CINÉMA

Anaïs Volpé et Alexandre Desane : « Mettre à l’honneur ceux qui ont appris seuls »

© Le Double

Avec Dans la jungle avec un petit couteau à beurre, Anaïs Volpé et Alexandre Desane co-réalisent leur premier documentaire sur les autodidactes et les parcours – du combattant – de ces débrouillards, dans le monde de l’art et des médias.

Après un BTS en informatique, Alexandre Desane apprend le codage informatique, la photographie argentique et mille compétences acquises “sur le tas”. À 17 ans, Anaïs Volpé, une Toulousaine, “monte à Paris” pour devenir réalisatrice. Elle se sent alors “dans la jungle avec un petit couteau à beurre”.

Ils se rencontrent sur le tournage du premier long métrage d’Anaïs. Ensemble, ils décident de réaliser une série de mini-documentaires justement intitulée Dans la jungle avec un petit couteau à beurre. À travers une série de portraits, les deux jeunes devenus réalisateurs donnent la parole à des autodidactes dans les domaines des médias ou de l’art.

Malgré un léger effet catalogue, les vidéos sont inspirantes. Elles ne montrent pourtant pas de flamboyantes success stories mais des personnes qui construisent petit à petit la place qu’elles aspirent à occuper. Une belle mise en abîme du travail d’Anaïs Volpé et Alexandre Desane, puisqu’ils ont réalisé cette série en partenariat avec la CNC en parfait autodidactes. C’est leur premier documentaire et comme pour tous leurs projets, ils ont appris en faisant.

Anaïs, Alexandre, c’est la première fois que vous co-réalisez une série ensemble. Comment avez-vous travaillé, en sachant que vous êtes tous les deux novices en documentaire ?

Alexandre Desane : J’ai été assistant sur le premier long métrage d’Anaïs (Heis, ndlr), donc on avait déjà travaillé ensemble mais c’est la première fois qu’on a pensé un projet à deux. Le sujet était une évidence pour nous parce que nous sommes tous les deux autodidactes.

Anaïs Volpé : C’est n’est pas uniquement parce que nous sommes tous les deux autodidactes. L’idée a germé à un moment dans nos vies où nous tentions des concours, nous faisons des demandes d’aides et on s’apercevait qu’il y a un énorme privilège à avoir fait une école reconnue d’art. Dans tous les domaines, si tu te retrouves avec quelqu’un qui a fait une école de renom, ce qu’on appelle l’élite, ton profil semblera toujours plus compliqué, fera plus peur.

Pourtant on aurait tendance à croire que le diplôme est moins important dans le milieu artistique que dans d’autres voies…

Alexandre : C’est une idée reçue. Si j’avais fait les Beaux Arts, je suis sûr qu’on regarderait plus mes photos. Cela ne veut pas dire qu’elles plairaient plus, mais les gens s’y intéressaient davantage.

Anaïs : On a choisi des personnes du monde médiatico-artistique pour montrer justement que l’idée selon laquelle l’école compte moins dans le milieu artistique est fausse. La série fait partie d’un projet plus global, Les Autodidactes avec beaucoup d’interviews écrites. On y interroge des personnes d’autres corps de métiers.

Dans la jungle avec un petit couteau à beurre, c’est aussi le récit de l’échec du système scolaire ?

Anaïs : Dans tous nos portraits les interlocuteurs ont des relations particulières avec l’école. Ils ont été pris pour des cancres assez vite alors qu’aujourd’hui ils sont journalistes avec la carte de presse, ils ont crée leur média, un cinéma, ils ont tous contourné ces difficultés. Notre série peut rassurer des jeunes qui ne se sentent pas en phase avec le système scolaire.

Le petit couteau à beurre, allégorie de la débrouille dans les sphères les plus inaccessibles, revient dans la série à l’identité visuelle chargée et poétique. © Le double

Alexandre : Et des parents aussi ! De jeunes mamans nous ont dit qu’elles avaient été touchées par notre projet, parce que leurs enfants ne se sentent pas bien à l’école et elles ont été rassurées. Notre série dit aussi à ceux qui ne sont pas adaptés à l’école que ce n’est pas grave, qu’il existe d’autres possibilités.

Anaïs : En France on ne valorise le fait de se former tout seul. Nombreux sont nos interlocuteurs qui gardent un mauvais souvenir de l’enseignement scolaire. Moi la première : mon cour préféré à l’école c’était le sport… et pourtant j’aimais pas courir ! Mais enfin on sortait des quatre murs. J’ai toujours trouvé que l’école était un gavage : deux heures de maths, après deux heures de géo, après dix minutes pour manger un riz pilaf à la cantine, après tu repartais en cours de chimie…

Les profils des différents portraits que vous produisez vont du journalisme à la conception de jeu vidéo, quels points communs avez-vous vu éclore en réalisant la série ? 

Anaïs : Les parcours, les origines sociales ne se ressemblent pas mais le langage est commun. On a trop tendance à se dire que l’autodidacte est lié aux milieux dévalorisés alors qu’il n’y a aucun lien. On s’entend, c’est plus facile d’être autodidacte quand tes parents peuvent t’aider derrière. Mais le point commun de tous ces gens c’est qu’ils ont pris exemple sur leurs parents, tous débrouillards. Qu’ils s’agissent de parents immigrés qui ont dû se battre pour s’intégrer ou d’une mère qui galère, il existe plein de situations différentes.

Alexandre Desane est un comédien photographe et vidéaste autodidacte. Il travaille actuellement dans l’équipe web du journal Le Monde. © Le double

Alexandre : Par exemple mon père m’a appris à être créatif et à me débrouiller. Quand je faisais une bêtise gamin, il ne me punissait pas, il me demandait de lui écrire une histoire. Cela m’embêtait mais il lisait l’histoire et si elle n’était pas bien, il déchirait la feuille et je devais recommencer ! Cela m’a vraiment incité à être astucieux et créatif.

La série parle des autodidactes, mais elle aurait pu de la même manière parler des débrouillards, non ?

Anaïs : Il y a plein de façon d’être autodidacte. Dans un épisode un couple a créé un cinéma unique en France. Elle, est diplômée d’un bac +5 mais dans un autre domaine et lui a niveau bac. Ils sont en couple et la confrontation de ces deux approches semblait passionnante.

Agnès Salson et Mikaël Arnal ont créé un cinéma unique en France à Toulouse. Ils racontent leur histoire devant la caméra du couple Desane Volpé.

Comment on assume d’être autodidactes vis-à-vis de ses proches ?

Anaïs : C’est dur à 17 ans de dire « je suis un électron libre », de rassurer ta famille alors que tu n’es toi-même pas sûre que tu fais le bon choix. Toute ton enfance on te dit c’est important de faire ce que tu aimes dans la vie et quand tu le fais c’est la panique. Il faut assumer d’avoir un job alimentaire et d’aller te boire un café à 11 heures dans un café parisien quand tout ton entourage fait une école.

Anaïs Volpé est une scénariste, réalisatrice, comédienne et monteuse autodidacte. Elle développe actuellement son premier long métrage produit (Unité de Production). © Le double

Vous délivrez un message très positif d’internet alors que le web est souvent critiqué pour développer chez les internautes paresse intellectuelle et brider l’imagination. Selon vous, c’est ce qui vous a permis d’arriver là où vous êtes ?

Anaïs : Internet a deux usages opposés et compatibles. Je peux tout à fait regarder des vidéos de téléréalité tout en me renseignant sur un savoir nécessaire pour le travail ! Je pense à la génération de nos parents. Certains auraient pu avoir une autre vie s’ils avaient eu internet. Ils n’avaient pas les vidéos inspirantes ou les tutos pour trouver leur voie. Ils avaient moins accès à plein de choses, surtout en province.

Alexandre : Nous on a les vidéos inspirantes, les vidéos pour comment faire, et même des témoignages de ceux qui ont échoué et qui t’expliquent pourquoi. Quand je suis sorti de mon BTS en informatique, je ne savais rien faire, tout ce que j’ai appris c’était en rentrant du travail chez moi en en passant du temps devant mon ordinateur à comprendre tel ou tel point de développement informatique. Cela s’est passé de la même manière pour apprendre la photographie.

En somme, votre série combat le syndrome de l’imposteur ?

Alexandre : Parfois on a peur et on se dit, qu’est ce qui peut m’arriver ? Que ça fonctionne ? On va pas me blacklister, me mettre hors du réseau parce que j’ai contacté telle ou telle personne et que ce n’est pas l’usage. De toute façon ce réseau, je n’y suis pas !

Rémy Buisine a “créé son métier“, en inventant une nouvelle forme de journalisme alors que rien ne le prédestinait à le devenir. Il raconte son histoire dans l’épisode 3 de la série.

Anaïs : Et pourtant quand tu n’as pas fait d’école, le réseau compte tellement. C’est compliqué, surtout quand comme moi tu ne sais pas fonctionner “par intérêt”. Il faut créer ton propre truc, pour avoir ta carte de visite et avoir moins la notion de quémander auprès des personnes qui peuvent d’aider et cela rassure beaucoup tes partenaires. Et surtout, quand l’occasion vient, il faut aider à ton tour, c’est le juste retour des choses. En tant qu’autodidacte et de manière générale, tu ne peux pas te dire “Cela ne va pas fonctionner”. Tu as le droit d’être fatigué, un peu découragé par moment, mais tu dois passer outre et te surpasser.

La série est disponible sur Youtube depuis quelques jours.

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