ENCRE FRAÎCHE #1 – Olivia Tapiero : Portrait d’une non-trentenaire

Une fois par mois, la rubrique littéraire de Maze présente le portrait singulier d’un.e auteur.e francophone de moins de trente ans. Voici Olivia Tapiero, jeune femme habitée par l’écriture.

Olivia Tapiero a 29 ans. Elle est l’auteure de trois ouvrages publiés, sans oublier une codirection dans un recueil d’essais. Par la même occasion, elle est traductrice, et poétesse.

Née à Montréal en 1990, Olivia détient une maîtrise de littérature obtenue à l’université McGill et une de traductologie de l’université Concordia. Son premier livre, Les Murs, paraît alors qu’elle a seulement 19 ans, remporte le Prix Robert-Cliche, en 2009,  et se place en tant que finaliste pour le prix Senghor en 2010. Un premier succès qui ne sera pas le dernier puisqu’elle continue sur sa lancée et publie un nouvel ouvrage trois ans plus tard, intitulé Espaces (XYZ). 

Nous avons décidé de partir à la rencontre de cette intrigante autrice canadienne, qui s’est présentée à nous comme «  {n’étant chez elle} nulle part, il y a toujours quelque chose qui déborde ou qui manque, et ça {lui} va très bien ainsi  ».

A nos questions sur son enfance et son parcours, Olivia nous répond qu’elle a «  le parcours cliché de l’enfant douée qui devient une adulte dépressive.  » Elle nous raconte une période difficile de sa vie, alors qu’elle écrivait une thèse sur Austin, Derrida et la métaphore du parasite dans les écrits philosophiques.  Une période qui semble désormais derrière elle, ce qu’elle justifie par un changement dans son rapport à l’écriture, et une préoccupation moindre du regard des autres. 

Elle nous parle d’elle librement, avec force et ouverture, au rythme de mots d’écrivain  : 

O.T : Les autres, celles et ceux qui m’entourent, ne sont pas tous vivants. Je crois que les gens qui écrivent sont à-moitié morts, au moins. Je corresponds avec les morts, avec les voix qui me précèdent comme celles qui m’entourent. Mes affinités sont anachroniques et sans allégeances. Je m’intéresse de plus en plus à des textes informes. J’aime l’idée de non-fiction. J’aime aussi le «  réalisme magique  » car j’ai besoin de ces regards hallucinés qui savent traduire la violence du monde. En ce moment, j’écris quelque chose qui est entre l’essai, le poème et le récit.  » 

« Je publie pour ne plus être hantée. »

Olivia Tapiero pour Maze.

À une si jeune auteure, nous avons évidemment posé la question du passage, du franchissement que représente la publication. Il n’y a qu’un pas entre écrire pour soi et écrire pour les autres, mais ce pas franchi creuse un fossé entre l’intime et le public, et représente quelque chose que beaucoup considèrent comme impensable. Olivia, elle, nous raconte la publication avec un regard décalé, bien à elle, et qui ouvre un nouveau pan de réflexion  : 

O.T : Je publie pour ne plus être hantée. Pour me débarrasser de textes, quand j’ai l’impression d’être arrivée au bout des choses. Les livres sont les sédimentations d’une écriture qui se poursuit hors d’eux, et à laquelle j’ai choisi de consacrer ma vie. Ce sont des peaux de mues  : des exuvies. C’est à la fois mon corps posthume et ce qui se rapproche le plus d’une présence au monde. Les gens parlent souvent de la publication, du livre, comme d’un accouchement. Moi, je crois que chaque livre est un suicide. Il n’y a pas grand-chose de moi qui y survit. Et c’est ce qui me permet d’accoucher de moi, après le livre.  La publication, pour moi, est un processus aussi violent que nécessaire. Ça fige les choses, tout en leur offrant une vie dans le monde. Je crois que si je ne publiais pas, je finirais par manger mes textes, comme Saturne qui dévore ses enfants. Dans le désespoir affamé de son regard, je reconnais quelque chose de la folie à laquelle j’échappe en faisant des livres.  »

Il y a donc une nuance de douleur dans ce qu’elle nous raconte au sujet de la publication. Ses paroles nous transportent et nous font ressentir l’écriture comme synonyme de passion, de déferlante, avant d’être un métier, un commerce, et au final autant de règles que de boulets aux chevilles. Mais elle nous parle aussi le regard tourné vers le futur, comme si cette douleur qui la prenait au moment d’écrire et d’achever un ouvrage ne tuait en rien son envie, son besoin peut-être, de recommencer une fois tout cela fini. Histoire de voir ce qui en sortira cette fois. 

« Selon Jean Cocteau, «  les prix sont des punitions. » »

Olivia Tapiero pour Maze.

Cette intensité au sujet de l’écriture a pu n’en être que plus accrue du fait de son jeune âge lors de la publication des Murs. Olivia avoue avoir été terrifiée par l’annonce de cette publication, par cette idée même exprimée plus haut, l’exposition d’une partie de sa vie qui jusque-là lui était intime, et cachée aux yeux du monde. Bien que consciente du privilège, et du talent qu’il faut pour en arriver là, elle avoue avoir appelé son éditrice la veille de la parution pour lui demander de tout annuler. Une action qu’elle attribue, aujourd’hui, à sa «  naïveté de l’époque  ».  

Les Murs, elle ne l’a pas seulement publié, elle a aussi gagné un prix avec. Le prix Robert-Cliche, créé en 1979 pour honorer la mémoire de l’avocat, juge et politicien éponyme, se consacre depuis quarante ans à la relève du roman québécois et franco-canadien, permettant aux auteurs de publier leur premier roman. Il constitue un véritable tremplin pour leur future carrière d’écrivain. A propos de cette récompense, Olivia nous répond en citant Cocteau  : «  Dans une entrevue où il s’adresse à l’an 2000, Jean Cocteau dit que les prix sont des punitions. Je crois qu’il a raison, que la surexposition, ou que l’exposition prématurée, est un risque immense, pour les êtres humains comme pour une pellicule photographie. J’en parle dans Phototaxie (2017) à travers le personnage de Théo. Personnage que j’ai, par ailleurs, très vite assassiné.  »

Malgré ces paroles, qui détonnent avec l’univers candide de l’écriture telle qu’elle est présentée au public, Olivia dit ne rien regretter de son parcours, réussissant à gérer sa visibilité avec le maintien de «  l’espace fragile et secret de l’écriture.  »

« J’écris comme on lève un couteau dans le noir. »

Olivia Tapiero pour Maze.

A la voir, à la lire, à l’entendre, il y a quelque chose de fascinant qui émane de cette jeune femme. C’est une sorte de rébellion, mais une rébellion sereine, aux antipodes des mots, parfois crus et frappants, qu’elle utilise. Depuis qu’elle a décidé de la direction de son écriture, Olivia détourne volontiers son regard des clichés prêtés aux auteurs. Ainsi, quand on lui demande ce qui l’inspire pour écrire  : 

O.T :  Ce mot d’inspiration me pose problème. Ça vient d’un vieux mythe du génie inné, du poète «  traversé  » par un souffle divin. Il y a comme une fausse humilité là-dedans, je crois, et j’aime de moins en moins cette vision passive de l’écriture. Peut-être que c’est parce que je m’assume plus, avec le temps. En même temps, je ne rejette pas totalement cette vision des choses, car il y a toujours, dans l’écriture, quelque chose qui nous échappe. Je ne fais pas partie de ces gens qui écrivent de 9h à 17h, qui ont un plan et qui suivent ce plan. Il y a un vers de Pizarnik que j’aime beaucoup, «  escribo como quien con un cuchillo alzado en la oscuridad  ». Il y a quelque chose d’intraduisible, mais disons, «  j’écris comme on lève un couteau dans le noir.  » Ce vers me transperce. Je crois qu’il y a quelque chose de mystique dans l’écriture. Que ça va chercher des choses tout au fond du corps et tout au fond du monde, des choses qu’on ne contrôle pas vraiment. 

« Quand l’écriture me fait vibrer, je le sens tout de suite. »

Olivia Tapiero pour Maze.

Ses réponses paraissent sortir si spontanément, avec ces mots parfois durs et qui interrogent, de par leur sens mais également de par leur justesse. En l’entendant nous répondre, nous nous faisons une image assez précise de la manière dont elle écrit, et de pourquoi elle écrit ainsi. Sous le trait de ses mots se dessine une personnalité complexe,  habitée par ce qu’elle fait. Son rapport à la littérature ne fait pas exception à la règle. Nous lui avons demandé ce qu’elle cherchait dans celle-ci et voilà ce qu’elle nous a répondu :  

O.T : La question n’est pas tant ce que je cherche, mais ce qui me trouve. Mais bon, ça dépend des lectures. Je lis beaucoup d’essais, de philo, donc je cherche à développer ma pensée, à trouver des manières d’aborder le monde et d’absorber le temps. Pour le reste, quand une écriture me fait vibrer, je le sens tout de suite. La lecture ravive l’écriture comme un nerf ou une musique qui me précède et qui me suivra. Ça nourrit quelque chose en moi. Quelque chose qui me connaît, mais que j’ignorais. Récemment, j’ai écrit un petit essai (dans l’ouvrage Chairs, paru cet automne, et que j’ai codirigé avec Marie-Ève Blais), et en l’écrivant, j’ai compris quelque chose de cruciale : je trouve mon intimité hors de moi. Et il fallait que j’écrive ce texte pour arriver à ma propre pensée. Je trouve mon intimité chez Marguerite Duras, Clarice Lispector, Mohammed Dib, Fred Moten, Nathanaël, Alejandra Pizarnik, Bernard-Marie Koltès, Felwine Sarr, Anne Boyer, Thomas Bernhard, Renee Gladman, Danielle Collobert… Ce sont des voix que je reconnais, qui me reconnaissent. Et il y a, là, quelque chose de fondamental, oui, parce que mon intimité n’est pas seulement ce qui me reconnaît, mais ce qui me déplace, ce qui se déplace en moi, quand je lis et quand j’écris. Ça reconnaît un déplacement, peut-être. Et en ce sens, je crois que notre rapport à l’esthétique est toujours un rapport à l’éthique.  

Pour finir, nous avons pu constater qu’Olivia n’est pas seulement une autrice, une artiste, mais également une personne engagée, et ce jusqu’au fin fond de son être, de ce secret qu’elle garde et qu’elle traduit par l’écriture. 

O.T :  Le lexique de la géologie me touche beaucoup. C’est une temporalité qui m’émeut, avec ses failles décalées. Je suis sensible au rythme. La vitesse fulgurante avec laquelle les images et les grands titres défilent sous nos yeux menace, selon moi, notre capacité à penser le monde. Ce n’est pas pour rien, je crois, que les mouvements fascistes et futuristes ont coïncidés  : l’accélération facilite la déshumanisation, et la désensibilisation en général. Je cultive un certain retrait, et je crois qu’il y a dans ce retrait une forme d’engagement. Je crois que le retrait, le refus fondamental, est une chose politique. C’est un refus au-delà du refus  : un refus des conditions mêmes à partir desquelles on peut refuser, un refus qui ne répond pas. Duras dit quelque chose comme ça, dans Les Parleuses, et c’est une idée qui me plaît beaucoup. Je crois qu’il y a, là, une sorte de pensée absolutiste dont j’ai tendance à me méfier, mais qui, en même temps, traverse toute mon œuvre. Mes personnages sont souvent aux prises avec ce type de questionnement, de position, de refus de la position.  »

Et son livre de chevet, quel est-il ?

O.T :  S’il faut vraiment en choisir un, je dirais le zine (magazine) féministe Angry Women (que j’ai découvert grâce à la poète Daphné B., qui l’a elle-même découvert grâce à la poète Amy Berkowitz). C’est un recueil d’entrevues d’artistes de performance et de féministes radicales qui date des années 90, on y retrouve Diamanda Galàs, Kathy Acker, Bell Hooks, Karen Finley… C’est génial, et en même temps triste, parce qu’on est confrontées aux mêmes enjeux qu’aujourd’hui : le racisme, la militarisation, la culture du viol…Mais c’est un recueil qui m’a beaucoup fait rire, aussi, car j’aime les paroles libres de ces femmes qui disent ce qu’elles pensent et qui se foutent d’être agréables. 

Il nous a fallu reprendre notre souffle avant d’écrire qui est réellement Olivia Tapiero. C’est une femme, et c’est une écrivaine, et c’est une poétesse et c’est une traductrice, et c’est aussi, et surtout finalement, un être humain. Et puis peut-être un génie, aussi. 

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