« Adoration » – L’amour fou

Le nouveau long-métrage de Fabrice du Welz est aussi le dernier de la trilogie entamée par le cinéaste belge autour des Ardennes. Fidèle à son obsession (l’amour fou et dévastateur), il fait ici le choix de placer sa caméra à hauteur d’enfant. Plongée dans un monde mystique et cruel, dont personne ne ressort indemne.

«  Il suffit d’un peu d’imagination pour que nos gestes les plus ordinaires se chargent soudain d’une signification inquiétante, pour que le décor de notre vie quotidienne engendre un monde fantastique. Il dépend de chacun de nous de réveiller les monstres et les fées  »


 Boileau-Narcejac

C’est sur cette citation à valeur programmatique de Boileau-Narcejac que s’ouvre le dernier film de Fabrice du Welz, Adoration. Si la citation a déjà été utilisée dans le prologue du court-métrage de Georges Franju La première nuit (1958), il est tentant de rapprocher les deux films tant ils semblent dialoguer aussi bien sur le plan formel que dramaturgique. De fait, La première nuit est celle que passe un jeune garçon à errer dans le métro, à la recherche d’une fillette dont il est tombé éperdument amoureux. C’est également la quête d’un amour impossible que cherche à nous raconter Fabrice du Welz dans son nouveau long métrage, thème qu’il décline par ailleurs sous différentes formes dans une grande partie de son oeuvre. 

Adoration raconte l’histoire de Paul, un jeune garçon à l’innocence juvénile, abandonné par son père à la naissance tandis que sa mère, surprotectrice, travaille en institution psychiatrique. À l’orée d’un bois qui entoure la clinique et dans lequel il comble sa solitude au contact des oiseaux, il va faire la rencontre de Gloria, adolescente fraichement débarquée dans l’institut et dont il va tomber fou amoureux au premier contact. L’amour est un sentiment incontrôlable, comme Gloria, souffrant d’un mal jamais nommé, mais dont toute la dangerosité peut se lire de manière sous-jacente dans ses regards adressés à Paul et qui condamnent le jeune homme à succomber à ses moindre désirs. Si la psychose dont souffre Gloria l’empêche d’appréhender son environnement de manière rationnelle (les adultes sont pour elle source de danger), l’innocence presque maladive de Paul le déconnecte également du réel. Tandem lunaire en quête d’un ailleurs fantasmé, les deux adolescents vont, à la demande de Gloria, s’embarquer dans un périple mystique pour échapper à un monde qu’elle perçoit comme menaçant et complètement perverti.

© Les Bookmakers / The Jokers

Dans Adoration, dernier film de sa trilogie ardennaise après Alléluia (2014) et Calvaire (2005), Fabrice du Welz fait la part belle à l’angoisse aussi bien fantasmagorique qu’horrifique. Plus ténue et sous-jacente que dans ses précédents longs métrages, celle-ci émane directement des personnages et de l’atmosphère anxiogène des lieux dans lesquels ils évoluent. Ainsi, le paysage ardennais devient une source de promesses narratives inépuisables en même temps qu’un personnage à part entière du récit, accentuant la transformation du réel et créant chez le spectateur une sensation d’asphyxie ineffable. Adoration témoigne de fait du goût prononcé de Fabrice du Welz pour les films dans lesquels le décor finit par prendre le pas sur la trajectoire des personnages. La mise en scène d’Adoration pourrait ainsi être rapprochée de celle de John Boorman avec Délivrance (1972), tout en reprenant des motifs malickiens dans le traitement quasi allégorique des espaces et de la nature.

Porte d’entrée dans la folie de Gloria, la forêt arpentée par les deux adolescent se meut alors en un abîme hallucinogène à mesure que la véritable nature de la jeune fille se dévoile, son comportement se faisant de plus en plus menaçant et inexplicable. Au fil du périple et des rencontres, le délire de persécution de Gloria gagne en intensité tandis que nous assistons, impuissants, à une perte de contrôle totale sur le réel. Paul, l’amoureux transi, n’a alors d’autre choix que de suivre Gloria dans ses accès de folie, essayant, en vain, de la résonner par les mots ou par la force. Précisons que la puissance de la relation qui se noue entre les adolescents tient en grande partie à l’interprétation impeccable de deux jeunes acteurs prodiges : Fantine Harduin et Thomas Gioria, révélé.e.s respectivement dans Happy End de Michel Haneke et Jusqu’à la garde de Xavier Beauvois. 

Bien que le film perde en puissance à mesure que le récit avance, l’apparition de Benoit Poelvoorde dans la dernière partie du film relance l’action et insuffle un vent de poésie que l’on croyait perdu. Sans aucun doute le plus beau rôle du film : Poelvoorde campe un personnage énigmatique, une sorte d’ermite qui semble avoir perdu une partie de sa raison depuis la mort de sa femme. Aux antipodes des rôles comiques auxquels l’acteur nous avait jusque là habitué, Poelvoorde livre ici une performance poignante qui condense par ailleurs tous les enjeux du film : la folie, l’amour, la mort.

Benoît Poelvoorde dans “Adoration” (© Les Bookmakers / The Jokers)

Si Adoration est un film qui captive, la fascination qu’il suscite tient d’avantage à l’imagerie du récit qu’au récit en lui même, qui manque souvent d’épaisseur et de ressorts narratifs. Film d’atmosphère bien plus que film à histoire, Adoration est une invitation au voyage qui entremêle avec brio onirisme des espaces et trivialité des interactions entre personnages. L’impression de déréalisation que provoque le film trouve son point d’ancrage dans la sublime photographie de Manu Dacosse, compagnon de longue date du cinéaste. Amoureux inconditionnel de la pellicule, Fabrice du Welz nous convie ainsi à une exploration organique des Ardennes à travers des images saisissantes filmées en 16mm. Grâce à la pellicule, la lumière naturelle devient magnétique, hypnotique : pour reprendre les mots du cinéaste  «  un bon décor c’est aussi une bonne lumière et une bonne lumière c’est un bon décor  ». Cette même lumière, tantôt crépusculaire, tantôt éclatante mais toujours insaisissable confère au film un sentiment d’étrangeté en même temps qu’une poésie inouïe qui vire à l’abstraction. 

Le leitmotiv musical, un mélange de synthétiseur et de piano, participe en grande partie à la déconnexion du réel tant le déploiement du thème relève d’un grondement sourd proche de la transe. On pourrait cependant reprocher à Fabrice du Welz une utilisation outrancière du thème musical, qui finit par annihiler tout effet dramatique pour laisser place à une certaine lourdeur. En dépit d’un léger manque de subtilité dans la caractérisation des personnages, Adoration témoigne d’une mise en scène osée et virtuose. On sort indéniablement changé de ce film atmosphérique qui, le temps de la projection, provoque chez le spectateur un sentiment d’inquiétante étrangeté, l’invitant à considérer le monde et l’humanité sous un nouvel angle. 

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