« Les Filles du docteur March » – Regard du présent sur un classique du passé

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Après le succès de Ladybird (2017), son premier long-métrage qui lui a valu d’être nommée aux Golden Globes, Greta Gerwig reprend la casquette de réalisatrice et s’attelle à la huitième adaptation du roman de Louisa May Alcott, Les quatre filles du docteur March.  Un voyage haut en couleurs, à la rencontre de l’enfance, du féminisme et de la littérature.

Nous sommes nombreux à avoir grandi avec ce roman sous le bras. Les quatre filles du docteur March, suivi par Les Quatre filles du docteur March se marient, écrits par Louisa May Alcott en 1868 font partie des classiques qui se transmettent de générations en générations. Déjà à leur époque, Meg, Jo, Beth et Amy ont représenté et inspiré des siècles et des siècles de jeunes femmes, les encourageant à franchir les obstacles posés par la société et à accomplir leurs rêves et ambitions. Dans son adaptation, Greta Gerwig applique une nouvelle couche de ce message, et nous invite à nous remémorer cette histoire qui a fait briller nos yeux, d’étoiles ou de larmes.

Joséphine March, que tout le monde, elle la première, appelle Jo, vit dans la campagne américaine avec sa mère et ses trois sœurs, Amy, Beth et Meg. Leur père est parti au front, et les cinq femmes vivent dans un environnement certes précaire, mais toujours sujet à la bonne humeur. Entre disputes, rivalités et pièces de théâtre amateures, la vie va bon train pour les quatre jeunes filles aux caractères bien différents. Parmi elles Jo, inspirée paraît-il de l’auteure même, qui dans le film est brillamment interprétée par Saoirse Ronan (Ladybird). La jeune fille, qui ne vit que pour sa famille et pour ses histoires représente la rébellion féminine face aux contraintes sociales. Elle ne veut dépendre d’un homme, et veut pouvoir vivre de ses créations, devenant ainsi une pionnière d’un féminisme qui lui doit beaucoup.

De féminisme, le film de Greta Gerwig en est empli. Mêlant les deux romans avec de subtils retours en arrière, il nous invite à suivre les quatre filles jusqu’au sortir de l’enfance, là où les complications de la vie surgissent tels des murs de pierre, d’autant plus hauts et impénétrables lorsque l’on est une femme au XIXème siècle. C’est alors un combat qui commence pour chacune des filles, afin d’atteindre l’idéal à jamais souhaité. Entre Meg qui désire une vie calme aux côtés d’un mari aimant et Jo qui ne jure que par l’écriture et qui rêve d’indépendance, en passant par Amy à l’ambition bien dessinée, déterminée à devenir la plus grande artiste-peintre du monde, les chemins de la vie séparent les quatre sœurs. Mais le lien qui les unit ne faiblit jamais, et le film ne manque de nous le rappeler. Ainsi l’apparition de Laurie (interprété par un Timothée Chalamet à la fois rieur et fébrile) et de son grand-père dans la vie des fillettes nous est contée à grands renforts de musique et de rires, nous invitant à replonger dans l’insouciance qui peut s’emparer de nous lorsque l’on est encore enfant, et que l’on croit que tout est éternel.

Pour ceux qui ont lu les livres, l’histoire n’a rien de novateur, si ce n’est l’imbrication des deux romans l’un dans l’autre. Stratégie qui se comprend d’un point de vue cinématographique mais qui comporte le risque d’être à double tranchant. Si certains se révèlent séduits par ces ingénieux mécanismes, permettant de relier le passé et le futur de manière fluide d’autres, plus traditionnels, peuvent regretter ce manque de distinction entre l’enfance des quatre sœurs et le moment, brutal, où elles sont confrontées à l’âge adulte, celui des premiers combats et des premiers amours.

De la même façon, il est parfois difficile de se voir imposer un visage sur des personnages qui jusque-là n’avaient que l’épaisseur de la feuille de papier. Concernant le casting, Greta Gerwig a réussi l’exploit de réunir des pointures qui sont également,  pour la plupart, des étoiles montantes de la nouvelle génération, et qui habillent les personnages d’Alcott avec élégance et subtilité. Ainsi Emma Watson, l’éternelle Hermione Granger prend les traits d’une douce Meg rêvant à la fois de simplicité et des fastes de la vie, tandis que Saoirse Ronan, que nous avons évoquée plus haut, incarne à la perfection un Jo sauvage, rebelle et indignée contre la vie, une Jo qui nous saisit et qui nous fait nous souvenir pourquoi nous avions tant aimé ce livre.

Du côté masculin, le trio Timothée Chalamet (Laurie), Louis Garrel (Friederich) et James Norton (John Brooke) s’empare élégamment du second plan, afin de sublimer et de faire ressortir l’éclat féminin des quatre protagonistes. A souligner l’aisance de Chalamet (Call me by your name, Ladybird) dans le rôle du jeune noble débauché Théodore Lawrence, dont l’amitié avec Jo nous a donné espoir en cette amitié homme-femme que beaucoup dénigrent, bien que l’issue de celle-ci puisse paraître tragique de prime abord. Son amour non-réciproque pour Jo nous déchire le cœur, et sa complicité avec Saoirse Ronan, qu’il a pu côtoyer sur le plateau de Ladybird rend le tout délicieux à regarder.

Finalement, c’est un casting intelligent et subtil, ponctué également de visages plus que familiers (nous applaudissons Meryl Streep dans le rôle de Tant March, très discrète dans l’histoire, mais brillante). Un bémol peut-être quant au personnage d’Amy, interprété par Florence Pugh. Le travail de l’actrice est louable en ce qui concerne le côté ambitieux et quelque peu peste de miss Amy March, mais cela mène malheureusement à un décalage vis-à-vis de l’âge réel de celle-ci dans l’histoire  : elle est censée être la plus petite, une enfant dans le premier roman, ce qui n’a pu être traduit dans le film, en partie à cause de l’imbrication des deux récits.

D’un point de vue analytique, nous soulignons la beauté des images et des couleurs. Les costumes des personnages sont précis à souhait et nous transportent automatiquement à une autre époque. Les paysages et les différents tableaux d’action dépeignent un tableau enchanteur et reposant, rendant ainsi le ton de l’histoire jusque dans ses scènes descriptives. La musique d’Alexandre Desplat ponctue le tout, construisant ainsi un cocon nostalgique et émouvant, aux odeurs de cheminée et d’herbe mouillée par la pluie. Une bande originale où le piano est acteur principal, comme un clin d’œil à la fragilité et à la douceur de la pauvre Beth March.

Les filles du docteur March de Greta Gerwig est une ode à la vie. Aux femmes tout d’abord, avec ces quatre personnages forts et inspirants. Une ode aux rêves et à l’ambition, nous invitant à suivre la tempétueuse Jo dans son périple jusqu’au sommet des marches pour enfin devenir écrivain. Une ode à l’enfance, à ces quatre sœurs qui doivent affronter la pauvreté, la solitude, le deuil, et que nous accompagnons volontiers dans tout cela. Une ode à l’amitié, à l’amour, avec Jo et Laurie, cette magie qui émane de leur relation qui semble si forte et pourtant, si fragile. Une ode à la vie, donc.

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