La Visite Guidée – Épisode 2  : Le Musée de l’Homme à Paris

Vitrine “Le corps humain entre nature et culture” de l’exposition permanente du Musée de l’Homme © Jean-Christophe-Domenech-MNHN

Vitrine “Le corps humain entre nature et culture” © Jean-Christophe-Domenech-MNHN de l’exposition permanente du Musée de l’Homme

On se fait un musée  ? Pour son nouveau format, Maze vous embarque pour une visite guidée de musée, qu’il soit mythique comme le MET, insolite comme le Musée de la chasse et de la nature, à couper le souffle comme le Louvre Abu Dhabi ou qu’il demande encore à être connu… Épisode 2 : un endroit fameux de la capitale française aussi difficile à définir que la thématique universelle qu’il aborde : l’Homme.

À la croisée de l’anthropologie, de la sociologie, de l’archéologie, de la médecine, de la philosophie, de l’Histoire et d’une bonne (mais toujours raisonnable) dose d’épistémologie, le musée de l’Homme à Paris, n’en est pas un au sens habituel du terme. 

Un haut lieu de l’élaboration des premières sciences humaines

Avant de devenir le Musée de l’Homme du Palais Chaillot, cette institution a eu,  autant dans sa forme que dans son fond, une histoire tumultueuse en parallèle de la naissance des disciplines de l’ethnographie et de l’archéologie. De fait, cette collection constitue à l’origine une partie du fonds du Musée d’Ethnographie du Trocadéro inauguré à l’occasion de l’Exposition Universelle de 1878. Elle est ainsi présentée : une salle correspond à un continent, reflétant l’association culture/géographie prégnante dans le raisonnement scientifique de la fin du XIXème siècle.

Cette institution culturelle est de plus directement liée au milieu universitaire (chaire anthropologique du Muséum National). C’est alors le Palais du Trocadéro qui lui sert de prestigieux et impressionnant écrin. Un espace composé d’une rotonde spacieuse qui sert d’axe de symétrie à la structure, qui se prolonge par deux grandes ailes courbées. Fortement inspiré du style hispano-mauresque, cet ensemble architectural est ornementé de multiples fioritures qui caractérisent le vocabulaire méditerranéen et l’art musulman (jeu de courbe, contre-courbe, arc en anse de panier etc). L’édifice est bâti légèrement en hauteur, au-dessus d’un jardin qui s’étale sur plusieurs terrasses aménagées en direction de la Seine. Le Palais du Trocadéro domine ainsi visuellement le paysage par son implantation et son allure originale. 

Vue extérieure du Palais Chaillot aujourd’hui © François Guillot / AFP

Le Palais Chaillot naît de la sorte, offrant outre immensément plus d’espaces (de 17 000 m2 à 41 000 m2), une architecture extérieure de style Art Déco, alors très en vogue. Celle-ci se définit par les jeux de lignes droites alternativement verticales et horizontales tout comme un aspect austère, d’autant plus marqueur au sein du tissu urbain parisien, désormais peuplé par la Dame de Fer de l’autre côté du pont d’Iéna. Classé Monument Historique dès 1980, le Palais Chaillot accueille désormais d’autres institutions culturelles telles que la Cité de l’Architecture et du Patrimoine et le Musée de la Marine.

C’est en juin 1938 qu’ouvre officiellement le premier Musée de l’Homme sous l’impulsion de Paul Rivet et du célèbre muséographe Georges-Henri Rivière. Ce nouveau nom révèle une démarche inédite, qui cherche à rompre définitivement avec la précédente configuration mais aussi avec les théories justifiant colonialisme et fascisme, alors communes en France. De fait, Rivet, politique élu au Front Populaire, souhaite davantage rendre accessible à tous les problématiques liées à l’Homme. Ces nouveaux enjeux éducatifs s’accompagnent de la sorte d’une nouvelle enveloppe. En effet, bien qu’il ait longtemps été envisagé de raser le Palais du Trocadéro, il est finalement décidé pour des raisons financières de le rénover en lui conférant un nouvel aspect extérieur. Ce projet ambitieux réalisé dans le cadre de l’Exposition Internationale des Arts et Techniques se concrétise, avec difficultés, lors de la Seconde Guerre Mondiale.

Le Musée de l’Homme constitue de plus un des espaces d’expositions, d’études et de recherches du Muséum d’Histoire Naturelle, avec la Galerie de Paléontologie et d’Anatomie Comparée, la Grande Galerie de l’Evolution, la Galerie de Minéralogie et de Géologie, le Jardin des Plantes ainsi que la Galerie de Botanique.  Le Musée de l’Homme s’articule quant à lui actuellement dans l’Aile Passy du bâtiment, sur deux étages reliés par une mezzanine (la Galerie de l’Homme). Sa collection compte pas moins de 730 000 pièces, dont 70 000 aujourd’hui visibles par le grand public. Elle comprend artefacts, vestiges, objets ethnographiques et supports d’études anthropologiques culturelles, biologiques et ostéologiques.

Nouveau look pour une nouvelle approche

Bien éloigné des musées standards croulant d’œuvres d’arts dignes de nous provoquer un petit syndrome de Stendhal made in Paris, le musée de l’Homme s’inscrit dans une volonté des sciences humaines d’élargir son public en rendant plus abordable les réflexions autour de ce qui définit l’Homme dans sa diversité et sa complexité.

Partie “Où allons-nous ?” de l’exposition permanente du Musée de l’Homme © MNHN

L’année 2015 a ainsi véritablement sonné le renouvellement de l’institution tant dans l’aménagement muséographique que dans l’approche pédagogique de ce “musée-laboratoire”. De fait, cette scénographie contemporaine imaginée par l’agence Zen+dCo de Zette Cazalas se caractérise par une ouverture des espaces (plus de découpage par pièce par exemple) offrant de la sorte un fil rouge visuellement efficace pour le visiteur. Les grandes vitrines exposent des objets selon des thématiques (“le corps humain entre nature et culture” ou encore le sentiment d’appartenance) et non plus chronologiques et géographiques comme la plupart des musées occidentaux. On fait de la sorte littéralement face à des agglomérats de cultures, d’objets montrant que le temps et l’espace sont désormais des critères caducs pour “classifier” l’Homme.

Dans ces grandes galeries aérées aux couleurs sobres sont ponctuellement aménagées des sortes de capsules, de petits cocons où sont rangés des artefacts et écofacts selon certaines thématiques liées à l’intime (on pense notamment à l’espace dédié à la Mort, l’Au-Delà et les croyances qui y sont associées). Le spectateur est de même immergée dans le quotidien des Hommes, entrant autant dans une yourte mongole que dans un fourgon customisé sénégalais. Il fait également face à de multiples supports interactifs comme un mur de langues ludique, des témoignages audios ou de facs similés de crânes d’hominidés qu’il peut manipuler à son aise.

La visite : entre passé, présent et futur

Trois questions fondamentales et métaphysiques traitées de manière pluridisciplinaire servent de colonne vertébrale aux espaces d’expositions et à l’itinéraire du spectateur. Tout d’abord, qui sommes-nous ? D’où venons-nous (soulevant la fameuse question rhétorique des origines de l’Homme) ? Et enfin, où allons-nous ? 

Cette première interrogation ne nous quitte jamais, du berceau au linceul, fait expliquant que l’exposition permanente s’ouvre logiquement par l’étape de la naissance, de la mise au monde. Ce premier axe propose effectivement de découvrir ce qui nous rassemble tout en nuançant cela par la diversité de manifestations symboliques attestant de ces points communs, de ses besoins universaux. Ainsi, la Mort est reconnue par tous mais s’exprime selon des modalités différentes. Le musée propose aussi de relativiser la place de l’Hominidé Homo Sapiens que nous sommes censés être au sein du règne animal pour de la sorte mieux montrer la faillibilité des critères longtemps amenés pour définir l’Homme.

Notamment, est-ce le fait d’être bipède qui nous différencie des autres êtres vivants ? De parler et produire un langage articulé compris par tous car suivant des conventions ? D’avoir conscience que l’on vit et que l’on meurt ? De créer et d’entretenir la notion de famille (spirituelle ou réelle), des liens d’amitié, d’amour durables qui cadrent notre mode de vie ? D’être un artiste façonnant de ses mains son système de représentation ? De cultiver un rapport Homme/Femme spécifique ? On fait également face frontalement à l’Histoire de l’étude de l’Homme, soulignant ainsi tous les débordements orchestrés lors de la période coloniale, tels le recensement des gabarits de crânes grâce au céphalomètre, la physiognomonie ou la mise en spectacle de l’Humanité (comme les “zoos humains” de nubiens du Jardin d’Acclimatation au début du XXième siècle).

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Installation entre les parties “Qui sommes-nous ?” et “D’où venons-nous ?” de l’exposition permanente du Musée de l’Homme © MNHN

La deuxième problématique du parcours ouvre un volet davantage orienté sur l’archéologie en s’intéressant à la période de la Préhistoire tout comme aux prémices de l’élaboration de cette discipline. Grâce à l’exposition de restes ostéologiques (facs similés de la célèbre Lucy ou encore de Toumaï), le spectateur est amené à mener une réflexion sur la notion de temps, sur les méthodes d’identification utilisées préalablement par les scientifiques, par exemple pour sexuer un squelette (soit parfois des anecdotes plutôt cocasses). Le musée dispose d’artefacts prestigieux tel le premier fossile de Cro Magnon exhumé, le “Mammouth de la Madeleine” ou encore la première représentation humaine préhistorique découverte : la Vénus dite “impudique” de Laugerie-Basse. Ces objets d’origines anthropiques résonnent ainsi avec les définitions de l’Homme auparavant évoqués, et précèdent un déroulement chronologique de l’Histoire de l’Humanité. Chacun de ses changements est décortiqué et expliqué jusqu’à aujourd’hui, tels les phénomènes de sédentarisation, de hiérarchisation des sociétés et de domestication animale et végétale caractérisant selon les scientifiques la période du Néolithique.

Ainsi, le dernier axe du parcours est orienté autour d’interrogations autant récurrentes que actuelles notamment autour de la surconsommation, de la surpopulation de la mondialisation, de la perméabilité des cultures entre elles en parallèle de la numérisation des sociétés et du pouvoir grandissant des médias. Ces sujets d’aujourd’hui ouvrent le débat autour de notre avenir, sur les démarches écologiques et les progrès impressionnants de l’ingénierie électronique et le développement de la robotique depuis quelques années. C’est-à-dire des interrogations entrant en écho avec les dystopies que nous avons l’occasion de connaître grâce au cinéma et autres récits d’anticipation à la Philip K. Dick ou encore George Orwell. C’est dans ce cadre que se dessine le concept d’hybridation entre cultures, religions, traditions et innovation qui mènent à la création de nouveaux êtres composites, entre l’Humain et le Non-Humain, posant ainsi cette question : vers quoi va l’Humanité ? Mettant ainsi, déjà en doute la première thématique abordé au cours de la visite : qui sommes-nous ? La boucle est bouclée.

Un engagement culturel rayonnant et complet

Le musée de l’Homme s’inscrit actuellement dans une volonté d’exposer aux yeux d’un large public d’avertis ou non, théories et autres questionnements complexes et de démonter (toujours) ludiquement des idées reçues grâce à divers dispositifs éducatifs. De fait, ce “musée-laboratoire” possède de nombreuses infrastructures en son sein, telles son magazine de sensibilisation à l’archéologie La Girafe, de multiples cycles de conférences et de projections réalisées dans l’auditorium Jean Rouch, d’ateliers pour petits et grands, d’un centre de recherches en l’honneur de Germaine Tillion ainsi qu’une bibliothèque de recherches Yvonne Oddon, où de précieuses ressources documentaires sont consultables. De même, le musée s’articule autour d’un grand et lumineux espace de circulation, du doux nom de “Balcon des Sciences”. Dans ce lieu central de rencontres et de discussions, véritable atrium, sont installés des outils technologiques numériques et multimédias interactifs offrant une vision actualisée des recherches scientifiques.

Vidéo Youtube de présentation du nouveau Musée de l’Homme © Jean-François Roudot / MNHN

Les récentes expositions temporaires font de même la part belle à des sujets thématiques originaux pour le grand public, comme sur Néanderthal ou moins classiques autour de la peau, de la symbolique derrière la nourriture mais également le piercing jusqu’à mars 2020 (qu’on vous conseille très fort). Bref, une nouvelle voie pour les musées orientés aujourd’hui sur et par le renouveau de la recherche. Ces actualisations progressives des sujets sélectionnés pour les expositions sont d’ailleurs sans doute à associer avec une réhabilitation et une appréhension nouvelle de pratiques auparavant considérées comme marginales voire barbares (jugement positiviste et ethnocentriste bonjour) tout comme une reconnaissance de certaines pratiques comme art (tatouage) ou encore comme patrimoine précieux à sauvegarder comme le rapport au corps (modifications ostentatoires via les piercings, peintures corporelles, scarifications).

Musée de l’Homme. Exposition permanente : de 0 à 10 € / Exposition temporaire : de 9 à 12 €. Ouvert de 11 h à 19 h tous les jours sauf le mardi. 17 place du Trocadéro, 75016 Paris. Pour plus d’informations : http://www.museedelhomme.fr/fr

Intéressé.e.s par ces problématiques ? Voici quelques pistes à creuser et lieux à découvrir :

Quelques bons plans de vulgarisation en ligne :

Chaines Youtubes :

Sites et Podcasts :

Quelques idées de visites : 

  • La Cité des Sciences et de l’Industrie (Parc de la Villette, Paris, 75019)
  • La Galerie de Paléontologie et d’Anatomie Comparée (Jardin des Plantes, Paris, 75005)
  • Laténium (Parc et musée archéologique de Neuchâtel, Hauterive, 2068, Suisse)
  • Musée d’Archéologie Nationale (Musée de Saint-Germain-en-Laye, Saint-Germain-en-Laye, 78 100)
  • Musée d’Ethnographie de l’Université de Bordeaux (33 076 Bordeaux)
  • Musée Fragonard (Ecole Nationale Vétérinaire d’Alfort,  Maisons-Alfort, 94700)
  • Musée d’Histoire de la Médecine (Université Paris-Descartes, Paris, 75006)
  • Muséum National d’Histoire naturelle (Jardin des Plantes, Paris, 75005)
  • Musée National de Préhistoire (Les Eyzies, 24 620)
  • Musée National de l’Histoire de l’Immigration (Palais de la Porte Dorée, Paris, 75012)
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