aussi une affaire de temporalité de label. 

Tu me parles de couleur musicale. Justement, j’ai vu que tu définissais ta musique comme du grunge d’auteur, j’ai trouvé ça assez amusant, tu peux nous parler un peu de ce genre que tu revendiques ? 

FC : Le grunge d’auteur pour moi, c’était juste une manière drôle de mêler l’énergie du grunge, cette énergie adolescente qui a fait naître ce disque que je sentais dans des groupes comme Nirvana qui était sur le label Sub Pop dans les années 90. Ça c’est pour le côté grunge, et pour le côté auteur, c’est juste que mon job c’est l’écriture, c’est une musique écrite, c’est une musique de paroles et de chansons. 

Mais tu ne mets pas l’étiquette rap. 

FC : Le rap c’est la première musique qui m’a ému. C’est par là que je suis venu à la musique, c’est par l’intermédiaire de grands auteurs de rap comme Dany Dan qui est l’un des trois Sages Poètes de La Rue. 

Il y a vraiment une effervescence d’artistes qui se mettent à l’emo rap c’est à dire à un rap assez torturé aux inspirations très grunge justement, je pense à Timothé Joly, Zed Yun Pavarotti..

FC : Ce qui intéresse ces personnes là et moi y compris, c’est l’écriture romantique. A un moment donné, on va faire des représentations, des chimères, des monstres comme dans la poésie romantique. On va essayer de s’intéresser à des sujets qui touchent à la mort pour essayer d’aller autre part que dans le pur divertissement. Les sujets de la mort et de l’amour c’est deux sujets fondamentaux dont on essaye de s’éloigner par le divertissement. Je crois aussi que tout ça naît de cette fameuse énergie adolescente dont on parlait tout à l’heure. Après moi, je ne me considère pas comme un rappeur émo.

Tu t’apprêtes à dévoiler ton premier EP Volume, un huit titres assez sombre dans le fond mais plutôt lumineux dans la forme, comment tu le conçois ce premier essai ? 

FC : Pour moi, à cette étape là d’une carrière, tu te dois de rester légèrement ouvert sur le chemin musical que tu prends. Donc, pour l’instant, l’EP est très teinté Osha, qui est le producteur avec qui j’ai travaillé le son de cet EP, il a cette teinte musique électronique, trap. La luminosité de la forme, ça vient de ma grande considération pour la pop-music, ce qui sort de moi, généralement c’est des mélodies assez simples, j’ai pas de prétention à faire de la grande musique, je viens plutôt du domaine de l’écriture. Pour les textes, c’est un truc que j’ai essayé de rendre cohérent même s’il y a des morceaux très intimes à l’intérieur comme Les Honoraires. Je voulais partir de la pop et arriver vers l’intime. Contre-jour, Nanna, c’est plus du story-telling autour d’une histoire d’amour. Puis, on s’enfonce peu à peu dans l’intime et le son se teinte par le texte. 

J’ai vu que tu avais été batteur dans un groupe de rock, et que tu avais aussi beaucoup d’influences rock, pourquoi tu as choisi le rap plutôt que le rock comme intermédiaire ? 

FC : Encore une fois, c’est une affaire d’écriture. Dans le rock, l’écriture rythmique est moins présente que dans le rap. Le débit importe moins, c’est plus l’énergie et la puissance qui sont prises en compte. Mais ma voix n’est fondamentalement pas modelé pour faire du rock. Tu vois je crois que ce n’est pas anodin le fait que j’étais batteur, parce que dans le rap il y a une grosse question de rythme. Mais je commence à toucher la musique d’énergie.

«  Triste comme une âme en peine / Vif comme un amant brut  », déclames-tu dans Nanna. Triste et vif ce sont deux adjectifs d’apparences plutôt opposés qui te collent à la peau et qui ressemblent bien à l’univers de l’EP, est-ce que la tristesse c’est ton moteur principal pour composer ? 

FC : J’ai compris il y a peu de temps que la tristesse n’est pas équivalente à la mollesse. Pour moi, la tristesse est un sentiment extrêmement vif qui me permet d’agir. Quand tu descends au fond de toi et que tu es très triste, à un moment donné, tu as forcément cet élan vital qui te dit de faire quelque chose. Je pense que la joie est un acte de résistance à la tristesse que nos vies nous imposent.

Ça me fait penser à un superbe album de punk rock, celui des IDLES qui s’appelle justement Joy As An Act Of Resistance.

FC : Tu vois, si tu t’attaches aux textes des IDLES, il y a une énergie absolument dingue qui est à la fois rationnelle et à la fois, on sent que tout ça c’est du vécu. C’est ce type de chansons vers lesquelles je tends, des chansons empreintes de vécu. Naturellement, on est des êtres politiques, donc ça se ressent forcément dans nos chansons, même quand on raconte un souvenir, on a une place sociale. Quand j’écris, j’essaye de trouver ma place géographiquement. 

Au contrepied de la majorité des rappeurs.euses actuel.les, tu as décidé de ne pas t’afficher sur la pochette du disque. Comment tu as conçu l’esthétique ? 

FC : C’est drôle que tu dises ça, parce que j’ai l’impression de m’afficher sur la pochette autant que si c’était une photo de moi. Pour le visuel, on est parti d’un scan 3D de ma tête, on a essayé de la styliser et de la formuler comme une statue. Effectivement, on reconnaît moins mes traits mais je l’ai pensé à partir de La Muse Endormie de Brancusi, un sculpteur que j’adore. Cette œuvre m’a vraiment traumatisé la première fois que je l’ai vue, c’était un hommage à la sculpture et à l’art en général. Le fait de poser ma tête sur un fond neutre, c’était aussi l’idée de la curiosité qu’on a d’essayer de pénétrer à l’intérieur de quelqu’un. Et c’est aussi une manière de dire qu’il faut rester humble avec les chansons car les chansons ce n’est pas complètement qui je suis. Les chansons c’est aussi un état spatio-temporel de toi, j’ai écrit ça à ce moment là parce que j’étais dans ce mood, peut-être que j’ai changé totalement et le fait de le fixer dans une sculpture c’est de dire que ces huit titres, ils sont contenus dans ce bronze mais le moule change en permanence. 

Tu as sorti trois morceaux et tu as décidé de réaliser un triptyque de clips où l’on peut voir trois tableaux animés fortement inspirés de la mythologie, comment est née cette idée ? 

FC : L’idée du tryptique c’est assez simple, il y a des tableaux assez passionnants comme par exemple Le Jardin des Délices de Jérome Bosch, un tableau triptyque où le panneau central est carré et les deux autres panneaux se rabattent, sur les deux autres panneaux tu as la création du monde, et ensuite tu ouvres et tu as le paradis, la terre et l’enfer. C’est un format que je trouve assez passionnant pour raconter des histoires, se mettre dans l’historique enfer, terre, paradis c’est trois moments suspendus de la même éternité mais ça raconte pas la même chose, on a la vie des humains au milieu, ceux qui crament à gauche et ceux qui sont à l’aise à droite. C’était donc l’occasion pour moi de raconter une histoire dans le format de la peinture classique. Ce qui m’intéressait c’est aussi d’avoir cette cohérence de l’espace symbolique, quand tu as trois espaces différents et que tu mets pleins de symboles à l’intérieur c’est aussi avoir la richesse des images qui complètent les morceaux. Par exemple, dans Cigogne et dans les deux autres clips, tu peux trouver différents symboles, au milieu on peut trouver la femme à trois jambes, la Trinacria, c’est le symbole de la Sicile, sur le drapeau, je suis originaire de là bas. Il y a plein de petits indices qui permettent de rentrer un peu plus dans qui je suis mais qui ne sont pas forcément dans les chansons. Tout n’est pas laissé par hasard. 

Tu es originaire de Saint-Etienne, j’ai l’impression que depuis quelques temps, la scène stéphanoise est en pleine ébullition, je pense à Terrenoire, Coeur, La Belle Vie, Zed Yun Pavarotti..

FC  : Comme j’ai pu le dire sur les réseaux il y a quelques temps, Saint Etienne fait musique tous les jours. Il y a certains artistes qui ont décidé d’y rester et d’autres comme moi qui se sont installés à Paris mais le socle culturel et social reste à Saint Etienne et la ville vit à travers nos chansons. Et là, je crois qu’il se passe un vrai truc, on est tous liés entre nous et je trouve qu’il y a une trame commune dans tous nos projets même si ça ne se ressemble pas dans la forme, on vient ici pour apporter un lieu et un espace géographique. 

Pour y être allée quelques fois, c’est une ville assez grise, assez morose. Comment c’est d’être adolescent à Saint Etienne ? 

FC : Être adolescent à Saint Etienne c’est tenter de coloriser un peu ces nuances de gris. Je pense que le tronc commun à tous ces projets là, c’est le côté cérébral, c’est une ville où tu gamberges beaucoup, où t’as pas une offre culturelle aussi grande qu’à Paris ou même Lyon, donc quand tu n’as pas ça, tu essayes de rentrer au fond de toi même. Ça peut donner naissance à des belles choses, notamment à l’écriture. C’est aussi être dans un milieu fondamentalement ouvrier où c’est un peu la galère. Il y a une précarité assez violente. 

Qu’est ce qui se joue dans ton stéthoscope musicale ?  

FC : Le stéthoscope c’est l’outil de l’exploration intérieure du corps et du cœur, ce qui me touche dans la musique c’est tout l’aspect intérieur de la musique, de faire sortir le son de l’intérieur et donc dans mon stéthoscope musical en ce moment, j’essaie de rentrer dans mes souvenirs. De manière globale il y a pas mal de projets qui sont sortis entre 2000 et 2010, beaucoup d’Agnès Obel et de Bon Iver.

Pour finir, j’aimerais savoir comment tu comptes faire vivre ton projet sur scène ?

FC : La posture que j’essaie d’adopter sur scène, c’est la posture que j’ai devant toi. J’essaye d’être pareil que dans la vie. A la Boule Noire, j’ai beaucoup souri alors que c’est un truc qui m’arrivait très peu sur scène. Transformer la tristesse en énergie, c’est ce que j’essaye de faire pendant mes concerts. Pour ce qui est de la forme, j’essaye de me rapprocher d’une modélisation qui est plus de l’ordre du jazz, de changer les mélodies. On travaille beaucoup la formule piano-voix. 

Fils Cara sera en concert le 29 janvier au Pop-Up du Label (75) et le 29 mars au Bizarre ! (69).

Pauline Pitrou

Lyon / Paris

Fervente prêtresse de la pop française et de tout ce qui s'écoute avec le coeur.

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