« Nous ne trahirons pas le poème » de Rodney Saint-Éloi – A la recherche des mots perdus

En marge d’une société qui a oublié ses mots, le poète fait figure de résistant, ou de vestige mythique. Avec Nous ne trahirons pas le poème, un objet poétique non-identifié, le poète haïtien Rodney Saint-Éloi réinscrit la poésie dans une époque dépassionnée, bien loin du conservatisme de la langue ou de l’hermétisme d’une musique anachronique. Une ode poétique aux multiples variations publié aux éditions Mémoire d’encrier au Québec, et qui arrivera en France et en Belgique au mois de mars. 

Ecrire pour ne pas mourir.

Citation de Nous ne trahirons pas le poème.

Dès le prologue, le ton est donné : il y a urgence. Nous avons perdu les mots, donc perdu la vie, et le poète entreprend de les retrouver. Il faut retrouver qui l’on est, comment chanter, comment marcher, comment exister. C’est une frénésie spontanée qui commence, libérée des majuscules, de la ponctuation et des strophes traditionnelles. Avec Rodney Saint-Éloi, le poète est aussi libre que son auditoire et son lectorat. Choix de lecture : suivre le courant, ou plonger au hasard des pages. 

«  D’où viens-tu 

qui est ton père 

qui est ta mère 

as-tu trahi l’enfance 

as-tu amadoué l’orage  »

Citation de Nous ne trahirons pas le poème.

En remontant le courant des mots, le poète rembobine son histoire, et avec elle, celle de l’humanité. La question des origines se mêle bien vite à celle de l’esclavage et de la couleur de peau. Pour être le plus sincère possible, le poète revit sa souffrance ainsi que celle des peuples opprimés et entreprend un voyage «  décolonial  ».

«  Je recherche un amour d’encre 

pour que ne s’arrête jamais le chant du monde.  »  

Citation de Nous ne trahirons pas le poème.

Cette rétrospective personnelle ne teinte pas de colère le cœur du poète, bien au contraire. Ce dernier (se) donne à voir et constate : c’est bien l’amour qui est au centre de tout. C’est lui qui guide sa plume d’espérance, chante le rêve à deux, dénonce la guerre au fil des lignes, regarde la mort en face, pleure les noyés de la Méditerranée. Écrire le poème, c’est résister et rendre justice dans l’amour des mots. 

«  Je ne trahirai pas le soleil 

Je ne trahirai pas les étoiles 

Je ne trahirai pas le poème  »

Citation de Nous ne trahirons pas le poème.

La voilà, déposée en pleine rivière, cette fidélité confessée, clin d’oeil au grand titre et respect de l’univers tout entier. Au-delà des astres, c’est toute la nature que célèbre aussi Rodney Saint-Éloi, incorporant les espèces végétales et animales les plus improbables aux références poétiques camouflées et aux néologismes décomplexés. C’est une heureuse faune arc-en-ciel qui prend vie grâce au poète, et qui ne mourra pas à la fin du poème. Le chant de l’ancêtre réincarné s’achève sur «  l’aube décoloniale des marées hautes  », comme une invitation à habiter un nouveau jour de liberté. Embarquez sur la «  barque échouée  » et résistez avec Rodney ; c’est une nouvelle année qui naît sous le signe des poètes éveillés. 

Ni le plaisir

Ni la gloire

Ni le pouvoir

Mais la liberté

Rien que la liberté.

citation de Nous ne trahirons pas le poème.
Guéric Cardet

Rédacteur Littérature et Actualités

Originaire de Moselle et ancien khâgneux, actuellement étudiant à la Faculté de Lettres de Sorbonne Université en Traduction franco-allemande, co-administrateur du blog Auteurs en Herbes.

Pas encore de commentaires

Les commentaires sont fermés