« 1917 » – Éloge de la simplicité

Dans son nouveau film, Sam Mendes (Skyfall, American Beauty…) use de la technique désormais très prisée et risquée du plan-séquence. Un pari réussi mais dont la simplicité assomme quelque peu ses ambitions dramatiques.

En choisissant la technique du plan-séquence uni pour raconter la réalité du front de la Première Guerre mondiale sur une seule journée, Sam Mendes prend le risque de ce qu’on pourrait appeler «  la grande forme  ». Mais comment définir cette notion à priori nauséabonde  ? Il faut déjà la définir sous le signe du risque encouru  : c’est la première fois que le cinéaste de American Beauty use vraiment du plan-séquence pour définir un métrage dans sa carrière (celui ouvrant Spectre n’avait qu’une valeur programmatique) et cette technique de prise de vue est désormais très prisée aux Etats-Unis, d’Iñárritu à Cuaron en passant par Nolan ou Sam Esmail, en plus d’être une plus-value pendant la saison des prix (on a pu constater le succès de 1917 aux Golden Globes). Sam Mendes donne alors l’impression d’assouvir sa volonté de rentrer dans un champ cinématographique ô combien prestigieux, une «  grande forme  » qui implique davantage le spectateur dans un registre à la fois divertissant et technique.

Mais la «  grande forme  », c’est aussi et surtout le contrechamp de l’histoire  : qu’est-ce qu’un plan-séquence peut bien raconter  ? Pour Cuaron, c’est souvent le temps qui se dilate à la hauteur d’un souvenir (Roma) ou qui se jauge à travers une verticalité (Gravity). Pour Nolan, c’est l’occasion de reproduire une audace, une nouveauté qu’un plan-séquence, déjà bien dépouillé ici ou là, ne peut plus apporter par sa valeur de plan, mais par sa longueur (l’enjeu du temps dans Inception et Dunkerque). Nous prenons ces deux cinéastes comme exemples car Sam Mendes puise à la fois dans le souvenir (1917 part d’une histoire racontée par son grand-père), la verticalité (deux inconnus traversant un champ de bataille pour devenir des héros) et le compte à rebours temporel (filmer une histoire qui dure 24 heures) pour construire son film.

Au front avec Sam Mendes comme guide (© Universal)

Une simplicité au prix fort

C’est ici que ça devient sensible. Nous disons « grande » forme parce que, bien souvent, la technique du plan-séquence a tendance à prendre le pas sur ce qu’il pourrait raconter. Or la grande qualité de 1917 est justement de ne pas prendre ses personnages de haut, de les suivre pas à pas dans leurs anecdotes, leurs souffrances et leurs sueurs. Ainsi, plus qu’un souvenir, une verticalité ou un effet « minuteur », le film de Sam Mendes raconte une simplicité ou, tout au plus, raconte ces motifs de manière simple. Cela rend le film en tout point assez vertueux, passant d’un décor éclairé à la bougie à une scène ultra-spectaculaire d’un avion qui s’écrase ou d’un soldat courant sur le front tandis que les bombes pleuvent autour de lui. Des choses simples, filmés simplement. Ce qu’il y a de « grand » dans 1917, c’est finalement de croire en son histoire et ses personnages, oubliés dans les souvenirs du temps, mais que le cinéaste ravive avec la même modestie et intelligence qui ont fait son succès (Skyfall est par exemple un film qui renoue avec les premières intrigues très rectilignes et pourtant modernes de James Bond).

Mais ce qui compte dans une histoire et dans la façon cinématographique de la raconter, c’est bien de créer une émotion. Alors on pourrait s’émouvoir de quelques anecdotes rigolotes racontées par les deux soldats pour asseoir un peu plus cette intimité et cette modestie dans un contexte telle que la Grande Guerre (la promo d’Universal tourne autour de ça), mais 1917 marche beaucoup trop par à-coups émotionnel pour prétendre se doter d’une grande impulsion dramatique. La simplicité du film est à la fois sa qualité comme son principal défaut  : nous savons pourquoi et comment nous suivons ces personnages, mais nous ne savons pas à quel prix. Sans dévoiler quoi que ce soit de l’issue finale de l’opération, nous ressentons à peu près la même chose que le soldat arrivé en bout de course  : presque rien, comme vidé de la substance de ses obstacles. La simplicité, hélas, elle, se paie au prix fort  : celui de l’émotion. Mais nous préférons infiniment mieux voir des films tournés en plan-séquence qui oublient d’émouvoir pour nous raconter une histoire que l’inverse. Car les histoires sont plus grandes que tout, et c’est ici la seule raison qui a encouragé Sam Mendes de rendre hommage aux soldats de la Première Guerre mondiale  : leur histoire fait partie de l’Histoire.  

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