CINÉMA

« Star Wars : L’Ascension de Skywalker » – Forcer la conclusion

Rey, seul dans son combat (© Disney)

Déjà bien amochée par deux films très inégaux, la nouvelle trilogie Star Wars se conclue avec un film indigeste et régressif dans ses ambitions scénaristiques. L’Ascension de Skywalker, en tout et pour tout, fait tache dans l’univers.

Quelles sont les différences entre un Réveil (J.J. Abrams, 2016) et une Ascension (J.J. Abrams, 2019)  ? Il n’y en a proprement aucune. Dans leurs définitions, ces deux termes suggèrent un soulèvement, une démarche quasi verticale voire épique dans la trajectoire menant d’un point d’ancrage à un lieu d’arrivée – passer du sommeil au réveil, du rêve à la réalité  ; l’ascension d’une montagne. On y voit l’exposition même de Star Wars  : des personnages inconnus (Luke, Rey) qui, par la révélation d’une puissance intérieure et émotionnelle (bien différente pour les deux en revanche), finissent par devenir quelqu’un (l’ascension du anti-héros). Dans la nouvelle trilogie pilotée, qu’on le veuille ou non, par Disney, les deux termes sont, chacun leur tour, connectés avec des éléments essentiels de la saga  : la Force et les Skywalker, eux-mêmes liés. En d’autres termes, le Réveil et L’Ascension sont les épiphanies de Star Wars, une lumière, celle des Skywalker, à projeter sur une galaxie tout entière.

Il y a ici une analogie tout à fait étrange et fascinante (son aspect cyclique, répétitif) entre les deux termes du point de vue de la saga Star Wars, surtout si l’on ajoute un autre point commun entre ces deux films dont nous soulevons la ressemblance  : J.J. Abrams, créateur dont la carrière n’a cessé de réveiller les mythes en même temps que de conférer à ses personnages une destinée prodigieuse, extraordinaire, qu’elle soit spielbergienne dans Super 8, ou référentielle dans Star Trek. Ainsi, quand L’Ascension de Skywalker sort en salles, on est complètement happé par ses promesses issues d’une nostalgie où les mythes se renouent et se répètent en même temps que la puissance de leurs motifs, au crépuscule d’une conclusion.

Quand Star Wars prend l’eau (© Disney)

Une fiction régressive

C’est en somme la promesse d’une transcendance, un désir d’au-delà. Donnée entraperçue dans The Last Jedi  – véritable spectre de la saga, où Rian Johnson proposait une réécriture certes boursouflée, mais qui avait le mérite d’être inédite. L’Ascension de Skywalker a tout entre ses mains pour être un grand film où l’épopée populaire et épique, due à l’effet de la conclusion de la saga Skywalker, se substituait à un dépassement de la condition starwarsienne – comme L’Empire contre-attaque et L’Attaque des Clones. Mais Disney et son chevalier blanc J.J. Abrams ont la mémoire courte. Car au détriment du conte Star Wars, nous assistons à un véritable règlement de compte, qui plus est mégalo. A la fois entre deux visions – celle d’Abrams et Johnson – et, plus grave encore, entre les motifs essentiels de la saga eux-mêmes  : passage à tabac en direct d’une saga par un film révulsé par toute forme de logique, de liant mythologique et de promesse d’au-delà. Fierté qui gerbe ce gloubi-boulga geekomaniaque dont le discours autoritaire et discursif (car cohérent et reconnu aux yeux de la bien-pensance économique de Mickey) assassine toute notion de scénario, de potentiels filmiques et, tout simplement, de plaisir. Le seul liant qui existe désormais, c’est la régression dans les idées.

Comment peut-on avoir ce sale goût dans la bouche quand cette trilogie, malgré ses inégalités, faisait la promesse, réelle, de la cohérence (celle de toute trilogie) et à fortiori d’une transcendance d’écriture  ? C’est le signe d’une obésité dans les idées qui ne traverse pas seulement tout cet épisode, mais par conséquent les trois films. Les règlements de compte internes de la saga Star Wars – la façon de l’écrire, par exemple – sont plus graves que tout ce qui se passe dans le film. Voilà où va en rester cette saga, elle qui nous a donné une parabole nouvelle, absolument surpuissante et toujours en reconstruction d’événements historiques, de références cinématographiques et philosophiques. Tout s’inverse, tout n’a plus de sens.

Un manque de Reyminiscence (© Disney)

Quand Star Wars nous manque

Car en plus d’avoir la mémoire courte – oublier, finalement, ce qui fait le liant de la saga et de cette trilogie, nous faisant regretter ce que nous rejetions depuis le Réveil –, Abrams utilise la mémoire plus qu’il ne l’incante sur les nouveaux éléments du récit (comme dans l’épisode VII). Il est d’une tristesse infinie de voir un artiste aussi jouissif et important que J.J. Abrams s’emporter dans des tours de passe-passe nostalgiques qui, contrairement donc au Réveil, font l’état d’un fan service épuisant et d’une convocation redondante du passé. Cela prouve à quel point la résurgence que pointait le Réveil et promettait L’Ascension n’arrange le cinéaste et sa «  writers room  » que si elle est utilisée dans l’optique d’exploiter la saga dans sa surface la moins inconsciente et spectrale. Car la Force n’est désormais qu’une accentuation de pouvoirs – et plus cette équilibre écologique présupposé dans Les Derniers Jedi – et les Skywalker meurent et renaissent comme bon leur semble sans remettre au jeu l’ambivalence surnaturelle d’une l’afterlife (quand Leia meurt, elle est recouverte d’un drap blanc). Toutes sortes d’incohérence passées au mixeur, un film qui récitent ses mythes à l’envers. Plus loin que la régression, c’est tout simplement une carence, un signe de famine dans l’écriture.

Il manque clairement quelque chose à L’Ascension de Skywalker pour non seulement prétendre être un bon film, mais aussi pour avoir sa place dans une saga beaucoup plus grande et illimitée que les idées qui viennent d’être déployés ici. Cette hâte dans l’écriture, ce manque de recul, de gravité, au-delà de manquer de transcendance, nous a conduit à ce sentiment : Star Wars nous a manqué pendant plus de deux heures, tout simplement. Peut-être faut-il alors en rester à la réalisation de Rian Johnson, Les Derniers Jedi, pour se donner l’idée d’une conclusion et, surtout, d’une cohérence : Dernier sous-entendant une fin, même une tragédie (la mort de Luke) altérant pendant tout le film ces motifs essentiels à la saga. Les outils permettant à la fiction de perdurer sont ici exploités dans un pur registre de farce, épuisant le spectaculaire et ses formes d’écriture. En inversant ce rapport de force, L’Ascension ne fait que filmer sa propre Chute.

Auteur·rice

Quentin Billet-Garin

Vous pourriez aussi aimer

More in CINÉMA