« The Lighthouse » – La fin du temps

© Universal Pictures International France

Tourné dans un noir et blanc somptueux, The Lighthouse nous abandonne en pleine mer, entre la lumière hypnotisante d’un phare et les songes tout en symboles du personnage incarné par Robert Pattinson. Après The Witch, Robert Eggers confirme son statut d’auteur à suivre.

Le premier long-métrage de Robert Eggers, The Witch, situait son action en 1630. Une famille quittait leur village, fuyant la civilisation pour atteindre sa frontière, celle d’une grande forêt habitée par une sorcière. Dans The Lighthouse, il y a un mouvement similaire, le personnage joué par Robert Pattinson accepte un travail de gardien de phare pendant quatre semaines pour fuir la côte. Cette île est filmée comme un espace inhospitalier, brisé par les vagues qui claquent sur les rochers. La civilisation a disparu et cette espace indomptable – la mer -, est l’enjeu de tous les fantasmes. L’espace qui touche cette frontière est contaminé par ces représentations. Les deux films de Robert Eggers entretiennent donc un lien très fort, tant au niveau de l’esthétique que des thématiques abordées. L’émancipation réside-t-elle dans la transgression de cette frontière ? Si The Witch semble répondre positivement, le cas de The Lighthouse est plus complexe.

Robert Pattinson © Universal Pictures International France

La solitude masculine

En attendant la relève, les deux hommes sur l’île, le responsable et son second (Willem Dafoe et Robert Pattison), ont des tâches quotidiennes à exécuter. Le jeune est soumis aux actions les plus dures physiquement, comme alimenter le chauffage en charbons. La première partie du film est exemplaire sur ce point, puisqu’elle prend le temps de montrer les corps au travail, de faire ressentir la crasse et la sueur qui émanent des lieux et de la peau. Les fluides se mélangent, la merde, le sperme, la peinture débordent le cadre pour mieux l’envahir à nouveau, comme une vague marine contre un rocher. Ce qui intéresse Eggers dans cette solitude, c’est la privation de la sexualité à deux dans un monde d’hommes sans femmes. Au premier abord, le personnage de Robert Pattison voit dans ces moments de plaisirs solitaires un moyen de s’évader. Dans la deuxième partie, là où la paranoïa des deux hommes s’installent, c’est une torture infligée au corps. Les larmes viennent accompagner les mouvements de mains et la répétition amène la dépression. En pleine nuit, les déambulations font surgir une sirène hors de l’eau. Le jeune gardien se met à fantasmer un rapport sexuel avec cette femme privée de déplacement. Comme dans The Witch, les femmes renvoyées à la marge – les sorcières, les sirènes – sont à la fois promesses d’émancipation et véhicules de la folie.

Quel jours sommes nous ?

Si on peut s’amuser à repérer les références littéraires et cinématographiques, ce n’est pas le cœur de l’entreprise. Plus le récit progresse et plus la folie s’installe, à la manière d’un Lovecraft, la notion de temps devient trouble. Le cinéaste prend un soin méticuleux à nous montrer les heures qui tournent, les jours qui passent. Mais, à quelle rythme ? La grande réussite de la mise-en-scène et de la structure du film, c’est de passer d’une répétitivité quotidienne au vertige du temps, soit l’incapacité à se situer au niveau des dates mais aussi du point de vue. Ainsi, la difficulté à se situer dans le temps est renforcée par notre incapacité à déterminer la nature du vieille homme. Projection mentale du jeune ? Menteur ou lucide ? C’est à chacun de juger et le film a l’intelligence de donner du poids à chaque interprétation sans les contredire. Si la dégradation de la maison est un indicateur pour comprendre l’avancée dans le temps, rien ne nous garantie que les images sont dans le bon ordre chronologique. Notre seul repère c’est le personnage de Robert Pattison que l’on ne quitte pratiquement pas du long-métrage. Il faut donc accepter une vision du monde déformé par la folie.

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Willem Dafoe et Robert Pattinson © Universal Pictures International France

Le crade comme esthétique

Le défi technique du film (son format : 1.19:1, la lourdeur de ces vieilles caméras) donne une certaine authenticité au métrage, un caractère documentaire puisé dans les récits de marins ou dans les fictions d’Herrman Melville (son fabuleux Moby Dick). Mais ceci est un leurre, ou du moins c’est une vitrine pour dissimuler le chaos de l’arrière-boutique. En effet, le réalisateur ne cesse de désamorcer les attentes sur un film qui, dans ses premières minutes, se voudrait très propre. Les sons provoquent une première surprise. Le vieil homme est pris de flatulences qui surgissent presque au même moment que l’alarme du phare. Par le burlesque, le cinéaste installe un malaise, celui de la promiscuité. La musique, quant à elle, tire le film vers le genre de l’angoisse, repoussant sans cesse le moment où une bête pourrait surgir, à la manière d’une sorcière tant attendue dans The Witch. Les deux œuvres ont en commun une fin déceptive, dans le sens où elle ne donne pas au spectateur le côté grandiose que justifie une telle attente. Pas de révélation divine. À la fin, on finira tous bouffer par les mouettes.

Parmi la génération de cinéastes qui émerge ces derniers temps, Robert Eggers trouve une place de choix. Si The Lighthouse souffre parfois de quelques longueurs, il les fait oublier dans sa dernière partie qui combine aussi bien Shining que Call of Cthulhu. Les deux acteurs (Robert Pattison et Willem Dafoe) sont méconnaissables avec toute la crasse qui grime leurs visages. Ils nous entraînent dans les profondeurs de l’esprit humain, aux confins de la mythologie et de la folie, entre la vie et la mort.