La Madeleine de Proust #8 – « L’attrape-coeurs » de J.D Salinger

Chaque mois, un membre de la rédaction se confie et vous dévoile sa madeleine de Proust, en faisant part d’un livre qui l’a marqué pour longtemps, et en expliquant pourquoi cet ouvrage lui tient à cœur.

«  Mon rêve, c’est un livre qu’on arrive pas à lâcher et quand on l’a fini on voudrait que l’auteur soit un copain, un super-copain et on lui téléphonerait chaque fois qu’on en aurait envie. Mais ça n’arrive pas souvent.  » Je ne me souviens plus si j’ai déjà rêvé de rencontrer J.D Salinger (quoique si, peut-être, sans doute, au moins une ou deux fois), mais à 16 ans, j’étais bien plus fascinée par Holden Caulfield. Il faisait trop chaud pour une telle lecture. Lui se caillait dans les rues de New-York, tout juste renvoyé de Pencey, tandis que je tournais les pages allongée sur le sable chaud du mois d’août. Malgré ces dissonances, le coup de foudre fut immédiat. 

Publié en 1951, L’Attrape-Coeurs connaît un succès fulgurant. Ce titre dissimule l’histoire d’Holden Caulfield, 16 ans, récemment renvoyé de Pencey Prep, qui décide de fuguer à quelques jours de Noël, dans un New-York enneigé. Derrière cette histoire, Jerome David Salinger, qui écrit lui-même depuis l’adolescence, et publie sa première nouvelle en 1940. 

Je n’ai plus 16 ans. Les années ont passé, et avec elles, mon amour pour ce bougre d’Holden. Entre temps, j’ai lu d’autres livres, entendu des opinions tranchées sur ce récit. Oui, peut-être finalement, ce livre n’est pas si bien que je le croyais. Oui, peut-être n’a-t-il résonné en moi uniquement car j’avais le même âge que son narrateur, et que moi aussi, j’étais une rebelle sans cause. Alors, quelques années plus tard, l’idée de reprendre L’Attrape-Coeurs entre mes mains, afin d’en avoir le coeur net. Mérite-t-il vraiment sa place royale dans mon coeur d’artichaut ? Salinger a-t-il le droit d’être érigé, dans mon petit classement personnel, aux côtés de Proust, Camus ou Kundera ? Il fallait absolument trouver la réponse à ces questionnements. 

«  Cette histoire de digression, ça me tapait sur les nerfs. L’ennui, c’est que moi j’aime bien quand on s’écarte du sujet. C’est plus intéressant et tout.  » 

citation tirée du livre L’attrape-Coeur, écrit par Salinger.

Ces quelques jours de fugue pourraient se résumer ainsi : une grande digression. Sans cesse, Holden interrompt son récit, passe d’une chose à une autre, sans cause à effet, oublie, se souvient, revient en arrière et repart en avant. Le fil de ses pensées, et de facto, celui de son récit, est décousu, voire brouillon. Finalement, nous ne sommes pas si loin du fameux «  flux de conscience  » qui caractérise l’oeuvre de Virginia Woolf. Emprisonnés dans les pensées d’un adolescent sarcastique et perdu, les lecteurs doivent composer avec ses mensonges, sa haine des autres, des filles, de ses camarades de classe, de ses professeurs, et à peu près de la terre entière. Seuls quelques gardiens de l’innocence, c’est-à-dire de l’enfance, sortent de ce récit sans égratignures. Phoebe et Allie, respectivement petite sœur et petit frère du personnage principal, et les canards de Central Park, dont la disparition en hiver relève presque du mystère philosophique. 

Non, L’Attrape-Coeurs ne m’avait pas uniquement plu parce que j’étais comme son narrateur : une adolescente en quête de réponses, baignant dans l’incertitude face à un avenir flou. L’Attrape-Coeur m’a plu, et me plaît encore aujourd’hui, pour son narrateur si drôle, et capable d’une autodérision mordante. Pour sa noirceur, certes, mais pour sa beauté, aussi. Pour ses rues enneigées, et la soudaine envie qu’il donne de marcher, longtemps, dans les rues d’une grande ville grise et impersonnelle, à la recherche de quelques canards à aller nourrir. 

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